Susan Meiselas: Recadrer l'Histoire 

De gauche à droite: les photographes Helen Hughes, Susan Meiselas, Álvaro Hoppe, Paz Errázuriz et Marcelo Montecino (assis à dte).  © Alejandro Hoppe De gauche à droite: les photographes Helen Hughes, Susan Meiselas, Álvaro Hoppe, Paz Errázuriz et Marcelo Montecino (assis à dte). © Alejandro Hoppe

[Santiago, 1989: Les photographes Helen Hughes, Susan Meiselas, Álvaro Hoppe, Paz Errázuriz et Marcelo Montecino (assis à dte) en train de faire la mise en page de Chile from Within © Alejandro Hoppe]

Le livre Chile from Within (Le Chili vu de ’intérieur), paru à New York en 1990, n’est pas uniquement un album de 75 images par 16 photographes chiliens, mais aussi et surtout un concentré visuel de 15 ans de dictature au Chili, du coup d’État militaire du 11 septembre 1973 au référendum du 5 octobre 1988 qui a refusé le maintien au pouvoir d’Augusto Pinochet et entamé le processus de transition démocratique.

Ce témoignage collectif de ceux et celles qui avaient vécu quotidiennement ce qu’ils enregistraient et dénonçaient a été réalisé sur place en collaboration avec Susan Meiselas, photographe indépendante de l’agence Magnum. A l’occasion du 40e anniversaire du coup d’État, elle a coproduit avec deux des photographes chiliens qui avaient participé au projet d’origine, Helen Hughes et Luis Weinstein, ainsi qu’avec la chercheuse Lee E. Douglas, le livre électronique Chile from Within/Chile desde Adentro annoncé dans cette chronique la semaine dernière.

Pour reprendre le titre du projet multimédia réalisé par Susan Meiselas au Nicaragua en 2004, 25 ans après ses reportages sur le soulèvement populaire contre la dictature d’Anastasio Somoza, cette nouvelle édition de Chile from Within  est encore une tentative salutaire de « Recadrer l’Histoire ». Au Chili et ailleurs.

Cet entretien est issu d’une série de conversations qui a commencé en juillet dernier aux Rencontres d’Arles et qui s’est prolongée par Skype et courrier électronique.

MR : Tu viens d’éditer sous forme de livre électronique une version élargie de Chile from Within (Le Chili vu de l’intérieur, 1990), un ouvrage collectif réunissant des images prises pendant les longues années de la dictature par seize photographes chiliennes. Comment le projet d’origine est-il né ?

SM : D’une certaine manière, il est issu des rencontres dans les rues avec les photographes chiliens. Je faisais un reportage au Chili dans les semaines qui précédaient le référendum en octobre 1988.

Susan Meiselas
  J’ai commencé à rencontrer des photographes chiliens alors qu’on courrait ensemble pour échapper aux canons à eau ou se     regroupait discrètement aux coins des rues pendant des manifestations spontanées.

  Plusieurs d’entre eux avaient vu mon livre Nicaragua, June 1978 - July 1979 (1981), ainsi que l’ouvrage collectif El        Salvador (1983) sur le travail de 30 photographes internationaux. Dès lors, je m’intéressais naturellement à ce qu’ils

avaient  documenté pendant toutes ces années sous la dictature de Pinochet. Il y a eu des débuts de conversations, puis une série de réunions informelles où on regardait les photos et finalement discutait de la possibilité de réaliser un projet réunissant leur travail. 

MR: Combien de temps vous a pris le projet ?

SM: J’ai fait plusieurs séjours au Chili après le référendum. Je ne me souviens plus de la durée du premier ni de combien de fois j’y suis retournée, mais il y avait plusieurs mois entre chaque visite. Pendant ces intervalles, les photographes tiraient leurs images et on regardait ensemble les nombreuses épreuves à mon retour.

MR : Comment s’est faite la sélection des photographes, et celle des photographies ?

SM: Il y avait un noyau de huit photographes qui se sont engagées à regarder ensemble ce qui avait été produit les quinze années précédentes. Beaucoup de photographes n’avaient pas développé leurs négatifs – soit par précaution soit à cause des frais –, il n’y avait donc même pas de planches contact à partager.

Il me semble qu’ils n’avaient jamais partagé leur travail de cette façon, en montrant et confrontant les images pour arriver collectivement à une sélection et une narration pour le livre.

