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Je ne vais pas annoncer via ce billet que j’ai enfin compris et que j’ai LA SOLUTION. Disons que le sentiment diffus d’impasse s’est mué en conviction profonde. Et pour ce faire il faut passer par des chemins que seules les lectures d’été peuvent nous faire emprunter… Je suis tombé par hasard sur une interview de Mathieu Burgalassi, jeune anthropologue français qui a publié une enquête sur le Survivalisme.
Livre passionnant au demeurant et que je recommande très vivement. Ne vous inquiétez pas, ça se lit comme un roman et c’est très loin des thèses universitaires indigestes. On n’est pas non plus dans le voyage philosophico – poétique de « tristes tropiques », pour ceux qui craindraient de s’embarquer dans des langueurs méditatives que la canicule viendrait aggraver. Non, le livre est un récit nerveux, direct, sans fard, à la première personne. Un récit qui embarque le lecteur dans l’odyssée violente de son auteur, jusqu’à sa rédemption par l’amour et la paix. Un récit politique aussi qui fait le lien entre le libéralisme et l’état du monde.
La violence inhérente à ce système de prédation/compétition. Il pose aussi clairement l’équation à résoudre en démontrant la corrélation évidente entre le libéralisme et l’idéologie sécuritaire. La seconde étant, comme le dit l’auteur, le papier cadeau du premier. Mais revenons à notre sujet qui reste la lutte antiraciste et sa configuration. En lisant ce livre et en nourrissant ma réflexion d’autres articles, de rencontres, de discussions et parfois de confrontations. Je crois que se battre contre le RN par le biais unique de l’antiracisme est une erreur.
Je vais essayer de m’expliquer : il me semble que nous avons plusieurs problèmes à régler. Le premier étant la difficulté d’unir un large front antiraciste. Entre l’antiracisme institutionnel et l’antiracisme de combat (celui des racisés), on observe une radicalisation des positions et des postures. La grande controverse opposant ces formes de luttes portant sur la question de l’Islam et/ou des musulmans. Cette question rajoute, dans le front des luttes, une ordonnée à l’abscisse des positionnements politiques (droite/gauche). Elle rajoute aussi une conflictualité de légitimité entre les assos de quartiers, les amicales de locataires, les collectifs contre les violences policières, qui portent intrinsèquement en elles ces combats contre toutes les formes de racismes et les grandes assos antiracistes historiques (certaines faisant l’effort du dialogue, d’autres pas)…
L’autre gros problème, est à mon sens, purement stratégique. Nous continuons de penser l’extrême droite moderne comme un monolithe historique et politique. Si cette tradition politique continue de plonger très profondément ses racines dans le suprémacisme, l’Ubermensch et d’autres absurdités du siècle dernier, cette famille politique n’a eu de cesse d’upgrader son logiciel pour d’abord médiatiquement trouver des relais de sa « dédiabolisation », mais aussi et surtout pour proposer une offre politique simple et prête à consommer (ou plutôt empoisonner).
Nous restons à gauche, irrémédiablement bloqués dans une grille de lecture dépassée, qui repose sur des erreurs de perception et de compréhension du discours de l’extrême droite. Bien sûr que celle-ci reste fondamentalement raciste, mais son électorat ne vote pas simplement par « racisme ». Si tel était le cas la barre des 10% serait à peine effleurée par ce camp politique. Non le vrai tour de magie des imprécateurs d’extrême droite est d’avoir réussi à inverser le postulat conflictuel en se posant en victimes et en ne jouant plus sur les fantasmes de supériorité mais sur un levier bien plus mobilisateur : LA PEUR ! La mondialisation et la « faitdiversation » de la politique sont au cœur des « grandes idées » nouvelles de l’extrême droite. De Hutington ils ne retiennent que le titre de son essai et en font une lecture et une retranscription idéologique partielle et partiale. Ce qui importe, c’est l’idée sous tendue que le monde est dangereux et qu’il n’est qu’un vaste thêâtre d’opérations sur lequel s’affrontent les « 8 civilisations » de la nomenclature de S. Huttington.
