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Billet de blog 7 mars 2017

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TRIBUNE. Energie : virer radicalement de bord

Miroir 2017 s'intéresse aujourd'hui à l'énergie avec une tribune qui appelle à prendre le chemin de la sobriété énergétique plutôt que celui des énergies renouvelables.

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Thermo-cène : le coût de l'arrogance industrielle

Dans notre monde machinique, rien ne se meut sans énergie, et aucune infrastructure énergétique n'est « verte », « propre » ou technologiquement très soutenable. Les pouvoirs publics évitent soigneusement de poser les questions qui fâchent, pour orienter doucement la société vers l'écologie industrielle, l'autre nom du développement « durable » qui a montré ses limites. 

Il y a 6 ans, le Président de Shell crevait l'abcès en annonçant qu'au total, les puits pétrolifères décroissaient de 5% par an. Depuis cette date, la consommation de brent a augmenté bien sûr, nous amenant tout près de la barre des 100 millions de barils par jour. La demande galope, tirée par l'essor despays émergents et des états producteurs. Or, sitôt que l'offre se tarie, il est trop tard pour rebondir sur des carburants de substitution. Il n'y a pas vraiment d'élasticité de la demande de pétrole, mais l'offre dépend des conflits barbares au Proche Orient, des embargos, des cartels et des familles royales du Golfe. A l'heure de l'Antropocène, plutôt que de tirer des plans sur la comète en quantifiant des réserves inaccessibles, il vaudrait mieux alléger nos usages, et prévoir sérieusement la transition.  

D'ailleurs, l'obtention d'or noir ne dépend pas seulement d'argent et de volonté : elle dépend d'énergie ! En 1960, le baril de pétrole brut coûte 20 $. Plus important, un baril investi dans l'infrastructure d'extraction permet d'en récupérer 25. Ainsi, le « rendement énergétique » était très favorable, avec l'excellent ratio 25/1 du taux de retour énergétique. Depuis 1960, la situation a bien évolué. Exemple tristement renommé : sous les sables bitumineux de la forêt boréale d'Alberta (Canada) éradiquée au passage, les firmes extraient 2 tonnes de matière pour récupérer 159 litres, soit un baril, après un traitement chimique et thermique très polluant. Or, l'ingénieur Benoît Thévard rappelle que s'il faut 1 baril pour en extraire 3, il est contre-productif d'extraire ces huiles, puisqu'il faut encore les raffiner, les transporter, ce qui demande encore une énergie abondante.

Rien pourtant ne freine les industriels dans leurs envies fantasques : pétrole extra lourd et extra profond de la ceinture de l'Orénorque, gisements enfouis sous les eaux glacées d'Arctique, puits minables de pétroles de schiste aux Etats-Unis. User d'agrocarburants pour les transports, c'est sacrifier des terres arables mieux destinées à l'alimentation : 7 % des moteurs tournent au tournesol et colza transformé en France, impliquant le sacrifice de 1,7 million d'hectares selon la selon la Cour des Comptes. Du biogaz végétal ? La matière organique est plus utile à l'entretien des sols malmenés par des monocultures intensives.

Encore aujourd'hui le charbon, le pétrole, le gaz nous offrent le loisir de laisser des machines œuvrer dans nos champs, nos usines, nos chaudières. Partout, l'abondance des hydrocarbures s'annonce aussi vitale à la survie des industries systémiques qu'il se montre menaçant pour les humains et la planète. Goudronnage, bétonnage, pesticides, produits pharmaceutiques, industries plastiques, vêtements synthétiques : on ne peut plus découpler le fuel et sa chimie lourde des généreuses conséquences qu'il prodigue – perturbateurs endocriniens, sixième, septième et huitième continent de plastique (« trash vortex »), monoculture industrielle dévastant les sols, mégapoles surpeuplées à la merci d'approvisionnements quotidiens, banlieues insularisées à coup de soufre, benzène, ammoniac, particules fines... Si la dépendance est le signe de l'addiction, il ne fait aucun doute que nous soyons accros. La cure ne doit pas attendre : d'après le géochimiste Bernard Durand, on peut raisonnablement prévoir que l'Europe devra se limiter à importer 40 % de pétrole de moins d'ici 2030.

A pleine vapeur pour le tout électrique ?

