Le temps des cerisiers et des champignons: Un calendrier pour le Japon

[One Year for Japan 2014 – mars : Masashi Nagao – photo courtesy Laurence Vecten]


Dans le discours aussi perspicace qu’émouvant prononcé en juin 2011, lors de la remise du 23ème Prix international de Catalogne, l'écrivain Haruki Murakami résume très concrètement la triple catastrophe qui a frappé le nord-est du Japon seulement trois mois plus tôt : la force du séisme, la hauteur des vagues du tsunami, le nombre de morts et de disparus, la fuite des centaines de milliers de personnes contraintes de quitter les environs de la centrale nucléaire en abandonnant foyers, champs, pâturages, usines, commerces.

Mais entre l’évocation des deux premières catastrophes, naturelles, et celle de la troisième, d'origine humaine, Haruki Murakami fait un apparent détour pour parler d’un concept bouddhiste ancré dans la mentalité populaire japonaise : le mujô, ou « l'impermanence des choses ». Au Japon, raconte-t-il, « nous admirons les fleurs de cerisier au printemps, les lucioles en été, et les feuilles d’érable en automne. (…) Pourquoi en est-il ainsi ? Parce que la beauté des fleurs de cerisier, des lucioles et des feuilles d’érable est éphémère. (…) En fait, une sorte de paix nous envahit lorsque la beauté atteint son niveau le plus élevé puis s’éteint ». 

[One Year for Japan 2014 – juillet : Rinko Kawauchi – photo courtesy Laurence Vecten]

Or, à la différence des catastrophes naturelles et de cette esthétique de l’éphémère, poursuit l’écrivain, l’accident de la centrale nucléaire de Fukushima relève de la responsabilité humaine, celle des compagnies électriques et celle du gouvernement mais aussi celle du people japonais, qui, en sacrifiant l’éthique forgée par l’expérience traumatisante de la bombe atomique, en cédant aux arguments d’efficacité et de développement économique rapide, sont « à la fois auteurs et victimes de ce qui s’est passé ». En effet, si la reconstruction des routes ou des bâtiments relève du travail des spécialistes, « c’est notre travail à tous de tenter de reconstruire les éthiques et valeurs abîmées ».

Et l’écrivain de conclure en revenant au concept de mujô : « Les êtres humains meurent et disparaissent, mais l’humanité reste.»

[One Year for Japan 2014 – février : Tomoki Imai – photo courtesy Laurence Vecten]

On ne voit ni fleurs de cerisiers ni centrales nucléaires dans le calendrier One Year for Japan 2014 mais les photos qui se déclinent au fil des mois sont parcourues par l’esprit de mujô et le spectre de Fukushima : le temps qui passe, le temps qu’il fait, les fleurs et les arbres, sans oublier les flammes ou le « portrait » d’un champignon.  Effectivement, ce sont des images contribuées par douze photographes japonais de générations et de démarches différentes, du vénérable Daido Moriyama (né en 1938) aux jeunes étoiles de l’auto-édition tels Masashi Ngao (né en 1981) ou Rie Suzuki (née en 1986).  

Aux antipodes de la démonstration ou de l’illustration, elles invitent surtout à la contemplation et au questionnement. Il s’avère, pour ne citer que cet exemple, que le champignon qui poussera comme il se doit au mois de septembre vient de Fukushima : dès l’automne 2011, quand le gouvernement japonais interdit la cueillette et la consommation des champignons provenant de la région à cause des niveaux phénoménaux de radiation qu’ils absorbent, le photographe Takashi Homma s’y rend avec un studio mobile et un compter Geiger. Un premier recueil de « champignons de la forêt » (Mushrooms from the Forest 2011) est édité la même année mais la série, comme la contamination, se poursuit. 

