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Billet de blog 13 janvier 2026

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Boualem Sansal et Kamel Daoud : Néo-harkisme et héritiers du "mythe kabyle"

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Introduction

La destruction d'une civilisation est généralement consubstantielle à la traîtrise de certains collaborateurs. L’Histoire est là pour en témoigner ; en effet, en tout temps, lors des conquêtes, les conquérants eurent la chance de trouver sur place des individus prêts à collaborer avec leurs nouveaux (ou futurs) maîtres, en échange de quelques privilèges et un meilleur statut social que leurs compatriotes résistants. Ce phénomène n'a pas lieu uniquement dans un contexte de guerre physique, mais également sur le terrain de la conquête idéologique et intellectuelle, comme nous allons le voir dans cet ouvrage. Nous allons nous attarder, dans ce présent travail,  sur l'un des aspects de cette idéologie, à savoir, le désir (voire, le devoir), de certaines personnes d’origine franco-maghrébines de témoigner de manière hystérique leur soumission et leur allégeance volontaire à leurs maîtres, notamment en frappant d'opprobre systématiquement les membres de leur propre communauté d'origine. Ces Néo-harkis, collabeur ou harkis 2.0, ont pour utilité de caution intellectuelle  aux ennemis exogènes et autres détracteurs des populations d’origine maghrébines, qui se servent de ces derniers pour légitimer les attaques envers la minorité musulmane de France.

Depuis plusieurs années, les noms de Boualem Sansal et de Kamel Daoud reviennent régulièrement dans les colonnes de la presse française, en particulier dans Le Point, qui les érige en voix privilégiées de l’Algérie contemporaine. Présentés comme des écrivains lucides et courageux, ils jouent en réalité le rôle de relais d’une vision coloniale réactualisée, où se perpétue le vieux « mythe kabyle » forgé par l’administration française au XIXᵉ siècle : un récit qui oppose artificiellement Arabes et Berbères afin de diviser le corps social algérien. À travers leurs tribunes et leurs romans, Sansal et Daoud contribuent, consciemment ou non, à maintenir cette grille de lecture héritée de la conquête et de la domination coloniale.

Cette instrumentalisation intellectuelle prend tout son sens dans le contexte géopolitique actuel. Alors que les relations entre la France et l’Algérie connaissent une véritable « guerre froide » — marquée par des tensions diplomatiques, des rivalités mémorielles et des divergences stratégiques —, le discours de ces deux écrivains est mobilisé comme une arme douce (soft power) par certains médias français. Leurs prises de position, souvent critiques vis-à-vis de l’Algérie indépendante et indulgentes envers la mémoire coloniale, servent à affaiblir la légitimité du récit national algérien tout en réhabilitant une certaine idée de la « mission civilisatrice ». Répondre à cette mise en avant médiatique est donc nécessaire. Car derrière l’image d’intellectuels « libres » et « indépendants » se dessine une continuité historique : celle des élites algériennes cooptées par la puissance coloniale d’hier, et que l’on pourrait qualifier aujourd’hui de « néo-harkis » de la plume.

Mais d’abord, afin de bien comprendre les concepts auxquels nous faisons référence aujourd'hui, il est indispensable de faire, au préalable, une précision terminologique. Le mot « collabeur » est une contraction des termes « collabo », qui désigne les personnes collaborant allègrement avec les ennemis de leur patrie en temps de guerre, et de « beur » qui inverse les syllabes du mot « arabe », pour faire référence, dans un sens artistique, aux descendants de la première génération d'immigrés issus des pays arabes, et plus particulièrement ceux d’Afrique du Nord. L'association de ces deux mots, « collabo », et « beur », est employé pour qualifier péjorativement les traîtres franco-maghrébins, larbins du système, qui n'hésitent aucunement à s'allier à leurs ennemis en échange de quelques privilèges. L'appellation « Harkis 2.0 », est, en quelque sorte, un synonyme utilisant le mot « harki » , désignant les traîtres algériens ayant combattu dans les rangs de la France, pays colonisateur, contre leur propre patrie, pour le maintien de l'Algérie Française. Nous avons ajouté le « 2.0 » pour mettre en évidence l'aspect moderniste de cette catégorie de personnes.Dans cet article, nous allons mettre en évidence le rôle de ceux que nous avons appelés les « Néo-harkis », ces Arabes « collabos », dans le système républicain. Ces personnes sont caractérisées par une aliénation culturelle et idéologique se traduisant, dans les faits, par un désir excessivement émotif de se faire accepter par des gens qui les méprisent au plus haut point, usant, pour ce faire, de palabres incessants et d’autodafés intellectuels. Pour tenter de gagner l’amour de ceux qui leur témoignent de leur hostilité, les Néo-harkis n’hésitent ni à courber l’échine à un point où leur dos serait légitimement en droit de leur réclamer de souscrire à un abonnement à vie chez un ostéopathe ; ni à exécuter une danse du ventre attractive pour tenter d’attirer un regard désirable de la part de ceux qui ne leur auraient accordé qu’un regard de mépris s’ils avaient eu la décence de conserver leur parure authentique. 

 Nous aimons prendre l’exemple imagé de ce pauvre petit chien qui retourne systématiquement se coller aux pieds de son maître à chaque fois que celui-ci tente de la chasser à coup de pied ; « Qu’importe si vous me détestez, moi, je vais vous aimer » ; « Vous me méprisez pour ce que je suis, je ferais donc tout pour gagner votre amour, même en me travestissant ».  Mais le harki 2.0 n’est pas aussi déficient qu’il en a l’air ; il est même relativement perspicace, puisqu’il a compris avant ses « frères » de « race » que l’aspect juridico-légal de sa « francité » ne suffisait nullement à faire de lui un authentique français , dans cette France républicaine. Son passeport rouge et sa carte d’identité française ne lui donnent qu’un statut juridique pas toujours efficace sur le terrain, comme le montre les difficultés du quotidien des Français de confession musulmane.[1] Le Harki 2.0 a intériorisé l’idée que, pour être considéré comme un « vrai » Français, il devait impérativement se délester de ce qui posait problème chez lui, ce qui constituait une barrière infranchissable vers le saint-graal qu’il tentait d’atteindre (l’amour des « Blancs ») ; son identité arabo-musulmane.Nous pouvons lui reconnaître cela, à l’Arabe collabo ; sa perspicacité et son pragmatisme. Au contraire de l’Arabo-musulman de France qui refuse de se dévêtir de son identité ancestrale, tout en cherchant à se faire accepter comme un Français républicain dans un environnement qui est précisément hostile par essence à son être. Ainsi le Franco-maghrébin de France fait-il preuve d’une schizophrénie identitaire et d’une cécité pathologique quant à la réalité de son environnement hostile à l’endroit de tout ce qu’il représente. Mais nous aurons l’occasion d’y revenir dans cet ouvrage. Le secteur artistique et médiatique est un vecteur primordial pour promotionner le combat des Néo-Harkis.

 Le Syndrome du « bon arabe »

 Il est manifeste que des Arabo-musulmans, que ce soit durant la période coloniale ou à notre époque contemporaine, ont quand même finit par s’acculturer, et se « franciser ». En effet, bon nombre d’entre eux ont cédé et ont fini par se dévêtir de leur identité, pour revêtir, bien que de manière artificielle, les habits civilisationnels de leur colonisateur (physique ou intellectuel), au nom de la « modernité ».La terminologie employée, ici, n’est pas le fruit du hasard, et est même particulièrement cruciale et très révélatrice, puisque la modernité est devenue un synonyme de la « francisation ». Effectivement, nous remarquons que tous les éléments de la société française ne sont plus perçus comme étant l’ensemble d’un schéma civilisationnel, celui de la France, mais un glissement en a subtilisé le sens pour en faire LE modèle de société moderne, unique et universel. De même que, durant la période de la domination coloniale du Maghreb, les Arabes laïcisés, francisés, voire, christianisés pour certains (une infime minorité), étaient perçus – du moins théoriquement- comme étant les parfaits modèles de réussites sociales. Aujourd’hui, en France, il existe deux types d’Arabes : le bon et le mauvais arabe. Le bon arabe, ce n’est ni plus ni moins qu’un Arabe qui n’est plus vraiment un Arabe, plus tellement musulman, ou, encore mieux, un musulman « laïc ». Inspiré par les expressions de dévalorisation de leur propre culture pour plaire à la société dominante, ce concept de « bon arabe » décrit ceux qui projettent une image docile, humble, et conforme aux attentes de l'Autre dans le but d’être acceptés par ceux qui haïssent ce qu’ils sont. Le collabeur est précisément la quintessence du produit de propagande française des siècles précédents. Pourtant, ce néo-harki est intimement persuadé, dans sa naïveté quasi-pathologique, d’être un être à part et de faire preuve d’un comportement subversif en s’attaquant aux siens et en reniant son héritage civilisationnel et cultuel ancestral.

