Mohammed Taleb-2

Psychiatre

Abonné·e de Mediapart

23 Billets

0 Édition

Billet de blog 15 mars 2025

Mohammed Taleb-2

Psychiatre

Abonné·e de Mediapart

Les relations franco-algériennes et la célébration du 19 mars

La crise actuelle dans les relations franco-algériennes pèse lourdement sur la célébration du 19 mars 2025, un événement censé marquer la fin de la guerre d'Algérie et la signature des accords d'Évian.

Mohammed Taleb-2

Psychiatre

Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Le 19 mars 2025 marque un moment symbolique important pour la France et l'Algérie : la commémoration de la fin de la guerre d'Algérie et des accords d'Évian, signés en 1962. Cette date, chargée de mémoire et de douleur, célébrera la fin d'un conflit de huit ans qui a profondément marqué les deux nations. Cependant, à l’aube de 2025, les tensions actuelles entre les deux pays risquent de transformer cette commémoration en un moment de division plutôt que d’unité.
À l’occasion de ce 19 mars, un défi se profile : celui de la gestion d’une relation bilatérale de plus en plus tendue. La guerre d'Algérie, bien qu’achevée depuis plus de six décennies, demeure une plaie ouverte dans la mémoire collective et politique des deux nations. Les questions relatives à la reconnaissance des souffrances, à la réparation des victimes et à la reconnaissance de l’histoire dans ses aspects les plus douloureux continuent d’alimenter des discours contradictoires, voire conflictuels, des deux côtés de la Méditerranée. La crise diplomatique actuelle entre la France et l'Algérie aggrave encore cette situation. Derrière les discours officiels, l’histoire coloniale en Algérie est souvent une histoire de silences, de tabous et de vérités occultées. Les souffrances infligées aux Algériens pendant plus d’un siècle de domination française, ainsi que les massacres, tortures et répressions systématiques, sont souvent minimisées dans les récits publics. Des centaines de milliers d'Algériens ont été victimes de massacres de villages entiers, de répressions aveugles et de violences inouïes infligées par les forces coloniales. Des milliers de civils ont été assassinés lors des révoltes, exécutés après avoir été torturés ou déportés vers des camps. La reconnaissance de ces souffrances reste un point de friction majeur dans les relations bilatérales.

En Algérie, cette guerre demeure un traumatisme central et un symbole de la lutte pour l'indépendance. Le 19 mars 2025 pourrait être un moment où la question de la mémoire coloniale se cristallise davantage, renforçant le sentiment d'injustice qui persiste dans la société algérienne. La quête de justice pour les victimes de la répression coloniale, les demandes de reconnaissance officielle des crimes commis, ainsi que les ressentiments envers une France perçue comme trop lente à faire face à son passé, alimentent le climat de méfiance.
De l’autre côté, en France, le sujet de la guerre d'Algérie reste aussi un terrain glissant, et cette question demeure également complexe et divisée. Longtemps minimisée ou évitée, la reconnaissance de la guerre et de ses conséquences a progressé, mais à un rythme qui n'a pas toujours satisfait les attentes de l’Algérie. La commémoration pourrait également raviver les tensions internes en France, où les crimes liés à la colonisation et le souvenir de la guerre d’Algérie et de ses répercussions restent un sujet de débats houleux. L’affaire du journaliste Jean-Michel Apathie, qui a été harcelé par la droite et l'extrême droite après avoir comparé le massacre de centaines de villages par les soldats français en Algérie au XIXe siècle à celui d'Oradour-sur-Glane par les nazis en 1945, vient nous le rappeler. La gestion de cette commémoration pourrait ainsi raviver de vieilles rancœurs.

La crise franco-algérienne aura des répercussions sur la communauté franco-algérienne. Cette population, déjà marquée par des mémoires complexes et des identités partagées entre les deux pays, pourrait se retrouver au centre de la tourmente. "Pendant des décennies, les Algériens en France ont été associés à des troubles sociaux et au terrorisme, une stigmatisation enracinée dans le passé colonial du pays. Cela a été encore gravé dans la conscience collective avec des attaques terroristes menées par des ressortissants algériens ou leurs descendants". Les tensions actuelles pourraient forcer certains membres de cette communauté à se positionner de manière plus tranchée, alimentant des sentiments d'incompréhension et de rejet. La crise diplomatique pourrait aussi intensifier la pression sur les Franco-Algériens. Les jeunes générations, nées en France mais issues de l’immigration algérienne, risquent de se retrouver dans une position particulièrement difficile. Le climat actuel risque de renforcer leur sentiment d'isolement, en accentuant les fractures entre leur double appartenance.
La crise risque également de nuire aux relations sociales et politiques au sein des quartiers populaires où la communauté franco-algérienne est souvent concentrée, et peut aussi exacerber des sentiments de frustration, de colère et d’impuissance. De nombreux jeunes issus de cette communauté pourraient voir dans la crise une manifestation d’un manque de reconnaissance, mais aussi un défi à leur identité.

L'impact de la crise franco-algérienne sur la communauté franco-algérienne serait donc profond et multiforme. Les membres de cette communauté se retrouvent pris entre les exigences politiques et historiques de deux pays aux relations de plus en plus fragiles. Dans ce contexte, la commémoration du 19 mars 2025 pourrait devenir un miroir de ces fractures, un moment où les contradictions se révèlent au grand jour, rendant encore plus complexe la construction d’une véritable paix mémorielle et d’une réconciliation authentique.
En somme, la commémoration du 19 mars 2025 ne sera pas simplement une journée de mémoire, mais un moment clé pour évaluer la direction des relations franco-algériennes. Si le climat de méfiance persiste, cette date pourrait se transformer en un symbole de rupture plutôt que de réconciliation. Les tensions actuelles, qu’elles soient mémorielles, politiques ou sociales, risquent de prendre le dessus et d’empêcher toute avancée vers une véritable réconciliation entre les deux pays. Dans ce contexte, la crise pourrait aussi nuire à la construction d’une paix durable et d’une réconciliation historique, rendant encore plus lointaine l’idée d’un avenir apaisé entre la France et l’Algérie.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.