Paz Errázuriz : Regarder de l’autre côté des choses

[Las juezas (Les juges), Santiago, 1983 © Paz Errázuriz]

 Après la fin de la dictature militaire, un certain nombre de photojournalistes chiliens se sont retrouvés dans une situation où, comme le suggère leur confrère Héctor López, « Ils [avaient] perdu l’ennemi. Ne sachant plus quoi faire, ils ont quitté la photographie. »

Le parcours de Paz Errázuriz est tout autre. Cette photographe autodidacte, cofondatrice de l’Association des Photographes Indépendants (AFI), s’est vite consacrée à dénoncer non seulement la dictature mais aussi les diktats sociaux condamnant – hier comme aujourd’hui – des individus et des groupes à une marginalisation qui les rend invisible.

[Homenaje a Neruda, cementerio general (Hommage à Neruda, cimetière général), 1983 © Paz Errázuriz]

C’est ainsi qu’elle développe un travail « parallèle » dans la rue – son premier projet sera consacré aux ivrognes, discrètement rebaptisés Les dormeurs –mais aussi dans des lieux d’enfermement tels les hôpitaux psychiatriques ou des foyers pour personnes âgées. Elle fait des portraits des travestis, des boxeurs amateurs, des artistes de cirque (« De par son double visage (répression/imposture), la période de la dictature militaire au Chili a été un temps de cirque… »). 

Depuis le début des années 1990, elle enchaîne d’autres projets au longue cours, avec des couples d’amoureux dans un centre psychiatrique (El Infarto del alma, L’infarctus de l’âme), les derniers Kawésqar, un peuple indigène de Patagonie (Los Nómades del mar, Les nomades de la mer), ou dernièrement, une communauté endogame de paysans atteints d’une maladie qui les empêche de voir les couleurs (La luz que me ciega, La lumière qui m’aveugle). Sans oublier ses portraits de rue, pris aujurd'hui en culeur avec un appareil numérique.

Cet entretien a été réalisé par courrier électronique interposé et grâce à la patience infinie de Paz Errázuriz.

MR : Vous avez fait des études en sciences de l’éducation, d’abord en Angleterre dans les années 60, ensuite à Santiago, où vous avez commencé à enseigner pendant la période de l’Unité Populaire. 

Comment êtes-vous venue à la photographie ? Comment êtes-vous devenue photographe ?

PE : Quand j’ai terminé mon séjour en Angleterre, mon idée était d’aller à Cuba et de participer à la campagne d’alphabétisation. Ensuite, des circonstances personnelles – la maternité, une séparation – ont fait que j’ai décidé d’être institutrice au Chile. Mais j’avais rapporté d’Angleterre mon premier appareil, un Exacta. J’y rêvais depuis toujours, je me sentais très, très attirée par la photographie.

Or j’ai commencé par prendre des photos de mes élèves pendant la récré. Puis leurs parents voulaient en acheter et je me suis  mise à monter une chambre noire chez mois et à apprendre  développer, soit par moi-même, soit avec les quelques amis  photographes que j’avais à cette époque. Il n’y avait pas d’écoles, on était autodidactes. 

C’est ainsi que je suis devenue photographe. Une décision consciente que j’ai pu confirmer plus tard, pendant la période de la  dictature militaire, quand plusieurs d’entre nous qui travaillaient en freelance ont décidé – à travers la création en 1981 de AFI  – de réclamer le statut de photographes professionnels au motif que nous gagnaient notre vie de la photographie et devraient  pouvoir nous appeler photographes, même en travaillant en indépendant [et étant de ce fait exclus du syndicat officiel].

Ce n’était que quelques années après, aux États-Unis, quand j’ai dit que je faisais de la photographie, qu’on m’a répondu : « Alors, vous êtes artiste ».

MR : Quelle sorte de travail faisiez-vous au début ?

PE : Des portraits d’enfants et de familles, ainsi que des reportages que je publiais dans une revue pour enfants qui s’appelait Mampoto.

MR : Vers la fin de 1973, vous avez aussi édité un petit livre photographique pour enfants, Amalia, qui raconte l’histoire d’une poule qu’on voit très confortablement installée chez vous, perchée sur une chaise, nichée dans l’armoire, jouant avec vos enfants... 


PE : C’est le journal intime d’une poule qui vivait chez moi, une mascotte. J’ai tout fait – les photos et les textes – avec mes enfants pendant le couvre-feu imposé par la dictature, quand on était obligés de passer beaucoup de temps à la maison, sans pouvoir sortir. Amalia a été l’un des premiers livres photographiques de la génération des années 70 en Amérique latine.  Cette année, deux maisons d’édition m’ont demandé de le rééditer, la deuxième édition sortira chez ReCrea Libros ce mois-ci, 40 ans plus tard.

MR : Effectivement, vos débuts en tant que photographe professionnel ont coïncidé avec le début de la dictature.

PE : La photographie m’a permis de m’exprimer à ma façon et de participer à ma façon à la résistance que ceux d’entre nous qui sommes restés au Chili pouvaient mener. C’était une manière d’être présent et de lutter.

MR : Comment avez-vous vécu cette lutte ?

PE : C’était à la fois passionnant et très motivant parce que la photographie a pris une dimension que je ne connaissais pas. Je faisais quelque chose dont le sens était très clair. Mais en même temps, j’étais consciente du danger. (D’ailleurs,  ma maison avait été brutalement perquisitionnée après le coup d’État.) Découvrir la rue de cette manière a fait monter l’adrénaline. Je l’ai ressenti comme une forme de militantisme.