Carmen Gloria Quintana [au centre] avec le Mouvement contre la torture Sebastián Acevedo, 1988 © Álvaro Hoppe / Manifestation devant la Bibliothèque nationale, 1988 © Alejandro Hoppe Carmen Gloria Quintana [au centre] avec le Mouvement contre la torture Sebastián Acevedo, 1988 © Álvaro Hoppe / Manifestation devant la Bibliothèque nationale, 1988 © Alejandro Hoppe

[Carmen Gloria Quintana (au centre) avec le Mouvement contre la torture Sebastián Acevedo, 1988 © Álvaro Hoppe /Manifestation devant la Bibliothèque nationale, 1988 © Alejandro Hoppe - Chile from Within, 1990, p. 34-35 - courtesy Susan Meiselas]

En outre, on s’inquiétait du fait d’avoir réuni une grande quantité d’images très importantes et ne voulait pas trop parler du projet au début. J’ai même un souvenir d’avoir tiré les rideaux chez Helen Hughes quand on travaillait tard la nuit de crainte que les voisins ne se demandent ce qui se passait.

J’ai aussi un merveilleux souvenir d’avoir partagé avec Claudio Pérez la première maquette du livre. On était assis dans un petit café, tournant les pages lentement, quand les serveurs se sont approchés. Au départ on est resté circonspect, un peu évasifs, mais on a fini par leur montrer le livre et c’était clair qu’ils étaient fascinés. 

La Victoria, 1985 © Alejandro Hoppe/La Victoria, 1986 © Héctor López La Victoria, 1985 © Alejandro Hoppe/La Victoria, 1986 © Héctor López

[La Victoria, 1985 © Alejandro Hoppe/La Victoria, 1986 © Héctor López - Chile from Within, 1990, p. 47-48 - courtesy Susan Meiselas]

MR : Quelle a été la réception du livre à sa sortie aux États-Unis ?      

SM : Très positive. Nous avons également monté une exposition itinérante de 75 images. Elle a commencé au festival Fotofest à Houston, auTexas, et ensuite à des bibliothèques municipales et des galeries universitaires pendant presque deux ans avant de partir à l’étranger, notamment en France et en Espagne.

MR On dit que le livre est resté très confidentiel au Chili. Dans un premier temps, d’après ce que j’ai lu, on avait fait venir 300 exemplaires.

SM : Il y avait plusieurs envois au départ, ainsi que des exemplaires transportés à la main. Mais presque dix ans se sont écoulés avant que les photos ne soient exposées au Musée d’art contemporain à Santiago. À cette occasion, j’ai bien sûr apporté d’avantage d’exemplaires parce que le livre était épuisé peu après la fin de l’exposition itinérante. 

Des supporteurs fêtant la victoire de l’opposition, Santiago, 1988 © Claudio Pérez / Bénévoles de la campagne pour le NON dans une caravane de bicyclettes, 1988 © Álvaro Hoppe Des supporteurs fêtant la victoire de l’opposition, Santiago, 1988 © Claudio Pérez / Bénévoles de la campagne pour le NON dans une caravane de bicyclettes, 1988 © Álvaro Hoppe










[Des supporteurs fêtant la victoire de l’opposition, Santiago, 1988 © Claudio Pérez / Bénévoles de la campagne pour le NON dans une caravane de bicyclettes, 1988 © Álvaro Hoppe - Chile from Within, 1990, p. 66-67 - courtesy Susan Meiselas]

MR : Comment expliques-tu ce décalage ?

SM : Il faut rappelerqu’en1990, l’année de la parution du livre aux États-Unis, le Chili venait d’écarter Pinochet du pouvoir par la voie des urnes. Les deux présidents démocratiquement élus par la suite (tous deux conservateurs, démocrates-chrétiens) ont surtout focalisé sur la transition, afin de projeter une image de stabilité économique, notamment à l’intention des investisseurs internationaux. Ils se sont également attachés la mise en place de missions de ‘recherche de vérité’, la collecte d’informations et les formes possibles d’une ‘justice de transition’. Avec la détention de Pinochet à Londres en 1998, toute l’attention de la communauté internationale a également déclenché des pressions pour que la justice chilienne organisent des procès afin d’aller au-delà de la collecte de témoignages.

