Il existe des plans similaires pour infiltrer les médias et la magistrature...

Sarwat Al-Kharabaoui, ex-frère musulman égyptien, avait accordé une interview à Mavie Maher du journal « Al-Ahram», publiée le 2/01/2013. Je me permets de le publier ci-après pour éclairer davantage quelques faces cachées de la mouvance des Frères Musulmans. Son livre «Le secret du temple» (en arabe) est à télécharger, entre autres, gratuitement suivant le lien en annexes. Bonne lecture !

Sarwat Al-Kharabaoui: « J’ai découvert que la vérité n’existait pas chez les Frères »

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Le livre de Sarwat Al-Kharabaoui, Le Secret du temple, est réédité pour la 6e fois. Entretien avec l’auteur, avocat et ex-membre des Frères musulmans, converti à la laïcité.

Al Ahram Hebdo: Quelles sont les raisons qui vous ont incité à quitter les Frères musulmans ?
Sarwat Al-Kharabaoui :

C’est leur culture de l’obéissance absolue. Je ne pouvais plus faire partie d’un système pareil. Lorsqu’on est membre de la confrérie, on est subordonné à celui qui est placé plus haut dans la hiérarchie. C’est une caractéristique des systèmes fascistes où il n’y a de place ni pour la créativité, ni pour la liberté de pensée. L’individu dans ce genre de groupes fascistes est habitué à être un outil ou « un moyen » pour exécuter les ordres venus d’en haut. C’est une chaîne d’exécution d’ordres, incapable de créer, ni de mettre en place des stratégies constructives. C’est en cela que réside le problème majeur du président Mohamad Morsi : sa mentalité.

Et vous, qu’est-ce qui vous a sauvé d’un tel système, à la fois autoritaire et irréfléchi ?

La littérature et l’art en général m’ont beaucoup influencé. Et j’ai été tout au long de ma vie à la recherche de la vérité. Je suis devenu membre des Frères musulmans, parce que je cherchais la vérité et j’en suis sorti quand j’ai découvert que la vérité n’existait pas chez les Frères. J’y ai adhéré et j’en suis sorti en préservant ma mentalité qui n’a pas été endommagée par leur « machine ».

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Vous avez beaucoup hésité avant de faire paraître votre livre. Pourquoi ?

En Egypte, on n’est pas habitué à accepter la critique. On condamne celui qui critique le groupe dont il faisait partie. Cela m’a rendu hésitant au début, mais une fois libéré de cette idée, j’ai écrit le livre. Cette idée d’exclure la critique va en elle même à l’encontre de la charia qui, elle, incite à lire, relire, discuter et critiquer. J’ai consacré du temps et des efforts à la confrérie des Frères musulmans, et cette expérience m’a aussi enrichi. On ne peut pas se séparer tout d’un coup, sur le plan émotionnel, d’un groupe auquel on appartenait. C’est pour cela que j’ai eu besoin de temps après avoir quitté les Frères en 2002 pour pouvoir construire une vision de l’extérieur puis m’impliquer avec d’autres forces politiques. Mes lectures personnelles m’ont rendu capable d’écrire sans verser dans la haine, sans souiller volontairement l’image de mon sujet. C’était le bon moment pour publier ce livre. La nation est en danger parce que les Frères utilisent la religion comme slogan et manipulent ainsi les sentiments des Egyptiens, mais au seul bénéfice des Frères et de leurs buts. Le film sur le prophète qu’on a jugé comme étant une humiliation de l’islam n’a pas réussi à humilier la religion autant que l’ont fait les Frères musulmans. L’humiliation de l’islam c’est eux. L’écriture de mon livre à ce moment précis est un devoir national pour dévoiler ce que les gens ignorent et leur permettre de choisir en toute conscience. Quant aux dangers, je reçois des tas de menaces personnelles mais cela ne me fait pas peur. Les Frères musulmans croient à l’usage de la force et de la violence contre leurs opposants.

Comment, dans ce contexte, les principes de l’islam, comme la consultation et le respect de l’autre, peuvent-ils être respectés et diffusés dans la société ?

