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Billet de blog 5 avril 2025

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Frantz Fanon négligé par les psychiatres en Algérie ?

La négligence de l’œuvre de Frantz Fanon est une perte considérable pour la psychiatrie algérienne.

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En Algérie, "l’homme, dont on célèbre le centenaire de la naissance, est sacralisé, mais finalement peu connu. « Les gens connaissent le nom avec la rue Fanon ou la bibliothèque Fanon mais parfois, ça ne va pas au-delà. C’est bien qu’avec son centenaire, on commence aussi à explorer l’impact et l’actualité de sa pensée » (https://www.mediapart.fr/journal/international/010425/dans-le-maghreb-la-memoire-retrouvee-de-frantz-fanon)

Frantz Fanon, cet immense intellectuel et psychiatre anticolonialiste, a profondément marqué l’histoire des luttes de libération à travers ses écrits et ses actions. Cependant, il est décevant de constater que, en Algérie, l’œuvre et la pensée de Fanon, notamment dans le domaine de la psychiatrie, ont été si peu promues. Loin d’être un sujet central de réflexion pour les psychiatres algériens, son héritage semble être relégué à une sorte de dimension périphérique de la mémoire collective, et cela malgré l'impact décisif qu’il a eu sur la pratique psychiatrique, particulièrement dans le contexte de la guerre de libération.

Fanon a, en effet, été un pionnier en matière de compréhension des effets du colonialisme sur la psychologie et la santé mentale des peuples colonisés. Son travail sur la "psychopathologie du colonialisme" a ouvert des perspectives nouvelles pour analyser les souffrances psychiques vécues par les Algériens sous le joug du colonialisme français, et il a formulé des théories qui lient les traumatismes collectifs à des formes de résistance. Pourtant, en Algérie, une grande partie de ses travaux en tant que psychiatre semblent avoir été ignorés ou, tout au moins, négligés.

Il est frappant de constater qu'il n’existe pas, à ce jour, de thèse de recherche en médecine ou d’ouvrage de référence en Algérie qui s’intéresse en profondeur à l’héritage psychiatrique de Fanon. Cette situation est regrettable et l'Algérie qui a vécu une guerre de libération aussi traumatique, aurait dû être le terreau idéal pour une appropriation critique et scientifique de son œuvre dans le domaine de la santé mentale. Frantz Fanon a non seulement agi en tant que psychiatre dans les hôpitaux de Blida, mais il a aussi écrit sur la décolonisation de l'esprit et sur la façon dont le traumatisme de la colonisation et de la guerre pouvait être traité.

Cette absence de réflexion critique sur Fanon et son approche de la psychiatrie en Algérie témoigne d’une sorte de déconnexion avec l'un des penseurs les plus révolutionnaires du XXe siècle. Les psychiatres algériens, pourtant héritiers d’une pratique dont Fanon a profondément influencé les fondations, semblent n'avoir que peu ou pas repris ses conceptions, ses théories sur la psyché colonisée, ou encore ses propositions de traitement pour les souffrances induites par la guerre.

Cela génère une forme de déception face à cette quasi-absence d’engagement académique autour de la figure de Fanon en Algérie. Pourquoi l’œuvre de ce penseur qui a activement contribué à transformer la compréhension de la maladie mentale en contexte colonisé et post-colonial reste-t-elle aussi marginalisée dans les débats psychiatriques algériens ? Pourquoi, malgré l’énormité de son influence sur la pensée tiers-mondiste et sur la psychiatrie mondiale, son nom reste-t-il si peu présent dans les publications médicales, thèses et travaux en psychiatrie qui devraient, en théorie, être les vecteurs de son héritage en Algérie ?

Cette absence relève-t-elle d’un manque d’intérêt pour son engagement, pour l’histoire des luttes de décolonisation, ou d’une réticence à aborder certains aspects de son travail qui questionnent le rapport entre psychiatrie et politique ? Peut-être est-ce aussi une question d’oubli volontaire, comme si la pensée de Fanon, trop radicale, trop perturbante, n’avait pas sa place dans une société post-coloniale qui, peut-être, cherche encore à s’affranchir des effets psychiques de cette histoire.

Cette négligence de l’œuvre de Frantz Fanon est une perte considérable pour la psychiatrie algérienne et pour la réflexion intellectuelle de notre pays. La pensée fanonienne, en particulier dans le domaine de la psychiatrie, pourrait apporter des éclairages précieux sur la guérison des traumatismes psychiques collectifs encore présents dans la société algérienne. La résurgence de ses idées pourrait, en outre, offrir une forme de réconciliation avec notre histoire et notre identité, qui reste marquée par les cicatrices laissées par la colonisation.

Il est grand temps que les psychiatres algériens s’approprient pleinement l’œuvre de Fanon en tant que psychiatre qui a révolutionné la compréhension de la souffrance mentale dans un contexte de domination et de résistance. Autrement, nous aurons failli à mettre en valeur cet immense héritage qu'il nous a légué et dont la portée universelle est pourtant intimement et définitivement liée à l'histoire de l'Algérie.

https://www.mediapart.fr/journal/international/010425/dans-le-maghreb-la-memoire-retrouvee-de-frantz-fanon

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