Il y a donc un « choc des civilisations » et par transposition la France et sa culture/valeurs/identité serait menacée par l’immigration dans son appréhension essentialiste. Menacée évidemment par les immigrés/étrangers, et qu’importe la précision de ce que l’on entend par ces mots. Ils changent d’ailleurs et cette souplesse sémantique protéiforme masque à peine cette obsession paranoïaque et historique de l’extrême droite. Celle de l’ennemi intérieur qui désormais serait le relais d’une conflictualité planétaire dans laquelle la France, l’Occident seraient en guerre permanente contre toutes et tous...
Mais ce “choc des civilisations” peut, dans le continuum historique, être relié à deux réponses racistes. La première étant celle du suprémacisme blanc, européen, occidental. Et donc ce postulat de la supériorité raciale qui justifierait les conquêtes, la colonisation, l’esclavage ou les exterminations génocidaires. Ce racisme est à combattre sans équivoque, mais c’est là où nous commettons une erreur stratégique en ne nous focalisant que sur lui, car aujourd’hui il ne sert plus que de socle identitaire fantasmatique pour l’extrême droite et permet au “hardcore” raciste de distiller ses marqueurs en “fond de tâche” tout en radicalisant de façon concentrique et centrifuge ses adeptes. La haine comme fondement pathologique incurable de l’idéologie fasciste.
Ce suprémacisme se combat par la connaissance de l’histoire et la déconstruction du discours révisionniste et des réécritures de l’histoire, dont Zemmour et Messiha (entre autres) se sont fait une spécialité. Il se combat aussi par la rigueur factuelle et la science qui détruit instantanément toutes les théories inégalitaires. Mais à ce premier item du néo-racisme il faut en ajouter un autre, dont nous ne mesurons pas encore l’importance dans la stratégie de conquête politique de l’extrême droite : la peur ! Parce qu’à la théorie susmentionnée, largement discréditée et difficilement tenable politiquement, les penseurs racistes ont progressivement compris que la haine pure les marginalisaient et, qu’à part une frange très réduite de l’électorat elle ne pouvait pas séduire au-delà avec cette rhétorique.
Ils se sont donc évertués à inverser la logique offensive du suprémacisme et sont parvenus à élaborer une contre-proposition défensive à laquelle nous ne trouvons pas, pour l’instant, de réponse satisfaisante. Et cette nouvelle idée repose sur la peur et son côté irrationnel. “Le grand remplacement”, l’islamisation de la France, le complotisme et les fake news comme réponse indépassable au factuel et au savoir, l’immigration submersive et l’insécurité dont elle est la corollaire. Voilà le coup de génie du RN et de la constellation raciste qui l’entoure. Dans l’esprit de ces penseurs réactionnaire, la France et les “vrais français” seraient menacés économiquement, socialement, culturellement et politiquement par un ensemble flou et difficilement assumable officiellement. Le RN communique autant par ses outrances que par ses silences. Ainsi, à intervalles réguliers, l’extrême droite part en bataille sur des punchlines, des slogans, des concepts bâclés, des escroqueries intellectuelles et des mensonges.
Des sources jamais citées, des faits divers érigés en faits de société et cette peur panique de l’altérité ! Tout y passe du wokisme au communautarisme, de la mondialisation à l’islamo-gauchisme, de la féminisation de la société aux racailles...un monde dystopique, cauchemardesque dans lequel la reconfiguration du EUX et du NOUS est au centre de toute cette réflexion. Un monde de compétition dans lequel il faut agresser pour se défendre parce que nous nous sentons menacés. Et cette menace supposée autorise toutes les dérives, les capitulations d’une certaine gauche et la faillite morale d’une droite qui se dissout désormais dans le RN. Elle autorise tous les impensés et les impensables. Dans un débat intense entre Louis Boyard désormais député FI et Georges Jordi (influenceur politique de la fachosphère), à la question de Louis Boyard lui demandant s’il connaissait le nombre de personnes mortes en Méditerranée en 2021, Jordi répondait sans bégayer un “je m’en fous” lapidaire et tellement symptomatique de la nature profonde de cette pensée mortifère.
