L'Autre est-il condamné à la déviance?

Qu’est ce qu’un sujet déviant ? En lisant H. S. Becker, on arriverait à l’affirmation que le déviant est l’étranger par excellence...

Qu’est ce qu’un sujet déviant ? En lisant H. S. Becker, on arriverait à l’affirmation que le déviant est l’étranger par excellence, celui qui selon Oxmo Puccino serait « arrivé sur terre par erreur » c’est-à-dire celui qui aurait déçu la société globale pour des raisons objectives du non respect du diktat des normes et du système de valeurs par ce dernier. On pourrait légitiment, pour s’immuniser par exemple, se demander comment ces normes sont observées ? Qui les commande pour faire en sorte que nous arrivions tous à plus ou moins être dans la même cadence ? Et à qui profite cet ordre, autrement dit, qui est responsable de cette mise en demeure collective et permanente ?

Pour Becker, c’est tout d’abord l’action d’une personne qui manque de se conformer aux normes d’une société donnée, en l’occurrence celle dans laquelle elle vit. Avant de répondre à la question qui consiste à savoir si cette personne est responsable de sa situation déviante ou non, je me permettrai de faire une légère digression concernant le lieu sur lequel je parlerai par la suite. Ici, je ne m’intéresse pas, comme on peut hélas encore le lire de nous jours, à savoir si « nos » valeurs peuvent être en adéquation ou en contradiction avec celles des autres : les autres peuples, vivant dans d’autres pays, et qui auraient aujourd’hui « envahi » les nôtres, dans le contexte de ce qui s’appelle la « crise migratoire » comme le laisseraient entendre les Etats et la plupart des médias, dominants ou pas. En revanche, j’avancerai l’hypothèse selon laquelle, il a suffi, dans les sociétés dans lesquelles nous vivons, que des gens fuient des situations catastrophiques que connaissent leurs pays pour gagner l’Occident, pour que nous finissions par mettre des sujets nationaux arrivés depuis 10, 20, parfois 30 ou 40 ans, dans le même sac que les premiers. Dès lors, on peut considérer que l’étranger est par définition ou par défaut un sujet déviant dans la société dans laquelle il vit, et au sein de laquelle il serait, parfois, né.

C’est en effet l’immigré (ou le migrant récemment) qui est toujours la cible des critiques comme étant le principal responsable de ce qui ne va pas dans les pays où il est accueilli et a fortiori dans les sociétés où il vit. Lorsque la situation économique d’un pays flanche, certains diraient qu’il y a trop d’immigrés qui volent « nos » boulots. Lorsqu’on souligne que ces pays connaitraient une crise identitaire, on ne regarde pas en direction de celui qui en émettrait la rumeur, en l’occurrence l’homme au pouvoir, mais plutôt envers ceux qui sont à l’autre bout du doigt, à savoir ceux qui risqueraient de remettre en cause l’identité dite nationale par exemple. On se rendrait compte, puisque le parti pris est fait en amont, que l’homme au pouvoir a raison. Ceux qui constateraient l’exercice démagogique de ce dernier en seraient les adversaires politiques, mais ceux là-mêmes sont écartés de tout soupçon puisque, au-delà de la reconnaissance dont jouissent leurs organisations dans le champ politique du pays, ils sont légitimes. Ce sont en fait comme les désignerait Becker « les élites, les classes dirigeantes, les patrons, les adultes, les hommes, les blancs, bref les groupes de statut supérieur en général » qui « maintiennent leur pouvoir autant par le contrôle des représentations du monde social que par l’usage de formes plus rudimentaires pour établir leur hégémonie ». (Outsiders, p. 229)

Je ne rentrerai pas plus dans l’explicitation de ce qui fait que l’on soit reconnu comme légitime. Pour cela, j’invite simplement à lire Bourdieu. Pour aiguiller davantage le lecteur, je rajouterai qu’il est à ce stade inutile de s’essayer aux lectures anticolonialistes par exemple, parce que les dispositions de départ desquelles sont munis la plupart d’entre nous seraient mobilisées de façon à limiter notre intérêt pour ces questions là. Non pas par fainéantise, mais bien parce qu’on ne trouverait pas chez les personnes sujettes à ce type de blâme collectif, les agents d’identification, c'est-à-dire ce qui ferait qu’on s’identifierait à « ces gens ». Lire Bourdieu peut en revanche nous offrir une vision plus générale de l’injustice inhérente à la chose observée. Ainsi, nos mécanismes de défenses que recèlent nos dispositions de départ et qui nous empêchaient d’aller voir ce qui se passe ailleurs se briseraient par un déplacement du point de vue, c'est-à-dire que notre identification se situerait ailleurs. Becker parle de « l’homme ordinaire » qui est capable de voir « qu’un moulin à vent est effectivement un moulin à vent ». (Outsiders, p. 214)

