Introduction
Face à la volonté de Lionel Jospin d’autoriser l’accueil de jeunes filles portant le voile dans l’enseignement public, Elisabeth Badinter se prononce explicitement contre cette orientation. À la suite de l’affaire du foulard de Creil en 1989, elle s’investit activement dans la défense de la laïcité. Elle cosigne alors, aux côtés de Régis Debray, Alain Finkielkraut, Élisabeth de Fontenay et Catherine Kintzler, le manifeste intitulé « Profs, ne capitulons pas ! », dans lequel elle met en garde contre ce qu’elle qualifie de « Munich de l’école républicaine » et dénonce la pusillanimité de la classe politique.[1] Ils affirment notamment que l’acceptation de fait du foulard islamique, interprété comme un symbole de la soumission des femmes, reviendrait à accorder une forme de légitimation au pouvoir patriarcal exercé par les pères et les frères. À l’Assemblée nationale en 2010, dans le cadre de la mission sur le voile intégral, Élisabeth Badinter déclare que « le port du voile intégral piétine littéralement les principes de liberté, d’égalité et de fraternité ».[2]
Dans une tribune au Figaro sur les femmes qui refusent le voile, Jeannette Bougrab écrit au sujet du voile qu’« elle est privée de toute autonomie, d’une part essentielle de liberté » et que dénoncer le voile, c’est « pointer du doigt cette obsession maladive des intégristes pour le corps de la femme ».[3]
Principe sociologique fondamental : toute société fonctionne par normes. Aucune société humaine n’a jamais existé sans normes vestimentaires, sans injonctions corporelles, sans codes sexuels, et sans attentes genrées. En anthropologie le corps est toujours socialement dressé. Il n’existe aucun corps qui serait « libre à l’état naturel ». Donc, le problème n’est pas l’existence de normes, mais la sélection idéologique de celles que l’on dénonce. La thèse féministe anti-voile est très identifiable : le féminisme dominant affirme : que le voile est une injonction patriarcale, et donc une forme de soumission par définition. Pour déconstruire toute thèse, il faut commencer par la prendre au sérieux sur le plan intellectuel ; c’est donc ce que nous allons faire afin de la tester logiquement et anthropologiquement.
Définition anthropologique du patriarcat
La définition la plus juste que nous pourrons donner d’n système patriarcal est que celui-ci se caractérise par des normes imposées par une entité qu’on appelle « l’homme » au corps féminin, par une valorisation conditionnelle de la féminité, une régulation de la sexualité, mais aussi une asymétrie de pouvoir symbolique. Ces critères ne sont pas religieux mais éminemment structurels. Examinons maintenant les normes dites patriarcales qui sont pourtant acceptées ou promues par le féminisme occidental. Tout t’abord, l’injonction à la séduction permanente, donc le maquillage, épilation obligatoire, jeunesse valorisée, etc. Ces normes sont pourtant historiquement produites par le regard masculin, le marché et l’industrie cosmétique (tenu et dirigés par des hommes) ; c’est une soumission au patriarcal au sens strict.
Nous avons ensuite la sexualisation du corps féminin ; la nudité valorisée comme une « libération », la disponibilité sexuelle érigée en norme, et la pornographisation de la culture. Le corps féminin reste évalué, consommé, jugé. C’est un patriarcat reconfiguré, mais jamais aboli. Nous sommes dans une contradiction logique majeure. Le féminisme anti-voile dit qu’une norme vestimentaire imposée est une oppression patriarcale. Mais dans le même temps il tolère, voire encourage, d’autres normes tout aussi contraignantes et tout aussi patriarcales, à condition qu’elles soient marchandes, occidentales, compatibles avec l’économie libérale. Même structure de domination, mais un jugement moral inversé. C’est une incohérence logique. Nous sommes face à un sophisme précis ; celui de la dénonciation asymétrique. Cet argument fallacieux consiste à qualifier certaines normes de « patriarcales », tout en naturalisant d’autres normes équivalentes, parce qu’elles sont socialement intégrées ou personnellement acceptées. Or, de manière logique, une norme est oppressive par sa structure, pas par son origine culturelle. Les féministes disent que les femmes voilées ne choisissent pas vraiment. Mais alors pourquoi le consentement est-il jugé valide pour la chirurgie esthétique ? pour l’hypersexualisation ? pour les normes capitalistes du corps ? Deux poids, deux mesures. Le consentement n’est jamais “pur”, mais il est toujours situé. Le nier uniquement chez certaines femmes est une infantilisation, une hiérarchisation morale des féminités. Ce féminisme ne supprime pas le patriarcat. Il opère une substitution de domination : le patriarcat religieux est remplacé par un patriarcat marchand ; l’autorité familiale par l’autorité du marché, et la norme collective par norme individualiste contraignante. Mais cela ne change rien au fond : le corps féminin reste normé, contrôlé, évalué ; même sous un langage de libération fictif.