[Día de la mujer (Journée de la femme), 1985 © Paz Errázuriz]

MR : La violence à l’encontre de la presse – jusqu’aux assassinats et à la « disparition » des détenus   – a été féroce. Vous étiez effectivement l’une des fondateurs de l’AFI. Et comme on peut le voir dans le documentaire de Sebastián Moreno, La cité des photographes (2006), pour vous protéger, vous descendiez ensemble dans la rue quand vous couvraient les marches et les manifs. Mais l’AFI organisait aussi des rencontres et des expositions, éditait un bulletin d’information, des annuaires de photographes, des livres… 

PE : Nous étions un groupe de photographes qui se sont connus dans ces terribles circonstances, et qui ont réussi à créer une association pour nous protéger et pour bénéficier d’un soutien légal. En même temps, nous avons commencé à se rendre  compte de l’existence d’une photographie chilienne. C’était ainsi une sorte de découverte de nous-mêmes en tant que photographes.

[Evelyn, Santiago,  1988, de la série La Manzana de Adán (La pomme d’Adam, 1983-1988 © Paz Errázuriz]


[Evelyn, Santiago, 1987, de la série La Manzana de Adán (La pomme d’Adam, 1983-1988 © Paz Errázuriz]

MR : Dans quelle mesure cette expérience a-t-elle infléchi la direction que prendrait votre travail par la suite ?

PE : Je pense qu’elle m’a fait connaître mon pays d’une façon à la fois plus intense et plus ample et que le développement de mon travail est lié à ce processus. C’est-à-dire que la photographie m’a permis de chercher et de trouver des choses qui étaient toujours en moi. Elle m’a offert un prétexte pour m’interroger sur mes obsessions et mes besoins. La rue, c’est une immense école. 

[Infarto 23, Putaendo, 1994, de la série El Infarto del alma (L’infarctus de l’âme),1992-1994 © Paz Errázuriz]


[Infarto 29, Putaendo, 1994, de la série El Infarto del alma (L’infarctus de l’âme),1992-1994 © Paz Errázuriz]

MR : Une chose qui m’est très frappante quand je regarde votre travail des 40 dernières années, c’est que vous avez toujours gardé une vision et une approche qui vous sont propres, aussi bien par rapport au climat répressif sous la dictature qu’en termes des courants ou des groupes de photographes autour de vous.

Vous avez apporté votre touche personnelle, par exemple, à plusieurs projets de l’AFI, tel que votre volume des ‘Editions de photographie chilienne à prix abordable’ (Ediciones económicas de fotografía chilena, 1983), où vous avez réuni encore une fois des portraits pris sur les marges de la société –  à l’hôpital psychiatrique, à une résidence pour personnes âgées, au cirque –, ou la série de ‘Cartes postales de photographie chilienne’ que vous avez éditée un an plus tard.

PE : Il est curieux de voir comment des moments d’adversité et de danger peuvent stimuler les artistes. On le constate au Chili tout au long des années 80, où l’énergie créative a permis de faire des choses sans les expliciter, de se servir de la métaphore et de beaucoup produire dans la difficulté. 

[Baño (Bain) I, Santiago, 1999, de la série Antesala de un desnudo (Antichambre d’un nu) © Paz Errázuriz]


[Mujeres (Femmes) III, 1999, de la série Antesala de un desnudo (Antichambre d’un nu) © Paz Errázuriz]


MR : Et aujourd’hui ?

PE : Ce que nous vivons aujourd’hui est différent, non seulement parce que nous avons un gouvernement de droite qui dirige le pays comme s’il était une entreprise, mais aussi parce que la pensée néolibérale est appliquée à la lettre.Il y a beaucoup de violence et de découragement. Une violence entre les gens. Mais en même temps, il y a un espoir que les jeunes qui descendent dans la rue ces dernières années arriveront à faire valoir leurs droits et leurs réclamations.

[La calle (La rue), 2013  © Paz Errázuriz]


[La calle (La rue), 2013  © Paz Errázuriz]

MR : Il y a quelques années, quand votre amie journaliste Claudia Donoso vous a demandé dans un entretien très complice si vous pensiez arrêter de travailler, vous lui avez répondu que vous n’en aviez aucune idée. Et d’ajouter : « C’est infini l’autre côté de la face des choses ».

Cette phrase résume bien votre travail, non ? La volonté de regarder derrière les apparences reste tout aussi pertinente aujourd’hui que sous la dictature : la violence, comme vous le dites, est toujours là.

PE : C’est peut-être de cet autre côté des choses qu’on peut survivre.


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Le site de Paz Errázuriz : 

http://www.pazerrazuriz.cl/

Le livre-catalogue Paz Errázurriz FotoNO/PhotoNO  (espagnol-anglais) :

http://issuu.com/dirac/docs/fotono_2012

La semaine prochaine :

                  Claudio Pérez : Faire vivre la mémoire

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Frontalière dans l’âme, journaliste et traductrice dans la vie, Miriam Rosen écrit sur les images : fixes, animées et celles qui se trouvent entre les deux. Elle fait partie de l’équipe de l’ex-Journal de la Photographie (arrêté le 30 août dernier), actuellement en train de se réorganiser.

                 







 

 


 

 

 





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