Il expliquait que ce qui le préoccupait c’était “les Français” et qu’il s’octroyait le droit de hiérarchiser son indignation ou ses préoccupations...Louis Boyard concluait cet échange d’un “fin du débat” qui posait les vrais termes du défi à relever. L’extrême droite a réussi, avec la complaisance de certains médias, à reconfigurer les cadres du débat, exit tous les verrous et tabous racistes, exit toutes les valeurs et principes humanistes, exit le cadre républicain protecteur et bienvenu à l’autorité, l’ordre arbitraire et la hiérarchisation des problèmes en fonction de critères discriminants comme le sexe, l’origine, la religion, le genre ou l’orientation sexuelle, politique ou syndicale ! Parce que oui, l’extrême droite ne conçoit l’ordre que s’il est gage de castification de la société. En ce sens le racisme est un allié du capitalisme. Il ne remet jamais en cause le système ultra libéral, au contraire il y trouve un cadre parfait pour intensifier les inégalités, diviser les opprimés (même ceux qui ne pensent pas l’être) et subjuguer, au sens littéral du terme, le peuple. Qu'importe l’incompétence ou la médiocrité du personnel politique d’extrême droite. La culture du soupçon et la répétition pavlovienne de contre-vérités, d’approximations et de pratiques immorales, servent de liant à une galaxie de revanchards et de sales types (comme l’a si bien dit mon camarade député Delogu au sénateur zemmourisite Ravier). Mais la conclusion de Louis Boyard est importante parce qu’elle implique une question (enfin !) posée au projet du RN et de la facho-nébuleuse : Quelle est votre solution ??? Et la réponse est en fait évidente, elle constitue l’ultime tabou que la gauche doit creuser, utiliser pour enfin déverrouiller le débat et sortir de la posture défensive et d’une candeur intellectuellement insupportable dans un contexte aussi critique.
A dire vrai, les postures, les grands principes humanistes n’atteignent plus une partie du peuple. Blasé par les trahisons, déçu par l’inaction et saturé par un flot d’informations (plus fausses que vraies) anesthésiant. Il faut oser poser le miroir face à la gueule vérolée de l’extrême droite pour qu’enfin elle s’y mire et que nous puissions vraiment rentrer dans le vif du sujet. QUELLE EST VOTRE SOLUTION ??? La réponse, nous l’avons déjà. Le postulat de la peur repose sur la description d’un monde en pleine guerre civile, un monde dans lequel il faut tuer pour ne pas être tué. Et face à cette peur et cette déréliction il faut préparer le peuple. Oui préparer le peuple aux grands conflits et aux grands massacres à venir. La réponse de l’extrême droite n’est que violence dans un monde de violence. L’abandon de toutes formes de civilisation, le retour au règne de la force comme unique loi ! Comme le décrit l’ouvrage cité en introduction de ce texte, les survivalistes s'attendent à un effondrement de l’état, des institutions et de la société en général. Et ils se préparent à y survivre... L’extrême droite pose le même cadre discursif, en se gardant de dévoiler officiellement la ou les solutions explicite. Désigner des minorités visibles ou pas, comme cause des problèmes c’est explicitement sous-entendre que c’est leur élimination/disparition/annihilation qui en est la solution. C’est cette question qu’il faut poser, ce dilemme qu’il faut résoudre pour la gauche et l’antiracisme en général. Poser le cadre du débat très clairement et laisser choisir entre ceux qui veulent la paix dans un monde où la créolisation de toutes les sociétés apporte déjà une réponse en soi. Ou, choisir un horizon de cendres, de larmes et de sang résultant d’une incapacité à réfléchir au-delà des conflictualités infra-politiques et des ambitions de pouvoirs dont la médiocrité n’a d’égal que son inconséquence et sa malignité...
Mohamed Bensaada
25/07/2023