Une norme patriarcale est une norme qui contraint le corps féminin. Les sociétés occidentales imposent de nombreuses normes contraignantes au corps féminin. Le féminisme n’en dénonce qu’une partie, selon des critères idéologiques. Donc le féminisme anti-voile est logiquement incohérent. Ce féminisme ne combat pas le patriarcat. Il redéfinit quelles formes de domination sont acceptables. Il condamne ce qui lui est culturellement étranger, et naturalise ce qui lui est socialement familier. Ce n’est pas une libération. C’est une hiérarchisation des normes.
La France Afghane
Un système normatif se juge non pas à ses intentions déclarées, mais à ses effets concrets sur les libertés réelles. En logique élémentaire, ce qui compte n’est pas la justification idéologique d’une contrainte, mais la nature de la contrainte elle-même. Une femme est libre de s’habiller si et seulement si elle peut porter un vêtement sans sanction, et ne pas le porter sans sanction. Toute norme qui interdit un vêtement pour des raisons idéologiques nie cette liberté, quelle que soit l’idéologie invoquée.
Afghanistan : structure logique du système
En Afghanistan sous le régime des talibans, l’image renvoyé de ce pays est que la norme imposée serait une obligation stricte pour les femmes de porter un vêtement religieux, soit-il le hijab. La justification est d’ordre morale religieuse. En cas de non-respect de cette norme, des sanctions sont naturellement prévues : sociale, pénale, parfois physique. Le résultat logique de cette norme est que la femme ne choisit pas forcément sa manière de se vêtir ; elle est contrainte par l’État au nom d’une vision du Bien basé sur des règles religieuses et morales.
Laïcité française : structure logique du système
En France, les femmes musulmanes font face à une laïcité vestimentaire coercitive : la norme imposée est l’ interdiction de porter certains vêtements religieux à l’école (donc entrave à l’instruction), travail (entrave à l’emploi, donc impossibilité de gagner sa vie), et dans certains espaces publics partiels). La justification utilisé pour discriminer ces femmes de confession musulmanes est la neutralité, l’émancipation (nous reviendrons sur ce sujet plus loin dans ce chapitre), l’ordre public. Des sanction sont bien sûr prévue : exclusion scolaire, licenciement, amende, humiliation publique. Le résultat logique : comme dans le cas afghan, la femme ne choisit pas ; elle est contrainte par l’État au nom d’une vision du Bien basé sur des règles dogmatiques (donc religieuses) et morales.
les deux systèmes sont structurellement identiques ; ils ne diffèrent que par le vocabulaire justificatif. Les défenseurs de la laïcité commettent un sophisme classique, qui est le sophisme de la justification morale supérieure. Ils disent en substance : « Nous contraignons pour libérer » et « Notre contrainte est rationnelle, la leur est obscurantiste ». C’est une erreur logique et un non-sens, puisque, par définition, une contrainte n’est jamais annulée par la noblesse supposée de son intention. Logiquement, une violence symbolique reste une violence, même si elle se croit éclairée. Le renversement dialectique décisif st décisif. Si l’on accepte le raisonnement laïque, alors, l’Afghanistan pourrait dire : « Nous interdisons certains vêtements pour protéger la femme du chaos moral occidental. Le raisonnement est exactement le même raisonnement, simplement inversé. Donc, soit toutes les contraintes vestimentaires étatiques sont légitimes, soit aucune ne l’est. Il est logiquement impossible d’en condamner une et de justifier l’autre sans incohérence et donc sans voir son argumentation annulée pour son inconsistance.
