Coronavirus : vers un nouveau rapport au temps

Cette période de confinement nous ouvre une brèche vers un nouveau rapport au temps, où il s’agit de ne plus se conformer à un rythme préétablit par les autres, ou par le cadre des nécessités perçues, mais pas nous-mêmes, en prenant une plus grande responsabilité dans la formation de ce que nous voudrions faire de nos vies.

Les personnes qui ne sont pas forcées de retourner travailler pendant la pandémie, qui ont la chance de pouvoir vivre dans des espaces décents, et qui ont tout le temps, beaucoup de temps, trop de temps? devant elles et eux, sont en train de faire l’expérience d’un nouveau rapport à ce dernier. Pour certain.e.s, il s’agit d’une bonne expérience, et pour d’autres une mauvaise.

C'est à ces personnes, à qui on offre le luxe du temps, que ce texte s'adresse. 

 

1. Ce qui a changé…

 

Depuis le début du confinement, notre emploi du temps ne ressemble plus à celui qu’on connaissait. Les jours, nommés et datés, ont laissé place aux « aujourd’hui, hier, demain... » : à des mots qui ne désignent réellement quelque chose qu’au moment où ils sont prononcés. Certain.e.s d’entre nous ont même renoncé à ces repères : quelle importance de savoir quel jour nous sommes ? À quoi cela sert ?

Il en est de même pour l’heure : puisque je ne vais plus au travail, je n’ai plus besoin de prendre mon petit déjeuner à 7h, démarrer ma voiture à 7h30, entrer dans le train de 8h12, et pointer à 8h30 tapantes. Ces repères ont sauté.

De même, mon quotidien n’est plus meublé par les matins de France culture de 7h30 à 8h, le même visage de ces personnes qui attendent sur le quai, les commérages et les « ras le bol » qu’ils et elles expriment en s’asseyant dans le wagon, tout au long du trajet aller et retour ; le regard fatigué des piétons, l’odeur des croissants, la pause du midi on où parle collègues, boulot, boulot, les klaxons pendant l’heure de pointe, le repas à préparer le soir, et puis il est l’heure de se coucher et pour être en forme le lendemain.

Ces repères là aussi ont sauté.

Pendant cette période de confinement, on nous oblige à rester chaque jour enfermé.e chez nous. Certain.e.s devront adapter leur travail à un nouvel environnement, d’autres ne seront plus obligé.e.s d’y penser : leur esprit sera libéré de cette tâche, pour le meilleur et pour le pire. D’autres encore, devront s’occuper de leurs enfants. Dans tous les cas, nos journées se constituent avec ce que nous avons autour de nous. Partenaire, frères, sœurs, famille, ami.e.s ; ou juste soi-même.

Si chaque situation est différente, elles ont quand même quelque chose en commun : elles nous livrent à nous-mêmes. Elles nous mettent face à la vie que nous avons construit, au-delà du travail, et par là-même, elles nous laissent maîtres du temps.

Nous devenons nous-mêmes l’horloge : nous pouvons choisir de rythmer et structurer notre journée en l’utilisant à notre guise, ou bien nous pouvons décider de l’oublier, de retirer ses piles, et de nous laisser aller dans le flux des vagues du temps.1 Nous pouvons choisir de conserver les mêmes horaires que ceux qui nous rythmaient autrefois (8h levé, 11h grasse mat’, 12h déjeuner, 20, dîner…) ou bien continuer d’organiser nos journées, mais d’une toute autre manière manière. On nous a rendu cette liberté, cette responsabilité.

Désormais, nous n’entendons plus ce rappel intérieur nous siffler à l’oreille que « la pause est finie !», « les magasins vont fermer ! », « dans 10 minutes, je dois être à l’école !», « c’est bientôt le week-end ! » Nous décidons nous-même quand manger, quand faire les courses, quand se lever. Et parce que nous sommes redevenu capable de le décider nous-mêmes, nous sommes par là-même capables de décider plein d’autres choses qui, avant, n’avaient pas d’espace pour être imaginées.