[One Year for Japan 2014 – septembre : Takashi Homma – photo courtesy Laurence Vecten]

A l’origine de ce calendrier choral – et caritatif –  se trouve Laurence Vecten, femme-orchestre du livre de photographe (collectionneuse, blogueuse, éditrice, organisatrice d’expos éphémères, pasionaria de l’auto-édition). C’est surtout en puisant dans sa propre collection de livres japonais – achetés aux quatre coins du monde, offerts par des photographes rencontrés en cours de route ou envoyés spontanément par d’autres qui connaissent son blog – qu’elle a repéré les photographes. « J’avais eu de petits contacts avec la plupart, pour certains je suis passée par un intermédiaire (galerie, éditeur) », explique-t-elle. Ce qui m’a bien aidée, c’est le premier calendrier que j’ai fait pour 2012, avec quatre photographes japonais. Et aussi le fait de travailler avec Madoka Rindal, une graphiste japonaise basée à Paris. » 

[One Year for Japan 2014 – décembre : Aya Takada – photo courtesy Laurence Vecten]

En bonne directrice photo (elle exerce chez Glamour), Laurence Vecten invite chaque photographe à proposer plusieurs images, suggérant parfois ce qu’elle apprécie dans leur travail. A partir ces échanges complices, elle fait son editing à elle, une sorte de mise en abîme de la multiplicité d’associations dans chaque image. Ce qui fait de One Year for Japan un calendrier autrement perpétuel. Ou comme l’écrit Tomoki Imai à propos de son travail sur la centrale de Fukushima dont il ne pouvait pas s’approcher à cause de la zone d’exclusion réglementaire (Semicircle Law [La loi du demi-cercle], 2013) : « Au fur et à mesure que la mémoire glisse doucement vers l’oubli, mes photographies me permettent de rappeler non seulement ce qui est visible mais aussi ce qui est invisible ». 

[Photo © Laurence Vecten]

One Year for Japan 2014

Photographes : Makoto Hada, Tomoki Imai, Masashi Nagao, Go Itami, Seiji Shibuya, Keizo Kitajima, Rinko Kawauchi, Katsumi Omori, Takashi Homma, Daido Moriyama, Rie Suzuki, Aya Takada

Editeur : LOZen up

Direction éditoriale : Laurence Vecten

Conception graphique : Madoka Rindal

7 feuilles non reliées - 18 x23,5 cm

500 exemplaires

17 euros + frais de port

Les bénéfices seront intégralement reversés à l’ONG japonaise National Parents Network to Protect Children from Radiation (Le réseau national de parents pour la protection des enfants contre les radiations)

Le calendrier peut être acheté directement de LOZen up (via Paypal) : 
http://www.lozenup.com/index.php?/publications/one-year-for-japan-2014/

À Paris, il est en vente dans les librairies suivantes :

Junkudo – 18, rue des Pyramides 75001
Yvon Lambert – 108, rue Vieille du Temple 75003  
Plac’Art Photo – 5, rue de l’Ancienne Comédie 75006
Librairie Photographique le 29 – 29, rue des Récollets 75010
Le Bal Books – 6, impasse de la Défense 75018  
 

[Photo © Masashi Nagao]

 

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One Year of Books (le blog de Laurence Vecten, d’où le calendrier One Year for Japan) : 
http://oneyearofbooks.tumblr.com/ 

National Parents Network to Protect Children from Radiation : 
https://www.facebook.com/kodomo.zenkokunet

Haruki Murakami, « Rêveurs irréalistes » (la traduction française du discours de Barcelone) :
http://www.senrinomichi.com/?p=3033 

[Cette traduction a été réalisée dans le cadre d’un projet collaboratif visant à rendre accessible au plus grand nombre le discours de Haruki Murakami. Pour la version originale japonaise et une douzaine d’autres traductions : http://www.senrinomichi.com/?p=2730]

Takashi Homma, Mushrooms from the Forest, 2011 (vidéo) : 
http://vimeo.com/41073664

Tomoki Imai, Semicircle Law, 2013 (video) :
http://vimeo.com/66640649

Deux autres livres autour de la catastrophe de mars 2011 réalisés par des photographes participant au calendrier :

Katsumi Omori, Everything happens for the first time, 2011 (apercu) :
http://www.bookshop-m.com/index.php?main_page=product_info&products_id=20

Rinko Kawauchi, Light and Shadow, 2012 (vidéo) :
http://vimeo.com/46422007

 

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Frontalière dans l’âme, journaliste et traductrice dans la vie, Miriam Rosen écrit sur les images : fixes, animées et celles qui se trouvent entre les deux. Elle a fait partie de l’équipe de l’ex-Journal de la Photographie (arrêté le 30 août dernier), qui est en train de renaître sous forme de L’Œil de la Photographie.

 

 

 

 






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