Les défenseurs de la laïcité disent : « Le voile n’est pas un choix libre » ; mais dans le même temps, ils interdisent à la femme de choisir de le porter. C’est une contradiction formelle : on nie la liberté d’un acte en supprimant la possibilité même de cet acte ; ce raisonnement est logiquement suicidaire. La liberté vestimentaire implique l’absence de contrainte étatique. La laïcité française impose une contrainte vestimentaire comme l’Afghanistan impose une contrainte vestimentaire. Les deux systèmes utilisent une idéologie pour légitimer une domination sur le corps féminin. Les condamner différemment est une incohérence logique, non un argument rationnel. La laïcité vestimentaire coercitive n’est pas l’opposé de l’Afghanistan ; pis ; c’est son miroir inversé. Même structure et même autoritarisme. Simplement une autre religion pour la justifier : la religion séculière de la laïcité.
Le féminisme institutionnel et ses arguments contre le voile
Objection féministe n°1
« Le voile est par essence un symbole d’oppression des femmes. »
Cette affirmation repose sur une essentialisation symbolique, c’est-à-dire l’idée qu’un objet possède une signification unique, universelle et immuable, indépendamment : du contexte de l’intention de l’actrice de la pluralité des usages de l’histoire comparé Or, en sciences sociales et en philosophie du langage, cette position est intenable. Aucun symbole n’a de signification univoque hors contexte, surtout lorsque ce symbole est un objet inanimé dénué d’intention qui lui serait propre. Si c’était le cas, il faudrait alors en dire autant du mariage, qui serait toujours oppression ; de la maternité, qui serait toujours aliénation, du travail salarié qui serait toujours émancipation ou de la nudité qui serait toujours liberté. Ce raisonnement n’est jamais (juridiquement et légalement) appliqué ailleurs — uniquement au voile. Ce raisonnent correspond totalement au sophisme de l’essentialisation. Un symbole n’est pas oppressif en soi ; il l’est seulement dans un contexte particulier ; dans un rapport de contrainte. Le féminisme institutionnel efface volontairement la variable centrale la contrainte effective. Interdire un choix au nom de l’émancipation est une contradiction performative : on nie l’autonomie pour sauver l’autonomie on opprime pour libérer on impose la liberté Résultat logique : Ce féminisme devient paternaliste, non émancipateur.
Objection féministe n°2
« Le voile empêche l’émancipation des femmes dans l’espace public. »
Cette objection suppose implicitement que l’émancipation serait un état visible dénué de tout contexte, que la liberté se reconnaît à l’apparence, mais aussi que le corps féminin doit correspondre à un modèle normatif implicite. On passe alors d’un contrôle religieux du corps féminin à un contrôle étatique et idéologique du même corps. Loin d’être la fin d’une domination, c’est au contraire la continuité de cette domination, avec un changement de discours. Une femme n’est pas libre parce qu’elle se conforme à une norme dominante, mais parce qu’elle peut choisir, y compris contre cette norme. Si l’émancipation dépend uniquement d’un dévoilement obligatoire, d’une visibilité conforme, ou d’un modèle corporel accepté, alors ce n’est plus une émancipation, mais une soumission à une norme imposée, une normalisation.
Objection féministe n°3
« Autoriser le voile, c’est encourager des pressions communautaires. »
Cet argument est structurellement invalide. En effet, celui-ci repose sur une responsabilisation inversée : on punit celles qui subissent potentiellement une pression au lieu de sanctionner ceux qui exercent effectivement la pression sur ces femmes victimes de pressions. Juridiquement, l’erreur est tout aussi fondamentale : on traite une hypothèse comme un fait. Si l’État agit ainsi, il accepte le principe suivant : toute liberté peut être supprimée dès lors qu’elle pourrait être contrainte ; or, une contrainte est l’antagoniste de la liberté. Appliqué ailleurs on interdirait le mariage pour causes de pressions familiales par exemple, on interdirait également le travail domestique, la maternité ou même, pour aller encore plus loin, toute transmission culturelle puisqu’elles sont contraintes. Nous serions dans une absurdité généralisée. La réponse rationnelle n’est pas l’interdiction, mais la protection individuelle, les recours juridiques, les mécanismes de signalement ainsi que l’autonomie effective.
