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C'était une journée normale, suivie d'une soirée normale, jusqu'à ce que j'accompagne  mon amie Ivanne au Théâtre de Ménilmontant pour voir la pièce de Sébastien Novac, Les Chaussettes Rouges. Ivanne allait écrire une critique de sa belle plume (lire ici : http://www.regarts.org/Theatre/les-chaussettes-rouges.htm), alors c'était un peu une soirée de travail normale. Quand, soudain, regard suspicieux sur la vie normale.

Dans la vie normale, les gens vont au spectacle pour voir des gens normaux vêtus de seuls sous-vêtements blancs. Dénudées, les peaux des acteurs n'offrent aucun secret ; lumineuse, la blancheur a écarté l'ombre et le sombre. "Lumière et Transparence", ces muses totalitaires dont une réclame audio fait sans cesse la promotion ne tolèrent aucun abus. Et surtout pas l'abus de couleur. Alors quand une chaussette rouge s'invite dans le tambour d'une machine et qu'elle dégorge sur le blanc, la suspicion s'accroît : ce ne peut être que le fruit cramoisi d'un attentat terroriste. Traquons les coupables, car le ministère de la Clarté Publique ne saurait faire échouer son programme de blanc. D'autant que, dans le hors-scène se déroule un événement de premier ordre : la Fête du Slip, organisée par le tyran Magnus Slipus. 

Les Chaussettes Rouges est une dystopie qui, dans le prolongement de Huis-Clos de Sartre et de Rhinocéros de Ionesco, opère le détour par l'absurde pour dénoncer les acquiescements contemporains aux discours totalisants. Cinq personnages, enfermés dans une blanchisserie, tournent en cage, comme le linge dans un tambour. Comment nous, sommes-nous enclins à faire grâce de notre clairvoyance et de notre intelligence pour céder, dans la panique et l'obéissance à l'exigence de clarté et de transparence, pourvu qu'il y ait la fête au bout et que la morale soit sauve. Seuls les fous, dans Hamlet, restent éveillés. 

Que nous reste-t-il pour résister sinon des formes artistiques qui donnent à penser ? Tout autour de moi, surgissent des initiatives politiques et artistiques, en marge des circuits officiels et des structures académiques. Les hommes s'emparent d'espaces de diffusion pour discuter les dicours convenus et offrir des formes originales qui stimulent le regard critique. Foin de la satisfaction bien-pensante qui fleurit à tous les coins de rue, sortons des lieux cadenassés qui protègent le velours et les ors des lieux décisionnels pour enfin retrouver le souffle et le courage de la pensée.

La pièce de Sébastien Novac m'a redonné l'énergie de continuer à m'opposer à l'étouffement qui bruisse, à grand renfort de festivités et de sécurité. Elle m'a rappelé la façon troublante dont la foule acclame les forces de l'ordre aujourd'hui. Pour refuser de céder à une morale de société où la radicalité s'exprime dans son avers et son revers.

 Billet dédié à mes amis avec qui j'ai partagé des discussions passionnantes en ces temps heurtés : Ivanne, Eric, Frédérique, David, Julia, Stéphanie, Adèle, Vanessa, Jean-Marie, Sirine, Frédéric, Cédric, Laurence, Nicolas, Lissandra, Sylvia, Dominique, Rafaëlla, Giulia, Djamila, Yasmina, Chafia.

À D. J., aussi.

 

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