Il n’est donc pas étonnant qu’il ait fallu une décennie pour que le travail des photographes chiliens soit reconnu publiquement et mis en avant par des expositions. Pour beaucoup de gens, ces images avaient saisi ce dont ils ne voulaient pas se souvenir. 

Club du troisième âge, San Bernardo, 1988 © Paz Errázuriz / Pirque, banlieue de Santiago, 1984 © Luis Weinstein Club du troisième âge, San Bernardo, 1988 © Paz Errázuriz / Pirque, banlieue de Santiago, 1984 © Luis Weinstein

[Club du troisième âge, San Bernardo, 1988 © Paz Errázuriz / Pirque, banlieue de Santiago, 1984 © Luis Weinstein - Chile from Within, 1990, p. 14-15 - courtesy Susan Meiselas]

MR : Pour en revenir à l’e-book, comment s’est déroulé la production – tricontinentale – avec toi et Lee Douglas à NY, Helen Hughes et Luis Weinstein à Santiago et l’éditeur MACK/MAPP à Londres. Et qu’implique ce nouveau support vis-à-vis de l’accès aux différents publics ?

SM : Le plus important, c’est que Chile from Within/Chile desde Adentro est désormais bilingue anglais-espagnol. Et qu’il propose de nouveaux documents – images, textes, vidéos, enregistrements sonores – qui contextualisent les photos et le processus de leur réalisation, y compris ce qui se passait hors cadre.

Quand je pense à ce qu’on faisait à Santiago en 1989 – l’acte physique de déplacer les images d’une pile à l’autre pour les trier, les confronter pour créer des doubles pages… – c’est très différent de la fabrication d’un livre électronique. Dans un premier temps, nous nous sommes parlé par Skype des éventuelles juxtapositions entre des photos et des documents ou des planches contact. Au Chili, certains photographes ont travaillé avec Luis, lui racontant leurs souvenirs des prises de vue. Parfois ils ont proposé de nouvelles images.

La difficulté, c’était de visualiser les différents niveaux de nouveaux récits qu’on était en train de construire. D’ailleurs il faut souligner que tout le monde n’avait pas le même type d’accès à internet pour suivre l’évolution du livre électronique. On travaillait dans un espace imaginaire et  transnational, sans savoir exactement ce qu’on pouvait ajouter, tout en essayant de trouver un équilibre entre densité et intensité.     

                      

Chile from Within/Chile desde Adentro, 2013 - courtesy Susan Meiselas

 [Chile from Within/Chile desde Adentro, 2013 - courtesy Susan Meiselas]

Pour moi, l’une des plus grandes surprises a été la vidéo que nous a envoyée Alejandro Hoppe, avec son commentaire personnel sur nos séances de travail en 1989. Il avait vraiment pris le temps de réfléchir, presque 25 ans plus tard, à ce qu’avait été ce processus collectif. Certes, la transcription des discussions que nous avions enregistrées à l’époque et leur métamorphose en ‘Fragments de Conversations’ dans le livre électronique ont demandé un effort considérable. Mais tout en restant transparent sur le fait de créer quelque chose d’original,  nous avons voulu rattraper ces moments qui semblent si lointains pour nous tous aujourd’hui.

Depuis la production du livre en 1990, tout a changé, à la fois dans le contexte global et pour les Chiliens, qui ne sont plus isolés comme ils l’étaient à cette époque-là. Il y a toujours un travail important autour de la documentation de l’Histoire, aussi bien pour les photographes « de l’intérieur » que pour ceux et celles qui regardent de loin.

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Le site de l’exposition « Chile from Within » (2001), avec une sélection d’images des 16 photographes

http://www.mac.uchile.cl/exposiciones/chilewithin/

Le site de l’édition numérique de Chile from Within/Chile desde Adentro

http://mappeditions.com/publications/chile-from-within

Le site de Susan Meiselas 

http://www.susanmeiselas.com/

La semaine prochaine :

Paz Errázuriz : Regarder l’autre côté des choses

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Frontalière dans l’âme, journaliste et traductrice dans la vie, Miriam Rosen écrit sur les images : fixes, animées et celles qui se trouvent entre les deux. Elle fait partie de l’équipe de l’ex-Journal de la Photographie (arrêté le 30 août dernier), actuellement en train de se réorganiser.

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Merci Miriam pour ton travail, j'espère que nous aurons l'occasion de nous rapprocher  à nouveau pour soutenir ces photographes et ces projets que nous aimons ! Clin d'œil