 

À cette accélération quotidienne et permanente s’est substitué un calme, un vide, et pour certain.e.s une attente. Certain.e.s ont l’impression d’être en pause. « On attend la fin du confinement », « Vivement que ce soit fini... ». Certain.e.s se sentent démuni.e.s, ont l’impression de tourner en rond, ne savent pas quoi faire. Certain.e.s ont le sentiment qu’on leur a retiré ce qui les constituait en tant que personne : les interactions qu’ils et elles avaient avec leurs collègues et par lesquelles ils et elles pouvaient s’affirmer comme tel individu.e et pas un autre, les activités qu’ils et elles accomplissaient et par lesquelles ils et elles démontraient leurs capacités à faire certaines choses, montraient leur valeur. Toutes ces choses donnaient un goût à l'existence, un sens à la vie, une estime de soi. Retirer ça, c'est retirer une partie de soi-même, c’est faire se sentir vide, quelconque, inutile. Face au vide de sens, certain.e.s ont peur, et essayent tant bien que mal de combler ce vide avec les moyens du bord.

Pour d’autres, cette nouvelle liberté est au contraire, un cadeau : ils et elles peuvent enfin être autre chose que ce qu’on attend d’elles et eux chaque jour. Ils et elles peuvent se montrer autrement que sous la casquette de fonctionnaire, chauffeur de bus, enseignant.e, serveur, hôtelier.e… Ils et elles peuvent utiliser leur temps pour s’accomplir en tant qu’être à part, en tant que soi-même.

 

2. Là où ça nous mène...

 

Géraldine Mosna-Savoye dit quelque chose de très juste dans cet article publié le 3 avril sur France Culture :

«  Si je fais bien l’expérience des jours qui s’accumulent, si j’ai des souvenirs depuis le début du confinement ou des sentiments particuliers, que reste-t-il pour autant du temps ? Est-ce vraiment le temps qui m’engloutit et que je ne sais plus définir ?  (…) Tout le monde a pu le constater, le confinement nous fait beaucoup parler du temps  : comment l’occuper, en faire quelque chose, le rendre agréable ou moins pénible, ou l’organiser entre télétravail, enfants et tâches domestiques ?
(…) Ce confinement révèle en fait quelque chose d’incroyable mais d’assez peu exceptionnel : notre inconscience très banale du temps. Je ne crois pas que ce soit lui qui nous engloutisse, je crois plutôt que c’est nous qui l’avalons, habituellement, sans en tenir compte. Voilà pourquoi nous pensons avoir perdu la notion du temps aujourd’hui : nous prenons en fait conscience que nous ne l’avions jamais trouvée. »

 

Auparavant, chacune de nos journée déroulait un même rythme et un même contenu. C’est ce qu’on appelait la routine. Je savais que le lundi, les choses se passeraient ainsi, que le week-end, je ferai certainement ci, ou ça etc. Cette routine assurait une certaine stabilité qui rassurait en ce qu’elle donnait une certitude : celle de pouvoir être sûr.e de ne jamais s’ennuyer. Aujourd’hui, nous nous retrouvons privé.e.s de cette routine et les tic tac de l’horloge n’ont plus le même sens, voir n’en n’ont plus du tout. Nous devons nous réorganiser, repenser le contenu de nos journées, essayer de faire au mieux, avec ce dont nous disposons autour de nous ; mais celles-ci passent, jour après jour les journées se répètent, semblables à celles d’hier, et nous donnent l’impression de tourner en rond et de perdre ainsi peu à peu « la notion du temps ».

 

Selon Géraldine Mosna-Savoye, c’est parce que nous n’avons jamais appris à être maître de notre propre temps que nous avons la sensation que celui-ci nous échappe. Nous le voyons comme une chose extérieur qui filent, qui nous entraînent dans un flot étourdissant.

Cette vision des choses est-elle juste ? Le temps n’est-il pas dans ce que nous faisons, et donc... n'est-il pas ce que nous faisons ? Si je fais quelque chose qui me plaît, j’aurai alors l’impression que « le temps passe vite ! ». Si je ne fais rien et que je m’ennuie, j’aurai l’impression que le temps passe lentement, et m’assomme. C’est donc bien ce que je fais, et ce que je fais seul, qui m’assomme.

