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Billet de blog 19 octobre 2017

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Nuit sans lune

Mémoire

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Haiba Elhairech, traducteur

J’étais absorbé par la lecture de la biographie romancée du plus grand explorateur de tous les temps, Magellan pour le nommer, écrite par le célèbre romancier autrichien Stefan Zweig, quand j’ai reçu une copie des mémoires d’Abderrahmane Khouaja sur son triste passage par les geôles, à Derb Shrif en premier, durant huit mois valant – j’exagère à peine - une éternité en matière de tourments et cauchemars, puis à l’étrange palais du pacha, Kelaat M’gouna et Agdez pour une durée de… quinze longues années (figurez-vous !), de 1976 à 1991, avec les compagnons d’infortune.

Déconnexion

Ils étaient - bien entendu -, pendant tout ce temps, coupés du monde et, partant, totalement déconnectés de ce qui s’y opérait comme changement radical, et ce sur tous les plans, politique, social, technologique, scientifique, architectural, artistique… et j’en passe.

Beau

J’ai, momentanément, laissé de côté l’attrayante biographie, et piqué une tête dans les mémoires, qui se divisent en trois petites parties - scindées à leur tour en chapitres très courts -, dont la première s’intitule « Entre le derb et le palais du pacha », la seconde « Voisinage des roses », et la dernière, qui est un florilège de poèmes, vraisemblablement, composés en prison, « Epanchements des blessures », comme si l’écrivain-poète voulait donner le fin mot à la poésie, à la rime, au rythme, à la vénusté, à la beauté tout simplement, qui finit souvent (pas toujours malheureusement !) par l’emporter sur la mocheté.

Périple

Charles Quint a financé, en 1519, le périlleux voyage de la flotte de Magellan vers les Moluques, en Indonésie actuelle, îles productrices d’épices dont les Européens venaient, entretemps, de découvrir les vertus culinaires. Le poivre, précisément, valait, à l’époque, en Europe, à la limite, son pesant d’or.

Les bateaux de Magellan ont quitté l’Atlantique, traversé le Pacifique (c’est Magellan qui donna ce nom à l’océan, où se situe, justement, le détroit de Magellan), bravant la houle, les intempéries, la faim, la soif, les menaces de la piraterie institutionnalisée, voire mondialisée avant la lettre, pour mettre la main sur l’épice, héritière de – pour caricaturer une once - la pierre philosophale de la Grèce antique, créer des comptoirs dans  les régions découvertes (euphémisme de conquises), et pourquoi pas les rallier, en passant, par la force du prosélytisme catholique, ou celle plus convaincante encore des canons, à la cause (quelle cause ?) de l’Empire espagnol qui se construisait lentement, mais fermement, en franche émulation avec le Portugal.

Inattendu  

A l’opposé, Abderrahmane est parti du Sahara, vers « l’intérieur » du Maroc, pour faire des études de médecine. Il était, en fait, dans son modeste domicile d’étudiant à Rabat, quand les visiteurs imprévus de la nuit vinrent le conduire vers une destination indéterminée (pour lui, bien déterminée pour eux). Il sut, plus tard, qu’il s’agit de l’innommable Derb Shrif, où il subit toutes sortes de torture, physique et psychologique, d’humiliation, de la part de ses semblables (tiens !) en humanité, histoire, géographie, généalogie…  J’arrête là, sinon la palette de ressemblance, entre lui et eux, est beaucoup plus large et nuancée.

Abderrahmane fut transféré vers un palais désert d’el-Glaoui, puis M’gouna et Agdez, où il rencontra une « ribambelle » de détenus sahraouis, hommes, femmes, enfants (sic), issus, majoritairement de la ville de Tan-Tan, connue hier et aujourd’hui pour sa grande foire annuelle, répertoriée depuis peu comme patrimoine immatériel mondial.

Muraille

Chose aussi désolante qu’étonnante : derrière les hautes murailles de ces terribles prisons, hermétiquement closes, «  végétaient », dans des cas, des familles entières (père, mère et fille, ou père et fils…) ; et il est, une fois, arrivé à une fille, qui n’avait plus de la fille qu’elle était, avant l’incarcération, que le nom, la volonté et de vagues souvenirs (à cause de l’atrocité du supplice, entée sur la férocité, si je puis dire, de la malnutrition et de la malpropreté) - il lui est arrivé, dis-je, d’assister à l’agonie de son père dans des conditions affligeantes, alors qu’elle avait perdu la capacité (peut-être le désir) de le pleurer, comme toute autre fille eût pleuré le sien, dans des circonstances habituelles. Mais bon, malgré tout, la vie continue…  

Exception

Malgré la surveillance exagérée, les détenus acquirent, à travers un gardien, qui représentait une réelle exception dans une règle stricte, une radio, et ainsi purent-ils capter des informations précieuses sur ce qui se tramait à l’extérieur; et pour résister au temps mortifère et à la routine écrasante, ils ont eu l’heureuse idée d’organiser des activités d’ordre culturel, ainsi que des séances d’étude pour ceux parmi eux qui n’ont pas eu la chance d’accéder à l’école quand ils étaient libres. Les survivants parmi les détenus ont été libérés en 1991 par décret royal, suite à une requête (bien calculée) de la part d’un grand notable sahraoui, et « une nouvelle vie » a commencé pour eux.

Publication

L’idée d’écrire sur l’expérience d’incarcération a effleuré l’esprit d’Abderrahmane, et il n’a pas pu la pousser. C’est de cette façon que cet important ouvrage est imprimé, en 2015, chez une imprimerie de Rabat, qui a vu son enlèvement une certaine nuit, mère des nuits amères - c’est là le titre du premier chapitre de la première partie- : « Cette nuit-là, n’était en apparence qu’une nuit comme les autres. Seulement, ce fut une nuit sans lune. Sa datation dans l’histoire est le 17 mars, de l’an 76, du XX° siècle. Quant à son impact sur ma mémoire, il ne se mesure, bien sûr, pas par les heures, mais par les mois, non… les ans », et ainsi avons-nous, autres lecteurs férus des expériences limites de l’être humain, pu lire cet opuscule qui relate les chapitres de cette expérience singulière, en espérant qu’elle ne se répète plus, fût-il en imagination.

Illustration 1

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