Ce roman, qui s’étale sur six chapitres titrés (titres, souvent, sous forme de phrases plus ou moins longues, comme si l’écrivain voulait tendre au lecteur le fil d’Ariane, pour le guider dans son aventure de lecture, tellement les voix sont multiples et les évènements rapides dans le livre)- le roman, dis-je, relate l’histoire de trois hommes, le premier, marocain, s’appelle Yanis, trentenaire, résidant à Casa (post 20-février) : « Nous faisions partie d’une génération dépolitisée, désenchantée. Même en février 2011, lors des manifs à Casa, on avait pigé que ça n’irait pas très loin. » ; le second Ioannis, athénien, vit avec sa génitrice, employée illégale dans un hôpital : « Athènes. Son bus part à huit heures moins dix. Deux ans qu’il monte dans le n° 2 pour se rendre à la fac. La petite routine bien rassurante en attendant un avenir incertain, dans un pays où depuis le début des années 2000 le chômage a atteint des taux record» ; le troisième, français, porte le même prénom que l’écrivain (disons que c’est une simple coïncidence pour aller vite), habitant de Cannes, ville où se tient le plus attrayant des festivals de cinéma : « Cannes. Marie-Jo se promène le long des chaises bleues. Elle regarde la mer immobile, comme figée par l’éclat rougeâtre du soleil qui se lève péniblement dans le ciel de Cannes.» Ciel peuplé de stars filantes.
L’écrivain et son image tripartite
Dans ce roman-périple, les personnages, les lieux et les dates s’enchevêtrent et le lecteur risque, dans des cas, de perdre le fil conducteur du récit ; toutefois, il ne peut manquer de remarquer l’existence d’un dénominateur commun entre les trois histoires qui forment sa trame: la monotonie de la vie et les malaises de l’amour des jeunes de ce bas-monde, abstraction faite de leur identité et leur culture (en plus d’une caractéristique, qui se raréfie avec le temps, présente au moins chez deux du trio amoureux: le « vice » de la lecture). Jean (je ne parle pas bien entendu du romancier, mais de sa propre créature) quitte sa compagne pour se jeter dans les bras d’une marocaine, plus ravissante et moins âgée (le problème de l’âge, fantôme qui hante éternellement la gent féminine ?) ; Yanis « décide », de sa part, de retomber amoureux, et, à l’image du jeune premier de Casanegra, erre pendant les nuits sombres dans les bas-fonds de la ville blanche (à la recherche d’un « gibier » facile ? Peu importe !) ; quant à Ioannis, il se démène comme un diablotin en vue d’oublier son premier amour avec une gonzesse rencontrée inopinément à la fac, et pourquoi ne pas s’engager dans un second ouvert sur un troisième, et le domaine de définition tend vers l’infini, comme dans toute relation (mathématique) digne de ce nom ?! Ainsi, comme c’est bien indiqué à la quatrième de couverture, « en nous entraînant dans ces trois histoires parallèles, qui ne sont peut-être qu’une seule et même odyssée, Jean Zaganiaris nous plonge dans les violences et les troubles de la passion amoureuse, par-delà les pays, les cultures et les identités.»
Si Yanis raconte sa propre histoire à la première personne, celles des deux autres personnages nous sont présentées à la troisième personne (l’absent très présent) ; du coup, le lecteur, du moins celui qui a déjà lu Jean Zaganiaris, peut penser que le narrateur et l’écrivain ne font finalement qu’un, d’autant plus qu’il existe une ressemblance criante entre les deux au niveau du parcours et choix de lectures. Or, l’écrivain nous avertit dès le début de son livre : « Lectrice, lecteur, lectrans, ne vous laissez pas duper par les voix des personnages…Ne vous laissez pas duper non plus par les lieux, les dates…Ne vous fiez pas aux apparences… », avant de conclure avec la phrase aussi déroutante que tranchante que voici : « Je suis les trois personnages à la fois sans, pour autant, être schizo ! »
M.A.E
Agrandissement : Illustration 2