 Le tropisme de l’intégration

Un tropisme est la tendance d’un organisme  à évoluer et à se déplacer dans une direction externe grâce à la stimulation d’un élément exogène. Par exemple, une plante qui évolue grâce aux rayons du soleil et (ou) à l’eau ; un élément dont la survie dépend d’un ou de plusieurs éléments exogène ne peut survire bien longtemps, par définition. Nous pouvons appliquer ce principe d’une manière figurée sur le néo-harki ; nous avons appelé cela le tropisme de l'intégration. Le tropisme de l’intégration est un concept qui vise à expliciter la tendance quasi-magnétique de certains individus à se diriger vers une validation extérieure, souvent au prix de leur authenticité identitaire et culturelle. Ce tropisme agit comme une force attractive puissante qui pousse ces individus à modeler leur comportement, leurs opinions, voire même leur apparence, selon les normes et attentes du groupe dominant ou de l’opinion publique, dans un effort de conformité visant l’acceptation et in fine l’intégration. Il est véritablement question de survie sociale ; comme dans le cas d’une plante qui, privée de soleil et d’eau, ne peut voir son espérance de vie se prolonger au-delà d’un certain seuil, le néo-harki privé de la validation et donc de l’acceptation du groupe dominant ne peut espérer survire socialement bien longtemps. Nous sommes dans la un schéma conflictuel et schizophrénique dont la finalité est forcément la mort d’une entité philosophique. Le dessein recherché est l’acceptation par le biais d’une intégration qui passe obligatoirement par l’anéantissement du Soi authentique. Le dilemme est donc évident : c’est  l’intégration (et donc la mort du Moi) ou la mort sociale (le Moi toujours en vie). L’individu doit tuer son Moi pour pouvoir survivre socialement ; c’est un autodafé identitaire. Il s’agit véritablement d’un dilemme existentialiste auquel se heurtent certains individus minoritaires, pris dans la tension entre leur quête d'acceptation sociale et la préservation de leur Moi authentique. Il esquisse une véritable tragédie intérieure, un drame du "Moi" qui se trouve en posture de sacrifice, happé par les exigences d’un Autre dominant. Ce dilemme trouve une résonance profonde dans la philosophie existentialiste, où la tension entre le soi authentique et l'auto-alienation pour plaire à l’Autre est un motif fondamental, particulièrement dans la pensée de Jean-Paul Sartre.

En effet, chez Sartre, on trouve la notion de "mauvaise foi", qui illustre cette dynamique : l’individu se ment à lui-même, se reniant pour mieux se conformer aux attentes extérieures, et ainsi se soumettre aux normes du groupe dominant. Le processus de "mauvaise foi" chez Sartre n’est pas une simple insincérité, tel que la formule est entendu de nos jours, mais un mécanisme bien plus insidieux où l’individu se phagocyte volontairement, adoptant un rôle social pour masquer une vérité existentielle qu’il redoute ; celle qui veut que sa survie sociale est tributaire de l’acceptation de l’Autre ; celle-ci ne peut exister que par la mort de son Moi.Dans le contexte qui nous occupe, celui du "bon arabe" ou du "néo-harki" tel que nous l’avons décrit, cette mauvaise foi devient un sacrifice de l’identité profonde au profit d’un Moi socialement acceptable, mais pourtant intrinsèquement factice. Cet acte de "mauvaise foi" conduit à une scission du soi, où le sujet est condamné à vivre dans une dissonance fondamentale, incapable de se réconcilier avec lui-même tout en poursuivant l'illusion d'un idéal social.

La scission du Moi et la "mort" identitaire

L'idée de la "mort" du Moi authentique pose des questions philosophiques profondes et importantes. On pourrait légitimement se questionner ; s’agit-il réellement d'une mort ou d’une transformation ? Nous avons utilisé la formule d'"autodafé identitaire", une expression puissante qui évoque un processus d'annihilation volontaire. L’autodafé ne consiste pas seulement en une destruction par la force, mais en une immolation où le sujet se livre de lui-même au bûcher, consumant ce qu’il est au profit de ce qu’il veut paraître. L’individu souhaite cette mort du Soi, il la désire du plus profond de son être ; il sait mieux que quiconque  que cette étape mortifère est obligatoire. Ce sacrifice rituel du soi pourrait rappeler les mythes de la métamorphose, où l'individu est dépouillé pour renaître sous une autre forme – sauf qu’ici, il ne renaît pas ; il se vide de sa substance pour devenir non pas l’Autre, mais plutôt  vulgaire simulacre de l'Autre.


 Le "bon immigré" ou le "bon indigène"

Dans de nombreux contextes, le tropisme de l'acceptation se matérialise à travers la figure du "bon immigré" ou du "bon indigène" — celui qui adopte, sans contestation, les valeurs et modes de vie de la société d’accueil, et se distingue par une surenchère souvent hystérique d’acceptation et de conformité. Ce rôle peut être explicitement valorisé par le groupe dominant et intériorisé par les individus, qui en viennent à jouer ce rôle dans un effort constant de recherche de validation. Ils peuvent même aller jusqu'à critiquer leur propre communauté pour prouver leur intégration, adoptant ainsi des attitudes, des discours et des valeurs souvent éloignés de leur identité profonde.

Le paradoxe de l’acceptation conditionnelle

 Il existe une dimension paradoxale au tropisme de l'acceptation : en dépit de tous les efforts fournis pour s’intégrer, l’acceptation qui en découle reste souvent conditionnelle. Les individus concernés peuvent être tolérés ou même valorisés tant qu'ils se conforment aux attentes, mais cette acceptation reste fragile et peut être remise en question à tout moment. Ce paradoxe crée un sentiment de précarité identitaire où l’individu se sent constamment en devoir de prouver sa loyauté au groupe dominant, sans pour autant jamais être pleinement intégré.

 Perspectives de dépassement

Comprendre le tropisme de l’intégration ouvre des pistes pour penser des stratégies de réappropriation identitaire. Cela peut inclure des mouvements de redécouverte et de réaffirmation de son héritage culturel, une acceptation des identités plurielles, et un recentrage sur une acceptation de soi qui n’est plus dépendante du regard extérieur. Cela demande de redéfinir l’intégration non pas comme un renoncement mais comme un enrichissement mutuel, où la reconnaissance de la diversité ne passe pas par l’effacement de l'autre mais par l'acceptation de sa différence.En somme, le tropisme de l'acceptation illustre un phénomène de soumission identitaire volontaire et insidieux, où l'acceptation extérieure devient un mirage, un idéal inatteignable pour ceux qui en oublient la valeur de leur identité d'origine. Le harki 2.0 se fait relativement rare ; il ne parle que rarement. Le collabeur sort généralement de sa tanière hormis pour s’attaquer aux Arabes, aux musulmans et à l’islam, grosso modo, à tout ce qui le définit d’un point de vue exogène, à partir d’un œil extérieur essentialisant ; nous avons appelé ce phénomène la résistance symbolique inversée ; cela consiste à renforcer activement le discours dominant hostile en critiquant et (ou) en caricaturant sa propre communauté d’origine au lieu de s' y opposer.

Le collabeur se sent subversif, rebelle, parce qu’il attaque sa propre communauté d’appartenance. Cependant, ce dernier n’a pas pris conscience que en réalité, non seulement il n’a rien de subversif, mais pis, c’est même précisément le contraire, puisqu’il est parfaitement dans le rôle et la fonction idéologique et politique que le système néocolonial dominant lui a octroyé, celui de l’Arabe soumis et déshonoré qui a tronqué ses valeurs, son identité véritable et son peuple contre quelques privilèges matériels et une meilleure évolution sociale que celle que pourrait prétendre ses « frères ». En fait, l’Arabo-collabo est un peu, de manière anachronique, un nègre de maison, un oncle Tom, un esclave, certes, mais un esclave un peu mieux traité que le nègre des champs. Ce nègre, qui a le « privilège » de vivre aux côtés de son maître, n'hésite pas à apostropher le nègre des champs ou à le dénoncer à son maître lorsqu’il fait preuve de désobéissance ou de rébellion. Il n’est point compliqué de reconnaître ce genre d’énergumènes, tant le degré de soumission de cet Arabe complexé postcolonial frôle la mauvaise caricature et saute aux yeux, même chez celui qui serait atteint d’une sévère cécité.

