L'électeur de gauche : pyromane agité au premier tour, pompier peureux au second tour ?

Mon ami Raouf R. a publié hier une tribune sur sa page Facebook. Après son accord, je me permets de la publier ici sur mon blog. Merci à toi cher Raouf R., ton propos, je le partage sans réserve !

nini-png nini-png

Par : Raouf R.

J'habite le Nord de la France, cette région qui a vu un furoncle poussé sur ses terres. Depuis Hénin-Beaumont, cette ville des terrils et des mineurs d'autrefois, la stratégie de conquête du FN ne s'est jamais démentie pour étendre davantage cette infection. Aujourd'hui, j'ai l'obligation morale, me dit-on, de faire barrage au Front National. A cette « invijonction » j'avais complètement souscris en 2002. J'avais alors 21 ans et je croyais dur comme ma caboche à l'accident démocratique face auquel il fallait appliquer les secours d'urgence appropriés : un soin par électrochoc républicain. On avait alors foudroyé le mal, renvoyé ses tentacules dans sa caverne obscure, chanté notre métissage. La démocratie avait retenu son souffle mais c'était pour mieux crier sa joie.

Treize ans plus tard, nous revoici face à la même menace. Depuis Paris on organise la riposte, ou plutôt les modalités de la mise en bière. Le PS réactive la notion floue du « front républicain ». Notons au passage que c'est la deuxième fois qu'il lance « l'appel de Solferino », appel qu'il convient de contraster avec celui de De Gaule. Les partis de gauche, dans un réflexe pavlovien, hochent de la tête, non sans gravité. Certains de mes amis s'auto-réactivent également et montent vers le « front républicain » pour renforcer sa « digue ». Chacun est ainsi sommé à travers cet acte de bravoure citoyen de faire « barrage au FN ».

Sans être moins républicain que la moyenne, je ne serai pas des vôtres.

Je suis électeur de gauche, j'ai voté EELV au premier tour et je refuse de répondre à cet appel. Évacué le fait que je fasse mon intéressant par l'adoption d'une position minoritaire, ma conviction ne me permet pas de souscrire à ce faux combat pour et au nom de la République dont vous seriez les soudains soldats, les ultimes défenseurs, à croire que ce n'est pas la Constitution qui le garantisse.

J'exercerai mon devoir citoyen en allant voter mais sans donner ma petite voix à Xavier Bertrand avec qui je ne partage aucune conviction. Je ne m'étalerai donc pas plus sur son parti qui ne fait que « s'extrémiser ». Je voterai blanc car c'est à mes yeux le seul acte qui encourage l'avènement d'une toute autre manière de désigner nos représentants, de remettre le peuple au cœur des délibérations, de refuser le jeu de balancier compulsif.

Aujourd'hui le vote blanc n'est pas comptabilisé, pour beaucoup cela ne sert donc à rien mais doit-on rappeler à tous les militants, qui franchissent le Rubicon comme on enjambe une rigole, le nombre de choses qui ne servent à rien car jugées, de façon injuste, selon les codes réducteurs de l'économie de l'instant ?

Ou sont passés les enseignements du Colibri car loin d'éteindre le feu du FN, c'est bien le feu des convictions qui est mis sous la douche ?

Le défaut de votre raisonnement, et je le dis en toute amitié, c'est de réfléchir à partir du mal absolu et non des figures inverses, de considérer qu'un moindre mal c'est déjà un meilleur bien, que les idées combattues hier peuvent être un refuge temporaire mais quand le temporaire fait office de permanent, cela ne suffit-il pas à nous interroger sur le brandissement des angoisses collectives comme nourriture des urnes ?

Le bien commun ne construit pas à mes yeux à partir des instincts de repli. Si demain le FN gagne j'en serai en aucun cas responsable : mon vote est blanc, il signifiera énormément.

Enfin, je n'appelle personne à voter blanc, chacun est comptable de sa citoyenneté.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.

L'auteur a choisi de fermer cet article aux commentaires.