AXN modifie l'ADN du cinéma

AXN – Capitales anxiogènes. Acide nucléique modifié injecté à une humanité en quête de désir, échouée sur les sombres rives d’un projet biologique tenu secret. Un film de Jean-Marie Villeneuve (2016) Durée : 20 min. Avec : Hugo Malpeyre, Vanessa Kryceve, Matthieu Moerlen, Sébastien Novac, Mathieu Lagarrigue et les Soeurs Malsaines. Musique : Morgan Hug

AXN © Jean-Marie Villeneuve
Le court-métrage commence par un interrogatoire en plan fixe, serré sur un visage angoissé. Un homme est acculé par la caméra ; il est pressé d’en découdre avec la voix off qui l’interroge, spectrale et impersonnelle. Sa voix féminine déroute ; d'autant qu'il ne livre pas de réponse rassurante à la question liminaire « qui tourne ce film ? ». D’emblée le spectateur est donc invité à s'observer comme acteur d'un monde où rien n’est écrit d’avance et où le sens n’est pas une donnée immuable à laquelle s’accrocher.

En effet, AXN annonce qu’« il n’y aura pas d’histoire », « pas de jeu ». L’univers cinématographique de Jean-Marie Villeneuve entend déconstruire la narration ; ici c'est au profit de deux pôles pulsionnels, Eros et Thanathos, qui dirigent l’intrigue comme la barque mystérieuse file l'eau, chargée de corps en inanition. Hanté par des souvenirs archaïques symbolisés par ce motif - réminiscences mythiques du Styx et de la barque de Charron -, le film ménage un hors-champ qui fait la part belle à l'énigme suggérée dans la séquence d’ouverture.

A l’instar de Tout est faux (2014), AXN emprunte la voie de la dystopie. L’intrigue, elliptique, ne saurait se résumer à son propos critique. Elle joue aussi du suspense, entretenu par des incursions de motifs dérangeants qui s’invitent sans mot dire dans la banalité d’un univers conjugal en déliquescence ou la passion d’un adultère naissant. Effectivement, il n'y aura pas d'histoire. Reprenant les codes du film noir, AXN n’est pas sans évoquer Le crime était presque parfait – sonnerie de téléphone, scène de strangulation – ou Les Yeux sans visage – médecine démiurgique, noir et blanc tranchant.

Vanessa Krycève tenant "cet obscur objet du désir" © Jean-Marie Villeneuve Vanessa Krycève tenant "cet obscur objet du désir" © Jean-Marie Villeneuve

Privilégiant le contraste et la saturation des noirs, AXN est un film de la non-couleur saisissant par sa beauté plastique. Découpant les expressions au cordeau, la lumière participe tantôt d'une fantasmagorie sombre, tantôt d'une blancheur clinique à faire pâlir des carreaux de salle de bain. J.-M. Villeneuve travaille les ombres et les reflets de manière à créer des surimpressions visuelles, des mises en abyme – scène de la projection filmique -, avec d'étonnantes transparences qui rappellent l’univers onirique de Buñuel ou de Dali. 

Point d'orgue tragique, la séquence sur l'eau révèle une admirable virtuosité stylistique. L'alternance des angles et des échelles de plans mobilise alors la perception visuelle dans une fluidité dont Bachelard rend bien compte dans sa poétique des songes. Mimant le contenu associatif des rêves pour ourdir une atmosphère énigmatique, la caméra de Jean-Marie Villeneuve joue à merveille de sa focale pour suggérer ce qui, du réel, nous échappe, alors même qu'elle tente de le cerner et de le scruter. Elle sait balayer aussi le champ de nos régressions infantiles, de nos pulsions désirantes et meurtrières, sur une musique originale envoûtante.

Hugo Malpeyre © Jean-Marie Villeneuve Hugo Malpeyre © Jean-Marie Villeneuve

L'esthétisme est miné par des incursions burlesques, ruptures tonales qui dégradent le lyrisme dans une trivialité revendiquée. L'absurde révèle et attaque nos aspirations à voir « un beau film » à la photographie bien léchée : si le réalisateur reconnaît sa dette envers Lynch et son univers décalé et décadent, il admet aussi vouloir arracher le spectateur à son confort habituel. De là, des grincements qui rompent avec le principe d’illusion et nous tirent de la contemplation. On peut souscrire à ces décalages, ou s'y soustraire. Affirmant son indépendance de ton et affranchi des contraintes académiques, AXN opte pour la liberté formelle (lire ici la critique de Nicolas Marcadé dans Les Fiches du Cinéma : http://www.fichesducinema.com/spip/spip.php?article5030 ). J.-M. Villeneuve pourrait bien faire sien le principe de Rimbaud, pour qui "Il faut être moderne, absolument moderne."

 

 

  

 

 

 

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