Tout d’abord, le collabeur est repérable et identifiable par sa terminologie, qui est précisément celle de ses maîtres issus de la « fachosphère » islamophobe et anti-arabe. En effet, en parfait soumis, le néo-harki ne possède nullement la capacité de développer et d’exprimer une pensée qui ne serait pas issue du corpus idéologique de ses maîtres occidentaux. Évidemment, cet Arabe collabo et intégralement soumis, se plait à utiliser, par un mimétisme linguistique et sémantique assez risible et avec un zèle douteux, les termes tendances : « extrémistes », « islamiste », « fondamentaliste », ou, encore, « radicalistes », à l’endroit de ses frères de « race », ceux que ses maîtres ont pris pour cible. Bien sûr, pour obtenir grâce aux yeux de ses maîtres, cet arabo-musulman de façade doit impérativement témoigner de son allégeance et de sa soumission intellectuelle en prenant publiquement des positions particulièrement critiques et virulentes à l’encontre des Arabes, des musulmans, ou de l’islam et ses préceptes. Avec un zèle dont l’indécence n’a d’égale que son ridicule, ce harki 2.0 doit montrer, dès qu’il en a l’occasion, son horrification la plus absolue des pratiques islamiques, comme, par exemple, lorsqu’il s’agit de s’attaquer aux femmes arborant le voile, afin de retirer, sans en avoir le crédit, la légitimité et le droit légal, leur droit moral et intellectuel de se vêtir selon les préceptes de la foi musulmane.

Pour conclure ce portrait de l’Arabo-collabo, nous pouvons dire sans mal que ce dernier est utilisé par le système en tant que larbin pour justifier et (ou) cautionner leurs attaques systématiques (et systémiques) envers la communauté arabe et musulmane de France et contre l’islam en tant que tel. Pour accéder à cette catégorie de collabo, les Maghrébins de France doivent faire preuve d’une fidélité envers leurs maîtres qui atteint un degré d’ardeur et de zèle qui tutoie allégrement l’hystérie. En effet, le néo-harki est plus royaliste que le roi, ou du moins, il essaye de l’être. Pour avoir la « chance » de s’attirer les faveurs de son maître, l’arabe collabo doit être l’incarnation physique et morale la plus absolue de toutes les valeurs occidentales mortifères et antimusulmanes ; et, dans le même temps, il doit être également l’arabe ou le « musulman » le plus dévêtu de ses attributs civilisationnels arabo-islamiques, tout en affichant, avec une indécence impudique, sa fierté de les avoir remplacés par celles de son maître européen.

En réalité, le harki 2.0 se doit d’être encore plus laïc que le laïcard le plus acharné parmi les Français « de souche », plus républicain qu’un républicain « blanc », et plus critique envers l’islam civilisationnel et ses valeurs que le plus hystérique des islamophobes. D’ailleurs, il est impératif, pour cet Arabe collabo, de s’attaquer dès qu’il le peut (ou, en réalité, dès qu’il en reçoit l’ordre)   à l’islam ou à sa communauté d’origine. Effectivement, pour satisfaire ses maîtres, ce collabeur doit faire preuve d’une soumission paroxysmique à leur endroit en attaquant violemment, dès qu’il en a l’occasion, ses « frères » et les musulmans ainsi que leur croyance. Cette serpillère humaine laïc et « modéré » doit, naturellement, s’offusquer au plus haut point lorsqu’il aperçoit le moindre début de pilosité faciale chez son compatriote arabe, de même que, la collabo féminine et féministe, son alter-égo, qui  généralement est caractérisée par son attitude dévergondée et impudique,  s’érige arbitrairement le droit de s’attaquer à la femme musulmane portant le foulard islamique, comme le lui prescrit sa religion. Le tout, évidemment, en usant de la même terminologie que celle de la fachosphère islamophobe et anti-arabe. Ils se détestent plus que tout au monde ; leur rêve, c’est de ne pas être eux ; de ne pas avoir les ancêtres qui sont les leurs. Leur souhait le plus cher, en tant que complexé identitaire, c’est de substituer leur identité et leur héritage civilisationnels par ceux de leurs maîtres idéologiques. Leur degré de soumission intellectuelle atteint un degré paroxysmique effrayant. Ils sont parfaitement dans le rôle que leurs maîtres attendent d’eux ; celui de larbins acculturés qui servent de caution aux attaques envers la communauté arabo-musulmane de France. Le néo-harki se haït au point de vouloir s’assimiler intellectuellement à ceux qui le méprise pour ce qu’il est.

 Les néo-harkis usent de la terminologie typique de la « fachosphère » franco-française, en s’imaginant risiblement que cela leur fera paraitre meilleur et mieux intégré aux yeux de leurs maîtres. Leur soumission intellectuelle frôle l’hystérie, pour ne pas dire qu’elle tutoie la folie. Leur attitude fait d’eux des serpillères humaines, du papier toilette sur pattes dont la seule utilité consiste véritablement à essuyer les excréments que leurs maîtres défèquent avec une allégresse particulière sur leurs coreligionnaires non-soumis. Cependant, le problème est que, de manière analogue à la matière fécale de leurs maîtres, le papier de toilette usagé à forme humaine que sont les néo-harkis finira également au fond de la cuvette, et que ces derniers n’auront ni peine ni scrupule à actionner la chasse d’eau lorsque les collabeurs ne leur seront plus d’aucune utilité. Des Arabes à l’esprit colonisé qui tentent de faire plus « français » que les « Français » dans une ridicule tentative de surenchère de la « francité ». Il serait intéressant que les Harkis 2.0 cessent de penser que frotter la manche et donner une partie de leur corps (qu’il n’est nullement utile de nommer) à des gens qui les méprisent changera la perception que ceux-ci ont à leur égard ; des Arabes bien intégré, donc plus trop des Arabes, finalement.  Le néo-harki étant un cas, certes, extrême du phénomène d’acculturation subi par les Arabes de France dans une certaine proportion. Pourtant, même sans forcément atteindre ce degré de soumission intellectuel et idéologique envers leurs anciens maîtres, beaucoup de Franco-maghrébins restent, de manière inconsciente, dans une position qui fait d’eux des êtres soumis à la France républicaine antireligieuse par essence et à ses valeurs suprémacistes. En effet, beaucoup d’Arabes de France tombent dans ce piège factice du multiculturalisme et du mondialisme (occidentalisme, en réalité) tendue par les élites lorsqu’ils se revendiquent de l’identité française en même temps que de l’identité de leurs origines familiales (sans parler de ceux qui les rejettent carrément, s’imaginant réellement être les descendants directs de Clovis ou de Vercingétorix alors que leur histoire en France commence en 1960).

 Ce qu’il est primordial de comprendre, c’est que lorsqu’un Maghrébin de France se revendique « Français » au niveau de sa substance identitaire, celui-ci prolonge inconsciemment l’essence de la colonisation morale qui était le pendant intellectuel de la colonisation physique et territoriale des années 1800. Effectivement, comme nous l’avons mentionné dans les pages précédentes, l’entreprise impérialiste du début du XIXe siècle, en plus du dessein économique évident, avait pour objectif et comme substance idéologique une démarche « civilisatrice ». Cette « mission civilisatrice »[2] consistait à affirmer la suprématie des valeurs occidentales et de son schéma civilisationnel. Cette prétendue prédominance du « génie » européen et de la civilisation occidentale lui donnait, non pas seulement le droit ou la légitimité, mais surtout le devoir de « civiliser » et de dénigrer les peuples jugés arbitrairement comme « attardés » et inférieurs, selon leur propre paradigme. Pour les suprémacistes « Blancs », les populations peuplant le continent africain étaient des peuples sans identité et dénué de caractère civilisationnel. Ces régions situées sur la rive sud de la mer Méditerranée n’étaient habités que par diverses peuplades sauvages ou à demi-sauvages, sans vraiment de patrimoine culturel et (ou) transcendantal. Il était donc on ne peut plus légitime pour les colons « supérieurs » de leur apporter les « bienfaits » de la « civilisation », en leur offrant la « chance » de les intégrer à leur culture et à leurs mœurs.