En ce sens, en se penchant sur un sujet tel que le racisme, cet homme ne choisirait pas de militer en faveur de ceux qui le subissent en raison d’une situation vécue à l’identique de ce que ces personnes auraient expérimentée, mais du fait que les agents d’identification se situeraient sur un autre niveau, celui d’une identification ailleurs, comme par exemple de se situer dans la même classe que ces derniers, même si cette tentative peut quelque fois être de l’ordre du fantasme. A la lecture de Bourdieu, on s’apercevra que la situation peut être identique en ce qu’elle offre un point de vue binaire sur la situation observée. De plus, je crois que dépasser une lecture de type anticolonialiste pour ces « profanes » a pour avantage d’inciter davantage de lecteurs à se pencher sur le sujet alors que l’exercice contraire pourrait s’apparenter à une sorte de commencement par la fin, c'est-à-dire une tentative de gagner ceux qui sont déjà acquis. De cette façon, la lecture de Bourdieu agirait comme une sorte de filtre où l’intérêt d’un individu pour de telles questions est susceptible de croître.

Les autres qui pourraient déceler la démagogie de l’homme politique ou des médias dominants sont ceux qui seraient accusés de soutenir des causes hostiles aux pouvoirs établis ». (Outsiders, p. 219)

Ce sont des personnes à qui les agents du pouvoir, les médias ainsi que les « entrepreneurs de la morale » objecteront qu’ils seraient responsables de troubles dans le pays. A la différence de la première catégorie, ce ne sont pas uniquement les étrangers au sens strict du terme, mais les personnes qui sont étrangères aux valeurs de ce pays. Ainsi, lorsque ces agents invoquent le mot « valeurs », celui-ci acquiert comme par magie une puissance redoutable. Je ne m’aventurerai pas plus dans l’explication du terme ici. En revanche, ce que je peux dire au sujet de sa puissance, c’est qu’elle se trouve dans sa propension à être une des incarnations du sens commun, comme ce pourrait être le cas d’une âme qui se promène entre les corps si on croit en la réincarnation.

On admet à l’appui des catégories qu’offre le sens commun dont les « erreurs ne sont pas l’effet du hasard » que les immigrés seraient des personnes arrivées pour des raisons économiques ainsi que leurs familles appelées à les rejoindre en profitant du regroupement familial pendant les années 1960-1970. (Outsiders, p. 214)  La notion de migrant désigne quant à elle tous les autres, à savoir ceux qui seraient arrivés non pas pour des raisons économiques, mais pour fuir les guerres ayant lieu dans leurs propres pays, surtout en parlant de ceux arrivés dans le contexte actuel. Or les uns comme les autres seraient jusqu’à preuve du contraire, des sujets potentiellement déviants. En ce sens, si le sens commun devait avoir un objectif, ce serait de créer des hommes ordinaires, qui penseraient, qui verraient et qui appréhenderaient les choses à la manière de l’«homme ordinaire » de Becker. Le sens commun « favorise les institutions établies » tout en produisant par là-même des individus de ce type, capables d’appréhender à la fois migrants et immigrés comme étrangers. (Outsiders, p. 214)

Ces individus adopteraient ainsi, par mimétisme, par fainéantise, par manque de sens critique peut être ou par peur tout simplement, la même perception de cet « homme ordinaire ». 

Enfin, ceux qui auraient intérêt à maintenir cet ordre des choses peuvent être les médias dominants et les politiques. Mais ils n’en seraient qu’un des nombreux et complexes groupes participant à ce statu quo. Mais ce ne sont pas les seuls. Il peut très bien y avoir, pour des raisons que je ne développerai pas ici non plus, un mouvement invisible, existant au sein de la société globale qui aille dans ce sens. C’est ce qu’appelle Becker les entrepreneurs de moralité, c'est-à-dire ceux qui auraient la charge de faire appliquer les normes. Il ne s’agit pas simplement de professionnels comme par exemple les policiers ou d’autres types de fonctionnaires ayant entre les mains des outils de sanction, mais bien d’individus qui ne peuvent ou qui ne veulent remettre en question le discours que véhiculent ces vecteurs d’opinion que sont ces agents défenseurs de l’ordre établi. De cette manière, la déviance des étrangers désormais immuable, ne peut être ébranlée. Pire, toute tentative qui aille dans ce sens contraint son auteur à se mettre à dos les appareils répressifs que peut mobiliser une partie de ces agents, notamment les détenteurs de la violence légitime. C’est le cas de ceux qui défendent certains sujets déviants, à l’instar des personnes abritant les migrants ou les clandestins (cela dépend du contexte). Pour finir, j’emprunte à Becker ce questionnement qui a toute sa place ici : « Dans quelles circonstances établissons-nous et faisons-nous respecter des normes ex post facto ? Je pense que les recherches empiriques montreront qu’il en va ainsi quand une des parties en cause dans la relation possède un pouvoir disproportionné par rapport à l’autre : elle peut alors imposer sa volonté malgré l’opposition des autres, tout en souhaitant maintenir une apparence de justice et de rationalité ». (Outsiders, p. 212)      

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