Objection féministe n°4
« Le voile contredit l’égalité femmes-hommes. »
Juridiquement, l’égalité en droit signifie l’égalité des droit, l’égalité des protections, et l’égalité devant la loi. Elle ne signifie jamais l’homogénéité des choix, ni l’uniformité des corps, et encore moins une convergence des styles de vie de toutes les femmes qui composent la population d’un pays ; sinon, l’égalité devient une assimilation forcée. Une femme voilée qui choisit, travaille, décide, vote et s’exprime est juridiquement plus égale qu’une femme non voilée à qui l’État interdit de choisir, mais aussi plus égale qu’un homme qui serait privé de s’exprimer librement ; le curseur n'est donc pas à placer sur le sexe des individus, mais sur leur capacité d’être libre de leur choix. Déplacer ce curseur vers le sexes est un détournement de l’attention vers des éléments périphériques qui empêchent de regarder dans la direction du problème réel. L’interdiction du voile ne libère pas les femmes, il ne fait que les discriminer, les exclure, les précariser et, finalement, les invisibiliser socialement. Sociologiquement, l’exclusion n’a jamais émancipé personne, bien au contraire.
Objection féministe n°5
« Le voile est incompatible avec les valeurs de la République. »
La République française repose sur la liberté de conscience, l’égalité civile et la neutralité de l’État. Aucune de ces valeurs n’impose un modèle vestimentaire, n’exige une visibilité normative ou ne prescrit un corps républicain Ce discours révèle autre chose : la transformation de la République en religion civile. Un féminisme qui exige l’effacement de certaines femmes pour préserver une fiction égalitaire n’est plus un féminisme d’émancipation, mais un féminisme d’exclusion. Ce féminisme : sélectionne les femmes légitimes hiérarchise les libertés sacrifie certaines femmes au nom des autres devient un instrument de pouvoir étatique Le féminisme institutionnel qui s’oppose au voile ne combat pas l’oppression, mais l’ambiguïté. Incapable de penser une émancipation non conforme à ses propres normes culturelles, il substitue à la liberté des femmes un modèle autoritaire de libération. En prétendant sauver les femmes malgré elles, il reproduit exactement la logique de domination qu’il prétend abolir.
Principe logique fondamental : définition minimale de l’émancipation
Émanciper un individu signifie nécessairement qu’on reconnait sa capacité rationnelle autonome à formuler des jugements, à hiérarchiser des valeurs, et à faire des choix. Sans autonomie cognitive reconnue, il n’y a pas d’émancipation possible. Pourtant, la proposition centrale des féministes anti-voile est la thèse est la suivante : « Une femme qui porte le voile ne le fait pas librement. » Cette proposition implique logiquement de manière implicite que soit la femme portant le voile islamique ne comprend pas ce qu’elle fait, soit elle est incapable d’évaluer les raisons de son acte, ou encore soit elle agit sous une aliénation totale qui annule son discernement. Dans les trois cas, on lui retire la qualité de sujet rationnel.
Analyse logique de l’infantilisation
Un enfant se définit philosophiquement par une rationalité incomplète, une dépendance normative, et l’incapacité à consentir pleinement. Dire d’un adulte qu’il ne peut pas choisir librement, c’est le reclassifier logiquement dans la catégorie de l’enfance. Donc nier le choix d’une femme adulte signifie par définition nier sa majorité morale et intellectuelle. C’est une infantilisation formelle, pas une simple métaphore.