 La politique coloniale en Algérie : Stratégies d'assimilation, de division et de résistance à l'identité arabo-islamique

L'occupation coloniale de l'Algérie par la France, entamée en 1830, a marqué un tournant majeur dans l’histoire de la région. Bien plus qu'une simple conquête territoriale, cette colonisation visait à établir une domination culturelle, économique et politique profonde. L'une des principales stratégies du gouvernement colonial consistait à imposer une assimilation des populations locales au modèle de la « civilisation » occidentale, un processus qui s’appuyait sur des rapports de pouvoir inégaux, des stéréotypes raciaux et des divisions internes fabriquées au sein même de la société algérienne. Cependant, cette entreprise d’assimilation se heurta rapidement à un défi majeur : l'identité algérienne, fortement liée à la langue arabe et à l'islam, deux éléments considérés par les colons comme des obstacles insurmontables à leur projet impérialiste. L'islam, en particulier, représentait aux yeux des autorités coloniales un ciment fondamental de la résistance algérienne, tant sur le plan spirituel que sur celui de la structuration sociale.

Après avoir envoyé des hommes en Algérie dans le but d’étudier « scientifiquement » la population locale, le gouvernement impérialiste comprit qu’il se trouvait sur un territoire où vivaient deux « peuples » d’ethnies différentes : les Arabes et les Berbères. La stratégie, pour phagocyter la résistance de la population algérienne, allait de soi : diviser pour mieux régner. En effet, les autorités coloniales prirent pleinement conscience de l’importance de ces deux éléments que sont l’islam et la langue arabe, qui formaient l'ossature de la résistance locale. L’islam, la langue arabe et la culture qui y était associée constituaient les principaux fondements de l’identité algérienne. Dans cette optique, les colons cherchaient à détruire ce lien profond, convaincus que le contrôle de la religion et de la langue permettrait d'affaiblir la résistance des Algériens et de faciliter l’intégration du pays à la France. L’idéologie coloniale justifiait cette tentative de déstructuration en invoquant une vision raciste et ethnocentrique, qui considérait l’islam et la langue arabe comme des obstacles à la « civilisation » occidentale. Le gouvernement colonial espérait que, si ces deux piliers identitaires étaient neutralisés, la domination française serait alors acceptée par les Algériens, transformant le pays en une province française à part entière.
Pour ce faire, une stratégie spécifique fut développée, consistant à exploiter les différences linguistiques et culturelles existant au sein de la population algérienne. En particulier, les autorités coloniales se concentrèrent sur les Kabyles, un groupe berbérophone de la région du Tell, qu’elles considéraient comme plus « malléable » et réceptif à l’assimilation. En dépit de leur statut de population majoritairement musulmane, les Kabyles étaient perçus par les colons comme un groupe à la fois plus proche de la civilisation européenne et moins enraciné dans la tradition islamique. Ce point de vue reposait sur une interprétation erronée de l’histoire des Berbères et de leur relation avec l’islam, que les théoriciens coloniaux considéraient comme superficielle. L’islam, dans cette vision, n’était vu que comme une parure extérieure adoptée par les Berbères au fil des invasions successives, et non comme un élément central de leur identité.

En conséquence, les colons imaginaient que les Kabyles, en raison de leurs racines historiques chrétiennes, seraient plus réceptifs à l’idée de se rapprocher de la culture occidentale, contrairement aux Arabes, jugés irréductibles et obstinément ancrés dans des mœurs et une culture jugées incompatibles avec celles des Européens. Le gouvernement colonial se mit donc à élaborer une politique spécifique vis-à-vis des Kabyles, fondée sur une logique de « privilèges » et d’assistance à leur égard. Ces « privilèges » consistaient en une valorisation de leur langue, de leur culture et de leur mode de vie, mais aussi en l’octroi d’avantages matériels qui visaient à les détourner de la résistance et à les inciter à collaborer avec l’occupant français. Parallèlement, les autorités coloniales cherchaient à construire une image idéalisée des Kabyles, qu’elles dépeignaient comme les véritables propriétaires légitimes des terres algériennes, opposés aux Arabes, qu’elles considéraient comme des envahisseurs orientaux. Dans cette stratégie, le « mythe kabyle » joua un rôle essentiel. Il s’agissait d’une construction idéologique qui visait à créer une division au sein de la population algérienne, à opposer les Kabyles, perçus comme plus proches de la culture française, aux Arabes, représentés comme le symbole de l’obscurantisme islamique réfractaire à cette « civilisation » que la France des Lumières voulait « offrir » à la population algérienne. L’objectif était d’isoler les Kabyles des Arabes, tout en les incitant à adopter le modèle colonial et à se voir comme les alliés des colons dans le cadre d’un projet de civilisation. Le discours colonial était clair : les Kabyles seraient plus facilement assimilés à la civilisation française, tandis que les Arabes demeuraient inaccessibles à cette transformation. Le gouvernement colonial avait ainsi pleinement saisi l’obstacle majeur à son projet impérialiste : l’islam, la langue arabe, et les Arabes eux-mêmes, symboles vivants de ces deux piliers identitaires. Afin de parvenir à ses fins, le pouvoir colonial s’est efforcé de s’appuyer sur les Kabyles, un groupe berbérophone d’Algérie, cherchant à en faire des alliés de sa domination. Contrairement aux Arabes, jugés inassimilables, les Occidentaux considéraient les Kabyles comme plus réceptifs à leur civilisation, partant du postulat que ces derniers, en tant qu’anciens chrétiens, partageaient une proximité historique et culturelle avec l’Occident. Comme nous le verrons un peu plus loin, certains « penseurs » ont largement envisagé d’exterminer physiquement les populations arabes, dans le but de se débarrasser de ces irréductibles fauteurs de troubles.
Cette opposition entre les deux groupes, Arabes et Berbères, visait à briser l’unité de la résistance algérienne et à faciliter l’intégration de certaines populations à l’Empire colonial. Cependant, cette politique s’avéra être une illusion. En dépit des efforts déployés pour promouvoir ce mythe, l’identité algérienne demeura fermement ancrée dans la conscience collective des peuples du pays, qu’ils soient Kabyles ou Arabes. La résistance à la colonisation, bien que marquée par des stratégies divisées et des différends internes, s’est amplifiée face à la persécution et à l’injustice subies par la population. L’idée même d’une division entre Kabyles et Arabes s’avéra erronée, car, bien que des tensions aient existé, les Algériens, qu’ils soient Kabyles ou Arabes, restèrent unis face à l’oppression coloniale.

Par ailleurs, cette politique d’assimilation et de manipulation des identités culturelles ne s’appuyait sur aucune réalité historique solide. L’histoire du Maghreb, et plus particulièrement celle de l’Algérie, démontre que l’islam, loin d’être une influence étrangère imposée par les Arabes, s’est profondément enraciné au sein des populations berbères, dès les premières vagues de la conquête musulmane au VIIe siècle. Les Berbères ont, depuis cette époque, joué un rôle central dans la diffusion de l’islam et ont contribué de manière décisive à l’édification des grandes dynasties arabo-berbères du Maghreb, telles que les Almoravides, les Almohades et les Zirides. Ce lien historique et culturel indissociable entre les Berbères, la langue arabe et l’islam contredit totalement la vision coloniale qui dépeignait les Berbères comme des « pseudo-musulmans » prêts à se détourner de leur foi au profit de la civilisation occidentale. Ainsi, la politique berbère, loin de réussir à diviser les Algériens et à affaiblir leur résistance, a plutôt révélé l’ampleur de la manipulation coloniale et la méconnaissance des véritables dynamiques culturelles et religieuses de la région. En s’appuyant sur des stéréotypes et des analyses erronées, les autorités coloniales ont échoué à comprendre l’importance de l’islam et de la langue arabe dans la résistance algérienne, qui, au contraire, s’est unifiée dans la lutte contre l’occupant, qu’il soit perçu comme un colon ou comme un envahisseur culturel.