La doctrine de « l’urgence » prévaut chez les Frères musulmans. Elle leur permet de faire ce qui n’est pas normalement permis. Ils se permettent donc de falsifier les élections, si cela permet de réaliser les objectifs qu’ils se sont fixés. Personnellement, j’étais convaincu qu’ils truqueraient l’élection présidentielle et le référendum. Et c’est ce qui s’est passé. Il est impossible à l’intérieur de la confrérie de respecter les principes de liberté et de respect de l’autre parce que c’est un groupe basé et structuré autour de la soumission à une seule et ultime opinion. Toute divergence est un péché. Les Frères sont convaincus qu’ils ont le monopole de la vérité et qu’ils ont le droit d’utiliser n’importe quel moyen pour garder le pouvoir. Une fois arrivés au pouvoir, ils n’y renonceront jamais. Ils croient à la démocratie une seule fois avant d’arriver au pouvoir. Ils prônent une éducation autoritaire des enfants, car cela crée une personne fragile et facilement manipulable par le groupe. Il faut donc du temps pour libérer les esprits. Et il faut des gens pour accomplir cette mission. Là, il faut souligner le rôle des lettres et des arts. C’est pour cela qu’au début de mon livre, je demande au lecteur de ne croire, ni rejeter ce que je dis mais d’y réfléchir pour former sa propre opinion.

Comment voyez-vous la relation entre les Frères musulmans et les Etats-Unis ?

Moubarak était un trésor stratégique pour Israël et les Etats-Unis, les Frères l’ont remplacé sans problème. L’hommage rendu à Sadate en octobre dernier par le président égyptien est la preuve qu’il appliquera les mêmes politiques que Sadate. La franc-maçonnerie a également des relations avec les Frères musulmans. Et les services de sécurité américains ont des rapports avec la francmaçonnerie, qui est un mouvement international, tout comme les Frères musulmans. Il est très facile de recruter des étudiants Frères musulmans aux Etats-Unis. Mohamad Morsi a rejoint les Frères musulmans pendant qu’il étudiait en Californie.

Quelle est la force spirituelle qui vous a aidé à écrire ce livre ?

Se rapprocher de Dieu conduit à la liberté, être esclave de Dieu c’est être libre. Mais être esclave d’autre que Dieu nous éloigne de Lui et nous éloigne de sa liberté.

Une partie de votre livre décrit les liens entre l’armée et les Frères musulmans. Que pensez-vous de ces liens aujourd’hui ?

Le plan d’infiltration et de contrôle de l’armée, élaboré par les Frères musulmans, a commencé à être appliqué il y a une dizaine d’années. Certains généraux de l’armée sont impliqués dans la remise du pouvoir aux Frères musulmans. Il existe des plans similaires pour infiltrer les médias et la magistrature.

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Quelle vision avez-vous de la situation actuelle ?

Les Frères musulmans ont passé leur vie à planifier l’effondrement des régimes mais jamais la construction d’un régime. Ils ne réussiront pas à gouverner l’Egypte. Ils ont déjà commis des fautes graves qui ont accentué le ressentiment à leur égard. Ils n’arrivent pas à communiquer, ils se focalisent sur eux-mêmes et ne voient en l’autre que leur propre perspective. Et cela alors que le peuple, lui, se rebelle. Et ce peuple, s’il se sent trop manipulé, s’il sent qu’il n’est qu’un pion, se transformera en un peuple violent et sanglant. La prochaine révolution sera sanglante. L’Egypte est aujourd’hui en train de prendre un bain, se débarrasser de sa crasse. Le souffle de la révolution va aider l’Egypte à rejeter cette saleté. L’Egypte est forte et surmontera les difficultés de cette période difficile, mais il y aura de nombreuses victimes. Après cela, l’Egypte pourra prendre un nouveau départ.

Annexes :

1 - Lien de l'interview : ici

2 - Pour télécharger le livre : Le secret du temple (en arabe) ici

Sarwat Al-Kharabaoui, Sir el-maebad (le secret du temple), Editions Nahdet Masr, Le Caire 2012.

3- Pour télécharger le livre : Le coeur des Frères (en arabe) ici

4- Un article : Les Frères et Daesh, le grand-père et le petit fils (en arabe) ici

5- Une série, écrite par Sarwat Al-Kharabawi, de 30 épisodes du feuilleton radio concerant l'histoire de la branche milititaire d'Hassan Al-Banna: Al-Tanzim al-Sirri (al-Tanzim al-khas) : à écouter l'intégralité des épisodes ici

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