Contradiction interne du féminisme coercitif
Le premier prémisse féministe est le suivant : « Les femmes sont des sujets rationnels autonomes. » ; le deuxième est celui-ci : « Les femmes voilées ne savent pas ce qu’elles font. » Ces deux propositions ne peuvent pas être vraies simultanément. En logique classique, le principe de non-contradiction est violé. Donc, soit on croit réellement à l’autonomie des femmes, soit on ne l’y croit que sélectivement. La sélection invalide le principe. Les féministes anti-voile affirment également souvent : « Elle croient choisir, mais elles se trompent. » Il y a un problème logique majeur à cette affirmation : si une femme peut se tromper sur son propre choix, alors aucun choix féminin n’est fiable, car toute décision peut être déclarée « fausse conscience ». C’est un scepticisme radical appliqué uniquement aux femmes musulmanes. Ce féminisme ne libère pas, il s’arroge le monopole de la conscience correcte.
Démonstration par l’absurde (méthode aristotélicienne)
Dans l’Éthique à Nicomaque, livre III, Aristote distingue strictement l’acte contraint (bia) : « Est contraint ce dont le principe est extérieur à l’agent, et auquel l’agent ne contribue en rien. »[1] par exemple : être physiquement forcé à faire quelque chose ; et l’acte volontaire (hekousion ) : « Est volontaire ce dont le principe est dans l’agent lui-même, en connaissance des circonstances particulières. » [2] Le critère du volontaire n’est pas l’absence d’influence, mais la présence du principe de décision dans l’agent. Les féministes anti-voile affirment implicitement que : « toute action influencée n’est pas volontaire », Or Aristote dit exactement l’inverse : « Presque toutes nos actions sont faites sous l’influence de l’éducation, des lois, des mœurs. »[3] Pour Aristote, l’influence n’annule pas la liberté ; seule la contrainte externe absolue l’annule. Donc, dire : « Elle est influencée, donc elle ne choisit pas » est une erreur conceptuelle majeure, incompatible avec toute la philosophie antique. Supposons que la thèse anti-voile soit vraie : « Une femme voilée ne choisit jamais librement. » Alors, par cohérence, toute femme influencée par sa culture ne choisit pas librement, toute femme influencée par la mode, le capitalisme, les normes esthétiques ne choisit pas librement, donc aucune femme ne choisit librement. Ce résultat est absurde. Donc la prémisse est fausse. Le paradoxe final est celui qui prétend libérer par la négation. Les féministes coercitives disent : « Nous devons interdire le voile pour libérer les femmes. » Mais elles nient la capacité de choix de ces femmes, elles substituent leur jugement au leur, elles imposent une norme vestimentaire. En logique pure, on ne libère pas un sujet en niant son statut de sujet. C’est impossible par définition. La contradiction majeure se trouve dans la sélectivité du concept de « patriarcat ». Le discours féministe dominant procède ainsi : le voile est une injonction patriarcale, donc une oppression.
Le maquillage, les talons, la chirurgie esthétique, l’hypersexualisation médiatique est un choix libre , donc synonyme d’émancipation. Pourtant, logiquement, soit toute norme sexuée imposée historiquement aux femmes est suspecte, soit aucune ne l’est par principe. On ne peut retenir certaines normes comme oppressives et en absoudre d’autres sans tomber dans l’arbitraire idéologique et dans la contradiction, et donc l’inconsistance, auquel cas nous serions dans la violation directe du principe de non-contradiction. La liberté suppose la reconnaissance de la rationalité. Ains, dire qu’une femme ne peut pas choisir de porter le voile nie sa rationalité. Nier la rationalité d’un adulte est une infantilisation et infantiliser n’est pas émanciper. Donc le féminisme anti-voile est logiquement auto-destructeur. Ce féminisme ne libère pas la femme musulmane ; il la déclare mineure permanente, tout en prétendant la sauver. C’est une domination déguisée en libération.
Anthropologiquement, nous savons qu’il n’existe aucune société qui échappe aux injonctions corporelles féminines. Dans toutes les sociétés humaines, le corps féminin est normé, codifié, ritualisé, socialement interprété. Par exemples, le voile au Moyen-Orient et dans le monde musulman, le bandage des pieds dans la Chine impériale, le corset dans l’Europe moderne, ou le maquillage obligatoire et l’épilation intégrale dans notre Occident contemporain. La différence n’est pas entre contrainte et liberté, mais entre formes symboliques de contrainte.