Dans une étude du capitaine Passols intitulée « L’Algérie et l’assimilation des indigènes musulmans », celui-ci affirmait :

« Il appartenait à la France de pénétrer au milieu de cette fière et robuste population de la Kabylie, et de lui apporter les bienfaits de la civilisation. Des deux grandes familles musulmanes qui peuplent l’Algérie, la famille berbère ou kabyle, monogame sédentaire et laborieuse, nous paraît être de beaucoup la plus facilement assimilable ».[3]

Le Capitaine poursuit en citant un ouvrage d’Adolphe Hanoteau et Aristide Letourneux, intitulé La Kabylie et les coutumes kabyles :

« Nous n’en sommes moins convaincus que, de toute l’Algérie, les populations du Djurdjura sont celles qui se rapprocheront de nous le plus facilement ».[4]

En 1864, le Baron Henri Aucapitaine, dans son ouvrage intitulé « Les Kabyles et la colonisation de l’Algérie », proposait une autre approche stratégique : celle d'inciter les Kabyles à quitter leurs montagnes pour s'établir dans les plaines. Il suggérait de s'inspirer de la manière dont les Berbères s'assimilaient aux Arabes lorsqu'ils étaient en petit nombre. Après avoir vanté les mérites des Kabyles, Henri Aucapitaine détaillait sa réflexion, arguant qu'il serait opportun de répliquer ce schéma :

« L’histoire nous apprend que les Berbères, alors habitants des plaines, furent les colons sérieux de l’époque romaine. Un rôle analogue leur est réservé dans l’avenir, et c’est par leur intermédiaire que nous pouvons régénérer le peuple arabe. Ce livre est dicté par la conviction longuement acquise des services que peut rendre le peuple kabyle à l’œuvre de progrès et d’humanité entreprise par la France en Algérie. »[5] L’organisation politique et sociale de ce peuple, son habitude du travail, lui ont donné une supériorité incontestable sur la race arabe, en même temps que sa tiédeur religieuse le rapproche davantage de l’élément européen dont il n’appréhende pas le contact. Les Kabyles sont les ennemis naturels des Arabes, qui, à l’époque des invasions, les ont refoulés dans les montagnes. L’intrusion de la race kabyle au milieu des Arabes ne peut être que très favorable à ces derniers. »[6] L’esprit national, du moins tel que nous le comprenons, n'existe pas chez les Kabyles : sous l’influence d’éléments dissolvants, il se divise, morcelle à l’infini pour se transformer en orgueil municipal, en esprit de clocher, comme nous dirions en Europe ».[7] Partout où les Berbères se sont trouvés réunis par un groupe peu considérable, ils ont subi l’influence des Arabes conquérants, à un tel point qu’en beaucoup de lieux, ils ont perdu non seulement leurs coutumes, leur langue même, mais jusqu’au souvenir de leur origine. Que sera-ce donc quand nous aurons su nous les attacher, quand nous leur aurons créé un bien-être ? Doués de pareilles facultés d’assimilation, ils adopteront bien plus rapidement encore nos usages et notre langue, qu’ils ne prirent jadis ceux des envahisseurs musulmans qui leur imposèrent jusqu’à leur religion. Intéressés à notre gouvernement, duquel ils tiendraient leurs propriétés, portés vers nous par leur caractère et leurs mœurs, nous pouvons dire hardiment : dans cent ans, les Kabyles seront Français. »[8]

Un peu plus loin, le Baron parle d’un autre avantage à favoriser les Kabyles plutôt que les Arabes : la « fusion » des races :

« En raison des facultés d’assimilation propres à la race berbère, il serait utile d’établir plus tard quelques villages mixtes d’Européens et de Kabyles ; tout nous donne la certitude qu’on obtiendrait avec le temps des résultats impossibles à espérer, quant à présent, du mélange des éléments français et arabes. Il y a d’autant plus à ménager et à favoriser l’élément indigène Kabyle, que les chaleurs de l’Algérie, ses brusques et souvent extrêmes variations de température empêcheront toujours les races européennes d’y atteindre sans croisement, le degré de fécondité dont elles sont susceptibles sous des climats plus tempérés. »[9]

En bas de page, il ajoute, de façon plus explicite :

 « Les femmes kabyles sont jolies ; leur type de physionomie tout Français, leurs habitudes des travaux rustiques en feraient de précieuses épouses pour nos colons, si des préjugés ridicules ne viennent encore entraver ces unions. Elles ne pourraient cependant qu’exercer une très heureuse influence sur les relations et le développement réciproque des deux races faites pour si bien s’entendre. »[10]

Le docteur Prosper de Pietra Santa, citera les propos de l’un de ses confrères, qui ira dans le même sens d’une union entre les Kabyles et les Européens :

« C’est sur les Kabyles que repose l’avenir de la colonie. En épousant des femmes Kabyles, descendantes des anciens Libyens, les Français blonds ne croisent pas deux races. »[11]

 Les Kabyles, instrument de la politique coloniale : Assimilation, travail et domination dans le projet de civilisation française en Algérie

Le 18 juin 1892, La Gazette algérienne, un organe de presse « républicain », publia en première page un article intitulé « Kabyles et Arabes ». Cet article constituait un plaidoyer évident en faveur de la promotion de la population berbère aux dépens de leurs compatriotes d'origine arabe.

 « Essayer dans une période de dix ans, d’assimiler les Indigènes par l’instruction et choisir pour cet essai les Kabyles. Tel est le projet de M. Jules Ferry. Pourquoi M. Jules Ferry a-t-il désigné pour l’essai d’assimilation plutôt les Kabyles que les Arabes ? Pour répondre à cette question, nous ne saurions mieux faire que de citer les pages suivantes de la brochure Prax, qui font bien ressortir la différence qui existe entre Kabyles et Arabes et des avantages que la France pourrait tirer de cette diversité de races, complètement opposées. Il n’y a pas longtemps encore, on semblait ignorer en France qu’il y a en Algérie, deux races indigènes, non seulement en tout point dissemblables, mais encore ennemis qui n'ont entre elles que la religion, dont le fanatisme est toujours mitigé chez les Kabyles, tandis qu’il conserve chez les Arabes toute sa rigidité. C’est parce qu’on ne sut pas, ou qu’on ne voulut pas exploiter habilement l'inimitié des deux races, que la conquête de l’Algérie a été longue et coûteuse. Il est nécessaire de bien signaler la ligne de démarcation qui sépare le Kabyle de l’Arabe. Le Kabyle est l’autochtone conquis, relégué dans les montagnes, ou le refoulé jadis l’Arabe conquérant. On ne peut pas appliquer à ces deux races les mêmes procédés pour les amener à la civilisation ou à l’assimilation. Je crois fermement qu’en prenant le bon chemin, on parviendra à assimiler le Kabyle ; je ne pense pas, quoi qu’on fasse, que l’on opère ce miracle sur l’Arabe, à moins qu’on ne lui inspire progressivement, doucement, si l’on veut, mais énergiquement l’obligation ou la nécessité du travail. »[12]

Cette observation soulignait une qualité attribuée aux Kabyles, supposément absente chez les Arabes : leur ardeur au travail. Dans cette colonie naissante qu’était l’Algérie, riche d’une terre fertile et de ressources souterraines parmi les plus précieuses au monde, le gouvernement colonial cherchait des populations locales disposées à cultiver, bâtir, et faire prospérer cette « France africaine » au profit exclusif des colons. Les autorités françaises semblaient avoir trouvé ces collaborateurs idéaux parmi les Kabyles, dont le mode de vie sédentaire, les traditions et leur supposée disposition naturelle au labeur faisaient d’eux les partenaires parfaits pour le projet colonial :

« Le Kabyle s’attache au sol, dont il tire tout le parti possible à force de travail et d’énergie et comme conséquence, il construit des gourbis à poste fixe. L’Arabe est nomade et pasteur, et malgré les grands espaces dont il dispose, il ne défriche jamais le sol. Comme conséquence, il ne bâti jamais et s'abrite sous la tente mobile. Le Kabyle est économe, travailleur ; il immigre volontiers à de grandes distances pour trouver du travail ; il exerce quelques industries rudimentaires ; il fait, au besoin, du commerce. L’Arabe est prodigue, fastueux, paresseux surtout. Il ne recherche jamais le travail ; il ne l’accepte même pas comme une nécessité ; il n’exerce aucune industrie et ne fait aucun commerce. C’est en vain qu’on cherche dans l’instruction dans notre contact et notre exemple, dans la naturalisation, dans l’application de nos lois, des moyens d’assimilation ; il n’en existe qu’un seul : c’est le travail, et celui-là, nul ne songe ; et cependant, lui seul peut établir la solidarité nécessaire entre Arabes et Européens ; lui seul pourra permettre à l’Arabe de vivre largement avec des parcours restreints, avec des propriétés moins vastes ; lui seul nous délivrera du prolétariat indigène qui nous menace ; lui seul évitera le banditisme qui, si on n’y met pas un prompt remède, nous chassera plus sûrement de l’Algérie que les insurrections. 