 

Jusqu’alors, le temps nous avait toujours été imposé : imposé par les tics tacs de l’horloge, le travail, le rythme des programmes télévisés, les horaires de fermetures et d’ouverture des magasins, les passages des transports, l’école, nos emplois du temps… Nous avons toujours suivi une « marche à suivre » qui s’imposait à nous , nous avons toujours accepté que cette « marche à suivre » structure et conditionne notre quotidien, et détermine son contenu, ce qu’on allait y faire, ce qu’on allait vouloir y faire, les gens qu’on allait rencontrer, les hasards…

Nous avons bien souvent eu, et parfois depuis toujours, l’impression que « le temps file », qu’il « s’accélère », « va trop vite ». Tous ces e-mails à trier, ces papiers administratifs auxquels il faut répondre, les factures à payer, les heures à enchaîner toutes ces obligations et « choses à faire » qui s’enchaînent les unes après les autres nous donnaient parfois l’impression que nous n’avions pas assez de temps pour tout faire. Nous avons toujours vu le temps comme quelque chose séparé de nous-même et qui, ainsi, s’imposait à nous afin de déterminer nos « trains de vie ».

 

C'est par là même que nous avons désappris à inventer nos journées, à les construire à partir de nos envies, de nos sens, de nos idées, de nos inspirations. Nous avons désappris à leur donner nous-même un sens, un nouvel imaginaire, un but. Un enfant n’apprend pas tout seul à être ponctuel, ni à faire une dissertation en deux heures. Pour qu’il puisse le faire, il doit apprendre une méthodologie, à lire l’heure, à compter, et à structurer ses activités de façon à ce qu’elles s’accomplissent dans un temps défini à l’avance. Demandez à quelqu’un de répondre à une question tel que « Le monde a t-il un sens ? » : il pourra le faire en 10 minutes, en 2h, y réfléchir pendant une semaine, des années, indéfiniment. Il prendra le temps qu’il a envie de prendre. Il déterminera lui-même son propre rythme ou bien choisira de ne pas le déterminer à l’avance : dans tous les cas, il sera libre de laisser éclore ses envies et ses idées jusqu’à un certain point, que lui et son tempérament détermineront. Il sera lui-même maître de son temps.

 

3. Des brèches qui s'ouvrent

 

Aujourd’hui, nous sommes nombreux et nombreuses à être redevenu.e.s libres de choisir la façon dont nous voulons vivre nos journées. Nous sommes redevenu.es libre de les combler avec nos rêves, notre imaginations, nos aspirations, nos idées, nos lubies les plus folles, et surtout : nous avons désormais le choix de redonner un tout autre sens aux choses. Nous pouvons choisir de passer des jours à cultiver nos terres ; à écrire des romans composées d’histoires qui nous ont habitées des années durant et que nous n’avions jamais eu le temps jusqu’alors de donner corps ; nous pouvons faire éclore de nouvelles relations avec nos voisin.es, établir des correspondances écrites avec des gens qui jusqu’alors demeuraient pour nous inaccessibles ; nous pouvons redonner un nouveau goût à notre relation amoureuse ; nous pouvons apprendre à mieux connaître nos enfants ; nous pouvons apprendre à mieux connaître nos corps ; apprendre à chanter, à développer des facultés qui jusqu’alors demeuraient en sommeil en nous. Nous pouvons devenir créateurs du temps, et non plus spectateurs, ou simple exécutants.

 

Ce que j’aimerais dire à toutes celles et ceux qui aujourd’hui, se sentent désœuvré.e.s, celles et ceux qui éprouvent le sentiment qu’on les a privé.e.s de quelque chose qui leur été essentiel : demandez-vous comment il pourrait en être autrement. Interrogez vous : qu’est-ce qui fait sens pour vous, pourquoi voulez-vous exister, quel est le temps qui, jusqu’alors, vous a manqué, qu’est-ce que vous aimeriez apprendre, découvrir, chez vous, chez les autres, qu’est-ce que vous aimeriez réaliser d’autre que votre travail : qui souhaitez-vous être ou devenir, lorsque vous ne travaillez pas ?

 

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1 Ce passage ne concerne évidemment pas les jeunes parents qui devront néanmoins se conformer à « l’horloge biologique » : celle de leurs propres enfants. En ce qui les concerne, c’est tout autre chose qui se passe et qui mériterait une réflexion à part.

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