Bien souvent, les féministes répondent à tout cela en disant que la différence avec des injonctions religieuses, comme le voile, ou le fait de se maquiller, réside dans le choix individuel. En d’autre termes, une femme qui porte le voile le fait car elle est dans l’obligation de le faire ; or, une femme qui se maquille le fait car elle veut le faire, alors qu’elle pourrait ne pas le faire ; c’est donc son choix de se maquiller, même si à la base cela part d’une norme patriarcale. Hormis le fait que nous pourrions contrer facilement ce sophisme ou ce paralogisme[4] en disant simplement qu’une femme musulmane peut également faire le choix de ne pas se voiler (comme c’est très souvent le cas, par ailleurs), nous allons quand même évoquer le fait que, comme l’explique Bourdieu, les préférences individuelles sont socialement incorporées (habitus). Effectivement, ce que l’individu croit être un choix personnel est très souvent l’intériorisation de normes collectives invisibles. Donc dire, une femme qui dirait qu’elle fais le choix de se maquiller, contrairement à la femme voilée, ne démontrerait rien, car le désir lui-même est socialement produit ; le plaisir ressenti est lui conditionné par la reconnaissance sociale. Un désir socialement fabriqué n’est donc pas un argument de liberté, mais de soumission à des normes invisibles, intériorisé et inconsciente. L’erreur centrale du féminisme contemporain est de faire la confusion entre l’intériorisation et la libération ; entre le consentement et l’autonomie La liberté n’est pas faire ce que l’on veut, ce qui de toute façon serait impossible dans toute société civilisée, mais vouloir ce qui procède d’une raison non aliénée. Or, un désir est façonné par la publicité, renforcé par la sanction sociale, et aligné sur les intérêts économiques et sexuels dominants ; cela ne peut donc être qualifié de pleinement autonome.
Conclusion
Le voile est utilisé comme bouc émissaire idéologique. Le voile concentre la critique non parce qu’il serait plus patriarcal que d’autres normes, comme nous l’avons expliqué plus haut, mais parce qu’il échappe en réalité au marché, qu’il désérotise le corps féminin, et car il résiste à l’économie du regard. C’est précisément pour cela qu’il est jugé insupportable dans les sociétés libérales avancées. Ce n’est pas la domination qui est combattue, mais la forme de domination non compatible avec le capitalisme culturel occidental.Nous ne développerons pas plus ce sujet ici, afin de ne pas sortir trop de notre champ d’étude, même si nous pourrions brièvement ajuter que la psychologie sociale montre que l’estime de soi féminine est massivement corrélée au regard d’autrui, notamment au regard masculin et au regard normatif féminin (comparaison sociale). Le maquillage augmente ainsi la validation sociale, réduit la sanction symbolique, améliore l’intégration professionnelle et relationnelle. Ce n’est donc pas un acte neutre, mais une réponse adaptative à un système de récompenses sociales.
[1] Éthique à Nicomaque, III, 1, 1110a
[2] Éthique à Nicomaque, III, 1, 1111a
[3] Éthique à Nicomaque, II, 1, 1103b
[4] La différence entre un sophisme et un paralogisme est que le premier est un argument fallacieux utilisé de manière consciente ; alors que le paralogisme est certes toujours un argument fallacieux, mais sans avoir u l’intention de tromper son auditoire. Nous pensons évidemment que beaucoup de féministes utilisant cet argument basé sur le choix le font de manière sincère et en toute bonne foi.
[1] Foulard islamique : « Profs, ne capitulons pas ! » (Le Nouvel Observateur) », sur Comité Laïcité République, 2 novembre 1989
[2] Ibid.
[3]Le Figaro. Jeannette Bougrab : «Les musulmanes persécutées pour leur refus du voile n'intéressent pas les féministes». Alexandre Devecchio. 22 janvier 2019 à 19h29