 « Toute la question algérienne est là ; et tant qu’on n’aura pas trouvé le moyen de faire vivre une population de 3 300 000 âmes sans travailler, il faudra de toute nécessité, qu’elle vive aux dépens des 500 000 Européens qui travaillent. Cette question du travail de l’indigène (j’entends de l’Arabe) embrasse tout le problème de la colonisation dans son ensemble : la sécurité pour les biens et les personnes des Européens ; la conservation et la préservation des forêts ; le respect de la propriété ; la main-d’œuvre abondante et économique ; la mise en valeur d’immenses espaces improductifs ; l’abolition de l’usure ; la diminution du fanatisme, du fanatisme du fatalisme surtout ; l’accroissement des revenus domaniaux ; c’est par le travail, en un mot, que nous enchainerions l'indigène sans résistance et sans difficulté à nos mœurs et à notre civilisation. Et on aura beau cherché, le problème de l’assimilation n’a pas d’autres solutions. Le seul système qui pourrait donner quelques résultats dans les campagnes serait, non pas l’instruction primaire, mais l’instruction enfantine, parce que, beaucoup de ces enfants qui auraient mordu à notre langue, nous reviendraient par le travail. Nous les aurions pour ainsi dire, apprivoisé de bonne heure, ils ne craindraient plus autant de communiquer avec nous. Le besoin de terres pour la colonisation nous impose la nécessité d’abolir la main-morte des biens et de les faire entrer dans la circulation par des transactions volontaires. La mission que nous nous sommes imposée en Afrique nous ferait un devoir d’introduire chez l’indigène, par tous les moyens possibles, l’habitude et le respect du travail ; étant donné qu’il ne prendra cette habitude que contraint et forcé, je vous demande, Messieurs les Sénateurs, d’étudier les meilleurs moyens de l’y contraindre. »[13]

 Le travail était envisagé non seulement comme un outil d’assimilation pour l’ensemble des populations locales, mais également comme une ressource indispensable pour pallier le manque de main-d'œuvre nécessaire à la valorisation des terres algériennes. Ces terres, jugées trop vastes pour être exploitées par les seuls Arabes et trop précieuses pour leur être confiées, exigeaient une mobilisation accrue. Les Kabyles, réputés pour leur nature laborieuse, semblaient tout désignés pour relever ce défi. Cette perception incita les colons, sous le couvert de leur prétendue « mission civilisatrice », à exercer des pressions sur les Arabes afin qu’ils adoptent, bon gré mal gré, le modèle de leurs compatriotes kabyles :

« Le Kabyle y vit à l’aise (dans certains cantons de Kabylie) par son travail et son industrie. Que l’Arabe imite cet exemple et tout le problème algérien sera à moitié résolu, car ce n’est pas la terre qui manque, ce sont les bras pour la cultiver ; ce n’est pas non plus le travail qui manque, c’est la main-d’œuvre locale, c’est-à-dire économique nette assurée. »[14]

Le journaliste, après avoir retranscrit les propos de la brochure de Jean-Yves Prax, reprendra possession de sa plume pour les commenter :

« Il ressort clairement de ce qui précède, que le Kabyle se façonnera assez aisément à nos habitudes et à nos usages ; l’instruction aidant, nous n’aurons pas de peine à l’amener progressivement dans la civilisation française. Il bâtit une case quand l'Arabe se borne à dresser une tente. Le Kabyle est industrieux : il travaille le bois, les métaux, le chanvre, la laine, etc. Il se suffit à lui-même. Il fabrique ses vêtements, ses outils, ses ustensiles, et il ne faut absolument qu’un simple effort pour l’assimiler complètement. Cet effort que la France aura à honorer de tenter, c’est l’essai d’instruction pendant dix ans à répandre en pays kabyle. Nous sommes persuadés que ce peuple intelligent nous fera voir après cette période que la France aura fait une deuxième conquête en Algérie, car elle aura vaincu l’esprit de routine qui jusqu’à ce jour, a mis bien des entraves dans le développement et l’organisation définitive de la colonie. Cet exemple sera profitable en tout point et pourra servir de stimulant à l’indolence des Arabes qui verront à côté d’eux une race qui se sera élevée jusqu’à nous par son intelligence et son activité. Voilà pourquoi nous partageons sans réserve l’idée de M. Jules Ferry de faire un essai sérieux d’assimilation chez les Kabyles pendant une période de dix ans. C’est une œuvre philanthropique et humanitaire qui portera ses fruits et que nous considérons comme colonisatrices et patriotiques au premier chef. »[15]

Henri Aucapitaine, que nous avons cité plus haut, ira encore plus loin, puisqu’il proposa l’idée de faire des Kabyles des nouveaux colons, au sein de la colonie franco-arabe algérienne :

 « Il s’agit d’attirer les Kabyles dans les plaines qu’ils occupaient jadis ; et, en échange de leur laborieuse misère, les constituer propriétaires, soit en engageant les plus aisés d’entre eux à acheter peu à peu des terres qu’ils feraient cultiver par les propriétaires de leur village, soit, -et ce serait réellement profitable, - par voie de concession. Nous nous arrêterons à ce dernier mode. »[16] Et nous proposons de créer, en pays arabe, des villages Kabyles régis par les mêmes lois et mêmes codes que ceux du Djerdjera (Djurdjura). En partant de ce principe qu’il faut à un cultivateur kabyle cinq fois moins de terre qu’a l’Arabe possesseur des troupeaux, l’étendue de la concession à délivrer à chaque chef de famille, pour lui et les siens, devrait être de vingt hectares : la fortune de ces colons sera d’autant plus réelle que cette superficie est très supérieure à la moyenne actuelle des propriétés en Kabylie. Ce sera un puissant moyen de déterminer les migrations de familles. »[17] Nous donnerons à chaque village de vingt-cinq fusils cinq cents hectares, sur lesquels un hectare par concession sera prélevé pour la construction du village, la djêma, la mosquée, le cimetière et autres communaux auxquels il est bien de consacrer d’abord vingt-cinq hectares. Il serait avantageux de tenter les premiers essais de ce genre dans les contrées voisines de la Kabylie, -toujours sous la réserve expresse de n’obérer en rien la propriété, - afin de permettre aux Montagnards d’apprécier les avantages de ces nouveaux établissements. »[18]

Les véritables intentions derrière ce favoritisme affiché envers les Kabyles, dévoilées quelques lignes plus loin par Henri Aucapitaine, n’avaient évidemment rien à voir avec leur bien-être. En réalité, cette population, tout comme les Arabes, faisait l’objet d’un mépris profond de la part des colons :

« Ces villages, installés sur les parties méridionales du Tell, de préférence dans les régions montagneuses – s’il y a des terres disponibles dans ces conditions, isoleraient, et pourraient surveiller les tribus arabes de cette portion de l’Algérie, en même temps que leur démontrer, par un exemple pratique et constant, la supériorité de la vie sédentaire et municipale sur leur existence nomade et féodale. Les groupes de population kabyles doivent isoler le plus qu’il sera possible les tribus arabes les unes des autres, et des routes faites sur des tracés indiqués par l’autorité ne tarderont pas à relier les villages entre eux. »[19]

 « Une exemption d’impôts devrait être également accordée pendant une période de dix-neuf années aux colons (kabyles) qui ne seraient tenus à d’autres services que la police exerce sur leur territoire, et la responsabilité imposée aux tribus arabes envers les voyageurs. Chaque concession sera immédiatement suivie du titre immédiat de propriété, seule garantie sérieuse qui puisse attirer des colons en leur donnant la certitude de possession. »[20] La création des colonies kabyles devrait être immédiatement portée à la connaissance des Djêma municipales et insérée fréquemment dans le journal arabe le Mobacher. Les mœurs des Kabyles permettent de trouver parmi eux des colons qui n’auront pas – ne fut-ce que vis-à-vis de nous – les préjugés des autres indigènes : ils émigreront et transports dont leurs fortes coutumes démocratiques en même temps que leur amour du travail au milieu des vices féodaux de la société arabe. »[21] La création de village, c’est-à-dire des centres stables et saisissables forment un système par lequel on introduit un élément nouveau, dévoué et assimilable aux idées françaises, au milieu des populations arabes, nomades et encore fanatiques. En cas de guerre extérieure, les villages constitués en Makhzen et placés, dans ce cas exceptionnel, sous le commandement d’un petit nombre d’officiers français ou de sous-officiers français, suffiront par leur position topographique pour prévenir et rendre impossible toute tentative d’insurrection. Les Européens fixés sur le littoral et les Kabyles installés dans le sud envelopperaient l’élément arabe. Au point de vue moral, l’exemple des Kabyles sera tout-puissant sur les Arabes : ils accepteront des colons berbères les coutumes agricoles, les instruments aratoires et surtout ils apprécieront directement les avantages de la stabilité. »[22]