Si les hydrocarbures doivent rester enfouis, faut-il passer au tout électrique ? Les médias dominants martèlent à l'unisson « LA solution » au « problème » : « produire » des énergies « renouvelables ». Faisant fi des lois élémentaires de la physique, ils masquent un peu facilement que l'humain ne produit pas d'énergie, qu'il ne fait que transformer des ressources limitées pour récupérer la force des éléments naturels. Or sans métaux rares voire de nanotechnologies, impossible de démocratiser la transition. Le peak all dissipe les malentendus : sans lithium ou sélénium, néodyme ou gallium, cobalt ou cadmium, difficile de nous vendre « le développement durable » à coût de renouvelables partout. C'est là que le raisonnement bute : il faut une énergie abondante pour extraire des métaux qui permettent de fabriquer des énergies dites renouvelables.

Un exemple : pour aimanter un générateur d'éolienne offshore,200 kg de terres raressont requis, (néodyme, dysprosium), ce qui rend n'importe quel pays extrêmement tributaire des exportations chinoises.La Commission européenne pointe le fait que la demande mondiale de néodyme sera 7 fois supérieure à celle d'aujourd'hui en 2030 ! Même pour le tronc, les pâles, le raccordement électrique : pour chaque Mégawatt de capacité installée (pour approvisionner 1 000 personnes), il faut plus de 100 tonnes de fer et plus de 6 tonnes de cuivre. Cet exemple symptomatique n'est pourtant pas le plus criant : la composition des panneaux photovoltaïques contient encore plus de métaux rares venus de Chine. Et comment la Chine extrait-elle les métaux de ses mines ? En brûlant la moitié du charbon consommé sur Terre ! Choisir massivement des énergies renouvelables, c'est donc encore exporter ses émissions dans des régions accablées de pollutions monstrueuses.

2016 fut encore révélatrice de la lente expansion des renouvelables. La part du nucléaire a fortement baissé (- 7,9 % par rapport à 2015) en raison de la vieillesse des centrales : un tiers des réacteurs subissait des opérations de maintenance en simultané. En dépit de cette coupe, le parc atomique procurait encore 72 % du mix énergétique. Pour comparer, le photovoltaïque fournissait 1,6 % de l'électricité du pays. Dans la même logique, l'hydro-électricité représente encore trois fois la production de l'éolien. Et pourtant dans différents coins de France, les habitants manifestent haut et fort leur mécontentement à l'installation de nouveaux parcs éoliens, quand d'autres sont encore en situation de précarité énergétique. Les options énergétiques sont nombreuses mais non infinies, et chacune comporte intrinsèquement des contraintes, en termes de métaux rares et de dépendance géopolitique, d'ancrage territorial et géographique, de coût, d'intermittence de la production… On comprend ainsi la difficulté à sortir du nucléaire et le risque qu'il se pérennise si l'on souhaite aller vers le tout électrique.

Qu'on ne se méprenne pas : impossible de défendre le nucléaire, autant pour des raisons éthiques, qu'écologiques, sanitaires, sécuritaires même. Constatons en revanche que même émoussée de nombreux scandales, la nucléosphère survit. EPR sur-coûteux, accidents réguliers, exploitation mortifère au Niger, chèques gracieux pour sauver le fleuron français Areva. Quelle omerta surtout ! On enterre littéralement la question des déchets hautement radioactifs en bafouant les principes légaux de concertation (à Bure), on proroge la durée de vie des centrales. La conversion vers le renouvelable coûteraitmoins cher que la continuité du nucléaire : l'ADEME, bras armé de la politique énergétique en France, l'a bien reconnu. Sous la brume opaque des écrans médiatiques, il faut prendre un peu de hauteur pour apprécier à quel point les gouvernants rechignent à reléguer l'atome. Mais, comme le remarque l'historien Jean Baptiste Fressoz, à ce jour, la substituabilité complète d'une énergie à une autre relève du mythe : toute exploitation d'une source d'énergie nouvelle s'est systématiquement surajoutée à la précédente. Serions-nous imbéciles pour ne pas pressentir cette réalité, quand la croissance économique poursuit son ascension aveugle ?   

