Théâtre : A plates coutures !

Le combat des ex-ouvrières de Lejaby, en 2010, avant la fermeture de l'usine, a inspiré le texte très engagé de Carole Thibaut. Mise en scène de Claudine Van Beneden. Avec : Claudine Van Beneden, Angeline Bouille, Chantal Penon, Barbara Galtier, Simon Chomel. A la Maison des Métallos, jusqu'au 14 mai.

Pas loin du musical, avec ses scènes aux mouvements stylisés et aux parties chantées, la pièce de Carole Thibaut offre aux cinq comédiens l'opportunité de se livrer à une belle interprétation scénique. On apprécie plutôt la légèreté que ces passages de comédie musicale octroient à une pièce au sujet grave : celui de la destruction de l'usine Lejaby, qui a déposé le bilan en 2011, après un âpre combat de ses ouvrières. 

 © Cédric Rouillat © Cédric Rouillat

Parfois, on oublie que le combat social fut ardu, tant on entre dans le quotidien et la vie de chacune de ces quatre femmes, représentant les ouvières de Lejaby. Pourtant, les relations sont sans cesse tendues : que ce soit face à la figure du pouvoir (contremaître tyrannique, acteur politique en quête de voix, patron aux promesses fallacieuses) ou aux injonctions domestiques (il faut s'occuper de la maison, des enfants, du mari désespéré). La solidarité et l'attachement que ces femmes manifestent les unes envers les autres soulignent aussi le fait que la classe ouvrière n'a pas disparu, malgré la tentative d'en refouler l'existence dans le passé de la lutte des classes.

 © Xavier Cantat © Xavier Cantat

Au-delà du phénomène social, c'est aussi un pan de l'identité de l'industrie française qui est abattu : charme, élégance, savoir-faire et implication dans une fabrication de qualité, voilà ce que représentaient Lejaby et ses petites mains dévolues à leur travail. Le texte et la mise en scène montrent que le travail engage le corps des ouvrières, qu'il les engage dans le corps social et qu'il forme aussi le tissu de leurs vies. Si les luttes pour faire valoir leurs droits placent constamment les ouvrières sur la brèche, usées qu'elles sont sur leurs machines, elles constituent néanmoins un point d'ancrage qui les rattache à la vie. Les plans sociaux et les fermetures les placent sur un autre bord : au-delà du désespoir, dans une littérale désintégration physique et psychique. 

J'ai été surtout sensible au texte et à la scénographie : A plates coutures ! entremêle les fils narratifs et superpose les actions. Les jeux de voix démultiplient la parole d'un même discours d'un protagoniste à l'autre, pour faire entendre une communauté de destins dans la singularité des parcours. Système d'écho et de mise en abyme, sans systématisme ni artifice dans le jeu. La vidéo souligne, par exemple, les enjeux médiatiques des luttes politiques et sociales. C'est aussi un choix esthétique qui sert les effets dramatiques par un resserrement sur les expressions du visage tout en maintenant la distanciation. Et c'est bien fait, on ne voit ni fils ni ficelles - c'est aussi ça le savoir-faire. 

 © Xavier Cantat © Xavier Cantat

C'est mon amie Vanessa qui nous a incités à voir cette pièce, ravie par les échos qu'elle en avait eus à Avignon, l'été dernier. Nous sommes quelques professeurs et amis à l'avoir suivie. Certes, le combat des ouvrières de Lejaby ne fut pas le nôtre, et pourtant... quel constat amer que celui de la désintégration du monde du travail, tout comme celui du monde de l'éducation. Si seulement ces quelques frondeurs du PS que nous avons croisés à la Maison des Métallos n'y étaient pas que pour le spectacle, ce serait déjà ça. 

 

 

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