 « Lorsque l’Arabe sera bien et dûment reconnu propriétaire sans crainte aucune d’être inquiété au sujet de sa possession, le jour où il habitera des villages...Ce jour-là, nous aurons sérieusement travaillé à la moralisation de la société musulmane et l’œuvre humanitaire de la France en Algérie sera commencée. Le seul intermédiaire possible entre les bienfaits de notre civilisation et l’indigène arabe, c’est l’indigène kabyle. »[23]

Les femmes kabyles seront également instrumentalisées par les envahisseurs pour cibler la femme d’origine arabe :

« Dans toute société, la femme est la plus puissante auxiliaire du progrès dont elle est naturellement appelée à ressentir les premiers effets : ici, le contact journalier de la femme kabyle relèvera l’épouse arabe de l’objection où elle est plongée par la polygamie. »[24]

 De la même manière, Charles-Robert Ageron, historien spécialiste de la colonisation, relatera comment le juge et député Camille Sabatier déploiera tous les moyens pour exploiter la femme kabyle, dans le dessein de la présenter comme la génitrice de la future race hybride franco-kabyle.

 « C’est par les femmes qu’on peut s’emparer de l’âme d’un peuple ».

 Ce dernier interdira, toujours selon Charles-Robert Ageron, le tatouage facial des femmes kabyles, car celui-ci « provoque la répulsion des hommes européens ». Aussi, les femmes berbères devaient, selon lui, faire « perpétuer notre race » en étant des « flancs féconds ».

 L'Extermination des Arabes : Une vision darwiniste de la « Civilisation »

Sabatier aurait également envisagé de proposer au gouverneur la promulgation d’un décret permettant aux Kabyles de franciser leurs noms et prénoms, avant de finalement renoncer à cette idée. Cependant, la condition essentielle pour mener à bien cette vaste entreprise d’assimilation et de désintégration du peuple kabyle résidait avant tout dans l’abandon de leur religion. Une fois profondément imprégnés par les valeurs et l’influence de la civilisation française, cette minorité kabyle était destinée à devenir les alliés privilégiés des colons dans leur projet de déislamisation de la majorité arabe autochtone non assimilée. Charles-Robert Ageron rapporte dans son ouvrage les propos d’Émile Masqueray, qui affirmait avec conviction que :

  « Le devoir, en Algérie, est de combattre sous toutes les formes l’Islamisme (Islam), notre éternel ennemi. »

Camille Sabatier, le député susmentionné, avançait que le droit kabyle est sans rapport avec la religion islamique :

« Le Lycurgue inconnu, qui dicta les canouns  (lois) kabyles fût non pas de la famille de Mohammed et de Moïse,  mais de celle de Montesquieu et de Condorcet. En réalité, le Kabyle est essentiellement anticlérical. Des canouns sont la négation la plus énergétique des principes de l’Islam. » 

Cependant, un homme, le docteur Eugène Bodichon, ira bien plus loin dans ses intentions, allant jusqu'à préconiser, au nom de la civilisation, ni plus ni moins que l'extermination pure et simple de la population arabe :

« En toutes circonstances, il faut que le maître soit vénéré ou redouté pour en inspirer à ses disciples. Or, quelle est notre position respective ? La destinée ne nous a-t-elle pas livré les peuples de l’Afrique septentrionale pour être conduits à la civilisation ? Si une raison d’utilité publique nous oblige à sacrifier une partie quelconque des indigènes, que ce soient les Arabes plutôt que les Kabyles. Ces derniers sont bien plus accessibles à la civilisation. Agriculteurs et recherchant le travail de la terre, leur voisinage est utile aux populations européennes. Ils fournissent des bras à notre agriculture et à nos arts industriels, ils sont moins changeants, moins haineux, moins hostiles, à tout prendre, leur alliance doit être préférée. A sacrifier les enfants d’Ismaël (les Arabes), il y a un principe de justice naturelle[25]. Les Kabyles, véritables autochtones, ont de tout temps vécu sur le sol africain. Les tribus de l’Arabie sont venues ici par le droit de conquête ; par la conquête, il y a donc justice à les déposséder. Elles n'ont que le droit d’occupation. Si du moins elles avaient utilisé le sol, si elles avaient entretenu sa fertilité, ce serait différent ; leur droit de possession pourrait être reconnu. Mais il n’en est point ainsi. Quel que soit donc leur droit, lui serait-il donné d’empêcher la civilisation, et de maintenir l’Afrique dans une dissolution perpétuelle ? La terre doit être fertilisée par le travail ; la nation qui la laisse stérile doit être remplacée.  Guerroyer contre les Kabyles sans y être forcé, est d’une politique pernicieuse. Pourquoi aller attaquer des hommes qui ne font pas cause commune avec les Arabes, et qui ne demandent qu’à rester tranquilles ? Désormais, avisons autant que possible à ne pas avoir des rapports hostiles avec eux. Ils peuvent nous être d’un grand secours à l’édification de notre œuvre coloniale ; nous n’allons pas, par des manifestations irréfléchies, nous priver de leur concours.  Nos véritables ennemis sont les Arabes ; tous nos efforts doivent tendre à les faire disparaître, soit par absorption, soit par refoulement. Plus j’étudie leur caractère national, plus je reconnais que leur présence menace l’avenir de notre colonie. D’une humeur versatile, ils sont destinés à convertir brusquement en acte de rébellion et d’hostilité la soumission et l’amitié qu’ils nous ont jurée. Fourbes et subtils diplomates, ils sauront nous tromper à l’heure où nous y penserons le moins. Enthousiastes, ils suivront tôt ou tard le drapeau insurrection que quelque ambitieux adroit parviendra à lever, et qu’il sera facile de lever en s’adressant à leurs passions nationales. Obéissant à l’influence haineuse du Coran, toujours ils nous considéreront comme des infidèles, et emploieront toute leur énergie pour nous nuire. Se rappelant les conquêtes et la puissance de leurs ancêtres, fiers de leur origine, ils chercheront à les imiter et à se débarrasser de la tutelle étrangère. Une poésie, une tradition qui leur dépeindra la splendeur de leurs aïeux, leur excitera des idées d’indépendance et les maintiendra en pensées perpétuelles d’insurrections. Dominés par un orgueil excessif, ils se refuseront à suivre nos errements, et persisteront à se montrer réfractaires à la civilisation. Minces consommateurs, faibles producteurs, ils seront peu utiles à notre commerce »

 « Détestant le travail qui donne la richesse, et cependant possédés d’une extrême cupidité, ils convoiteront toujours les richesses de nos colons. Pour notre sûreté, nous devons donc nous proposer ce but : ou disparition d’une manière quelconque de leur race, ou altération complète de son caractère national. Que les enfants des familles influentes soient transportés en France avec ou malgré l’assortiment des parents. Usine du droit de conquête dans sa plus rigoureuse acception ; il faut avant tout les atteler au joug de la terreur ; il faut entièrement réformer leur nature morale, pour les rendre aptes à recevoir les semences de la civilisation. Si une tribu s’insurge ou passe à l’ennemi, ne lui pardonnons jamais ; qu’elle soit mise hors de la loi commune : employons tous nos efforts à l’exterminer, serait-ce même vingt ans après sa faute. Si, après les avoir mis en demeure de se civiliser, ils persistent à vouloir rester Arabes, alors nous aurions à faire ce que les Anglo-américains ont fait contre les Indiens. »[26]

« Il importe peu que la France, en sa conduite politique, sorte quelques fois des limites de moralité vulgaire. L’essentiel est qu’elle constitue une colonie durable, et que par la suite elle rende les contrées barbaresques à la civilisation européenne. Quand une œuvre doit tourner à l’avantage de l’humanité, le chemin le plus court est le meilleur. Or, il est positif que la terreur est le plus court chemin, et que c’est une phase indispensable par laquelle il faut passer tôt ou tard. Souvent, il y a humanité à sacrifier certains individus, pour éviter une plus grande effusion de sang humain. La fin est tout, le modus faciendi peu de chose. »[27]