L'heure du choix                                                  
                                     
La gouvernance de la transition demeure monopolisée par les modes traditionnels d'administration ; la société civile n'a que voix au chapitre sur le papier. Il est grand temps de brusquer les pouvoirs publics, de s'organiser de manière citoyenne pour proposer une alternative réelle. Mais choisir la transition ne peut pas passer par un changement cosmétique du thermique au tout électrique. Non ! L'énergie thermique pour tous a débouché sur une donne climatique qui nous impose de nous détourner d'une impasse fléchée. L'énergie électrique pour tous, fournie par le nucléaire, a installé une deuxième épée de Damoclès au dessus de nos têtes. La seule vraie voie des pays du Nord réside dans la rapide décrue de la consommation d'énergie, tant du thermique que de l'électrique.

La dépendance à l'énergie est le résultat d'un choix historique qui n'a jamais fait l'objet d'un vote ou d'un référendum. C'est une conséquence du libéralisme qui a prêché la spécialisation des économies et la mondialisation des échanges ; de l'industrialisme et de sa monstrueuse segmentation des tâches, du productivisme machinique surtout, fer de lance du chantage à l'emploi. Bref, le monde moderne s'est construit sur une trajectoire technologique profitant à une oligarchie imbue de son pouvoir. Si l'utilisation d'énergie alimente l'asymétrie du pouvoir, nous ne pourrons briser le système sans gagner en autonomie matérielle, sur un plan individuel et collectif.

Chaque français consomme en moyenne 3 600 kg d'équivalent pétrole par an. Si cette énergie devait être fournie par des esclaves en pleine forme agitant un pédalier, il faudrait en employer 120 (selon le calcul de Jean-Marc Jancovici). Même si la consommation globale d'énergie diminue dans le pays, nous sommes donc très loin de suffire à nos besoins. Mesurons aussi les économies que nous pourrions réaliser, alors que les coûts de l'énergie tendront forcément à la hausse. Surtout que dans les économies tertiarisées, l'énergie représente largement le premier facteur de production, devant le capital et le travail. A l'image d'un épisode de la série Black Mirror, si l'on veut éviter de pédaler pour la classe dominante à mesure que l'énergie se raréfie, débutons notre sevrage énergétique au plus vite.

La décroissance, c'est l'inévitable issue à laquelle parvenait l'an passé un rapport de l'UNEP (le programme des Nations Unies pour l'environnement). La décroissance passe pour une solution extrême, mais c'est la seule viable. Il s'agit de prendre acte d'une situation factuelle pour esquisser des modes de vie plus sobres et conviviaux. Il est clair que nous devons revaloriser le travail manuel et l'artisanat, pour revenir à des productions locales, ce qui est très prometteur en termes d'emploi ! Par extension, appuyons les productions agricoles évacuant les intrants chimiques et organisons des circuits courts, réfléchissons à une vitesse plafond d'Internet, redessinons des paysages urbains à visage humain où les déplacements en vélos seront la norme, et poursuivons la lutte contre les grands projets inutiles. Choisir à la place l'écologie industrielle, c'est vouloir rester asservis au pouvoir des puissants, et à leur monde.

Moins consommer d'énergie demande de questionner nos modes de vie, mais demeure un état d'esprit. Selon Kris de Decker qui tient le site lowtechmagazine, un degré de confort réel peut être conservé en économisant jusqu'à 80 % de la consommation d'énergie. Parmi les quelques gestes qui peuvent aider au quotidien : préférer les protéines végétales à l'alimentation carnée, choisir des produits frais, locaux et de saison,cuisiner en couvrant vos préparations, étendre votre linge plutôt que d'utiliser un sèche linge, bannir l'avion, mettre un pull plutôt que du chauffage, privilégier le réemploi à l'achat (pour les vêtements, les livres, l'électroménager), limiter le streaming, éviter le neuf en matière de high tech, apprendre à réparer ce qui peut l'être, mutualiser votre matériel avec vos proches. L'étape d'après consiste à accepter l'intermittence des énergies renouvelables actuelles, en profitant des éclaircies pour utiliser les technologies solaires (four solaire, chauffe-eau solaire, chauffe-air solaire) ou en générant votre électricité avec un vélo et une dynamo. Ce type de préconisation est au coeur du livre « L'âge des Low tech » de l'ingénieur Philippe Bihouix. Comme d'autres, il nous montre la marche à suivre.

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