 Le médecin continue sa tirade avec une conception darwinienne de l’humanité :

 « Les nations européennes ayant le dépit de prendre leurs sûretés quand elles se fixeront en Afrique, ne doivent pas tolérer l’existence d’une race barbare dans leur voisinage ; car, nécessairement, elles finiraient par se laisser entamer. Aussi, pour ne pas être détruites un jour, elles devront forcer les Africains d’entrer dans les voies de la civilisation. Si, après un certain nombre d’années, ils veulent constamment rester barbares, alors les Européens seront en droit de les exterminer. Cette fin de la famille atlantique sera une preuve de plus que certaines familles humaines sont fatalement condamnées à la destruction. La destruction violente de quelques races, quoique douloureuse aux yeux de l’humanité, est cependant conforme aux intentions de la nature. La nature, dans un but de perfection, a voulu que les races inférieures cédassent la place aux races supérieures. Je citerai seulement ce qui arrive sous nos yeux en Amérique et dans l’Océanie. N’est-ce pas un fait digne des plus hautes méditations, que la disparition des indigènes en face des Européens. En guerre, la poudre les détruit : en paix, l’eau-de-vie et les maladies les détruisent. Pourquoi cela ? Parce que, dans la nature, tout tend vers une certaine perfection : donc, malheur aux races qui ne sont ni perfectibles ni assimilables ! »[28]

 Dans la revue de l’Orient, publiée en juillet 1841, ce même médecin dégénéré eut la « bonté » de donner quelques conseils pour génocider, en douceur, la population arabe :

« Sans verser le sang, nous pourrons, chaque année, les décimer en nous attaquant à leurs moyens d’alimentation, en coupant les figuiers et les cactus sur tous les points de l’Algérie. »

Les anthropologues coloniaux soutenaient que l’islam, introduit par les Arabes du Proche-Orient, ne s’était enraciné que superficiellement chez les Berbères. Selon eux, la religion était pour ces derniers une sorte de parure temporaire, adoptée ou délaissée au gré des vagues d’envahisseurs successifs. Cette vision alimentait une stratégie visant à accentuer, voire à inventer, une opposition entre Arabophones et Berbérophones, dans l’objectif de briser l’unité des Algériens face à l’occupation étrangère.

Pour concrétiser cette politique, les autorités coloniales instaurèrent une « politique berbère » : elles favorisèrent les Kabyles en leur octroyant des privilèges, tout en valorisant leurs langues et alphabets ancestraux. En parallèle, elles forgèrent le « mythe kabyle », dépeignant les habitants de la région du Tell comme les véritables propriétaires légitimes des terres algériennes, reléguant les Arabes au rang d’envahisseurs venus d’Orient. Dans cette logique, le Kabyle était perçu comme plus accessible et malléable, tandis que l’Arabe, présenté comme intransigeant face aux mœurs occidentales, était condamné à demeurer irrévocablement étranger aux idéaux de l’assimilation.

En Algérie, le gouvernement colonial se heurta à un défi de taille dans sa quête d’assimilation de la population locale, fermement opposée à l’emprise militaire et politique des colons. Conscient du rôle central joué par l’islam et la langue arabe — symboles mêmes de l’identité arabe —, le pouvoir colonial identifia ces éléments comme les fondations essentielles de la cohésion et de la résistance algériennes. Contrairement à la vision d’un peuple prétendument apatride, véhiculée par la propagande coloniale, les Algériens possédaient une conscience aiguë de leur identité et demeuraient déterminés à la défendre face aux tentatives d’acculturation imposées par les envahisseurs occidentaux. Pour contourner cet obstacle fondamental, les autorités coloniales entreprirent de saper ce lien religieux et linguistique, véritable ciment de la solidarité algérienne contre l’ordre impérial. Démanteler ces piliers identitaires devint une priorité stratégique pour affaiblir la résistance et asseoir le projet colonial. La politique berbère reposait donc sur la manipulation d'une partie de la population algérienne, perçue par les colons comme plus apte à intégrer la « civilisation ». Les Kabyles étaient considérés, à leurs yeux, comme des musulmans superficiels, contrairement aux Arabes, perçus comme les représentants authentiques de l’islam. Ce supposé faible attachement religieux pouvait, selon ces « experts », être rapidement remplacé par les valeurs, les mœurs et les coutumes françaises après une courte période d’« éducation ». Cette assimilation passait par leur inclination au travail, faisant des Kabyles une main-d'œuvre précieuse pour le développement de l’Algérie française. Dans cette logique, les théoriciens coloniaux préconisaient de déplacer une partie des Berbères montagnards vers les plaines occupées par les Arabes, créant ainsi des colonies kabyles au cœur des territoires arabophones. L’objectif était de pousser les Arabes à imiter la prétendue discipline et le dévouement au travail des Kabyles. Cependant, si les efforts de la « mission civilisatrice », soutenus par les colons et leurs alliés kabyles, échouaient face à l'attachement des Arabes à leur identité et leur culture, la solution ultime envisagée reposait sur leur élimination, justifiée par une théorie de la « sélection naturelle ». Dans cette vision extrême, les Européens et les Kabyles assimilés auraient pris le contrôle exclusif de l’Algérie, formant une nouvelle « race » grâce aux unions avec les femmes kabyles, et prospérant ensemble dans cette « France africaine ».

Conclusion

Cette utopie coloniale demeura néanmoins une chimère. Si certains Kabyles furent séduits par les théories coloniales, notamment à travers le mouvement séparatiste berbériste, qui persiste encore aujourd’hui, la majorité des Berbères ne se laissa pas duper. Solidaires de leurs compatriotes arabes, ils opposèrent une résistance farouche à l'impérialisme. Kabyles et Arabes, unis face à l’occupation coloniale, collaborèrent étroitement pour forcer les colons à quitter leur terre. Les défenseurs du « mythe kabyle » ont gravement péché par ignorance en sous-estimant l’attachement des Berbères à l’islam. Ces théoriciens coloniaux semblent avoir négligé l'histoire de l'Algérie et, plus largement, celle du Maghreb. Dès les premières étapes de la conquête arabo-musulmane de l’Afrique du Nord, de nombreuses tribus berbères ont embrassé cette nouvelle foi, s’alliant aux Arabes pour en diffuser le message à travers la région. Avec l’islamisation complète du Maghreb, cette religion s’est enracinée profondément, devenant une composante essentielle de l’identité berbère. L’histoire témoigne de cette symbiose entre les Berbères, la langue arabe et l’islam, qui a donné naissance à de grandes dynasties arabo-berbères telles que les Almoravides, les Almohades ou encore les Zirides, incarnant la richesse et la complexité de cette fusion culturelle et religieuse.

[1] Discrimination à l’embauche, au logement ; contrôle au faciès, offensive contre le voile islamique, etc. Lire l’excellent ouvrage dirigé par Omar Salouti et Olivier Le Cour Grandmaison « Racismes de France », aux éditions La Découverte.

[2] Nous avons eu l’occasion d’analyser les effets de cette « mission civilisatrice » dans l’un de nos ouvrages précédents : L’Algérie, une création française ? Déconstruction du mensonge colonial. Renaissance Arabe Éditions.

[3] Capitaine Passols. L'Algérie et l'assimilation des indigènes musulmans. P. 16.

[4] Ibid.

[5] Henri Aucapitaine. Les Kabyles et la colonisation de l’Algérie. P. 4

[6] Ibid. P. 7

[7] Ibid. P. 44

[8] Ibid. P.45

[9] Ibid. P. 52

[10] Ibid.

[11] Dr. Prosper Pietra Santa. La question algérienne, acclimatement, hygiène. P. 12

[12] La gazette algérienne. 18 juin 1892.

[13] Ibid.

[14] Ibid.

[15] Ibid.

[16] Henri Aucapitaine. Les kabyles et la colonisation algérienne. P. 28

[17] Ibid.

[18] Ibid. P. 29

[19] Ibid.

[20] Ibid. P. 30

[21] Ibid. P. 31

[22] Ibid. P. 35

[23] Ibid. P. 36

[24] Ibid.

[25] Eugène Bodichon explique de façon décontracté qu’il serait tout à fait « naturel » d’exterminer la population arabe d’Algérie.

[26] Ibid.

[27] Ibid.

[28] Eugène Bodichon. Considérations sur l’Algérie. Page 98-110

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