La notion de tueurs de masse a émergé au cours des cinquante dernières années et est devenue un sujet de plus en plus présent dans les débats scientifiques et sociétaux. Ces actes, bien que rarement liés à des troubles psychotiques sévères, sont souvent l'expression d'une souffrance psychologique extrême, qui se manifeste à travers une crise à la fois meurtrière et suicidaire.
Caractéristiques et typologie des tueurs de masse
Les tueurs de masse présentent des profils variés et ont fait l’objet de nombreuses études visant à identifier leurs caractéristiques sociodémographiques et leurs motivations.
En 1986, Dietz définit le meurtre de masse comme plusieurs homicides commis par un seul individu, au même moment et au même endroit, ce qui le distingue du tueur en série, qui agit sur une période plus longue et en différents lieux (Dietz PE. Mass, serial and sensational homicides. Bulletin of the New York Academy of Medicine, 1986).
Les caractéristiques communes aux tueurs de masse incluent :
- Majoritairement des hommes, âgés de moins de 40 ans
- Isolement social, absence de relations intimes ou soutien familial
- Situation économique précaire (chômage ou emploi marginal)
- Antécédents de maltraitance infantile (Langman P., Why Kids Kill: Inside the Minds of School Shooters, 2009)
- Fascination pour les armes, notamment les armes à feu militaires
- Traits de personnalité antisociaux et narcissiques
- Sentiment d’injustice et de victimisation sociale
Ces profils suggèrent que le désespoir et l’exclusion sociale jouent un rôle déterminant dans la radicalisation de ces individus.
Facteurs psychologiques et psychopathologiques
Contrairement aux idées reçues, les tueurs de masse ne souffrent pas tous de schizophrénie ou de troubles délirants. Une étude de Stone (2015) a montré que seuls 20 % des tueurs de masse présentaient une maladie mentale sévère (Mass Murder, Mental Illness, and Men, Violence and Gender, 2015).
Cependant, d’autres troubles sont fortement corrélés avec ces crimes :
- Trouble de la personnalité narcissique : sentiment de supériorité et besoin de reconnaissance (Meloy JR. The Psychology of Stalking. 2001)
- Trouble de la personnalité antisociale : mépris des règles sociales et faible empathie
- Dépression sévère : perte de sens et tendance suicidaire
L’impulsion suicidaire est un facteur clé : la plupart des tueurs de masse terminent leur action par un suicide ou une confrontation avec la police (suicide by cop). Une étude portant sur 140 cas a révélé que ceux qui se suicidaient après leur acte faisaient plus de victimes que ceux qui se rendaient (Lankford A., Mass Shooters in the USA, 2019).
L’influence des médias et l’effet d’imitation
Le rôle des médias dans la médiatisation des tueries et la création d’un effet d’imitation (copycat effect) est fondamental.
- L’analyse de Towers et al. (2015) a démontré que les fusillades de masse aux États-Unis suivent un effet de contagion, avec un pic de risque dans les deux semaines suivant un événement médiatisé (Contagion in Mass Killings and School Shootings, PLOS ONE).
- Plusieurs tueurs ont directement mentionné d’autres criminels comme source d’inspiration (exemple : Elliot Rodger, auteur d’une tuerie en Californie en 2014, admirait les tueurs de Columbine).
- Certains médias glorifient ces individus en mettant l’accent sur leurs manifestes et leur idéologie, leur offrant ainsi une plateforme posthume.
Des recommandations ont été formulées pour limiter cet effet, notamment par l’OMS, qui suggère d’éviter de nommer les tueurs ou de publier leurs manifestes.
Radicalisation, terrorisme et exclusion sociale
La menace terroriste actuelle soulève la question des liens entre exclusion sociale, radicalisation et violence extrême.
Une étude de 2016 (Extremism, Religion and Psychiatric Morbidity in a Population-Based Sample of Young Men, British Journal of Psychiatry) a examiné les relations entre extrémisme, religion et troubles mentaux en analysant 3 679 hommes britanniques de 18 à 34 ans. Les résultats ont montré :
- Une corrélation entre attitudes extrémistes et trouble de la personnalité antisociale
- Une prévalence plus élevée de la dépression chez les minorités pakistanaises et noires par rapport aux blancs autochtones
- Un lien entre exclusion sociale et adhésion aux idées radicales
Ces résultats renforcent l’hypothèse selon laquelle l’exclusion sociale et le sentiment d’injustice jouent un rôle clé dans l’adhésion à des idéologies extrémistes.
Neurosciences et exclusion sociale
Une étude menée en Espagne (Frontiers in Psychology, 2018) a exploré les liens entre valeurs sacrées, exclusion sociale et radicalisation auprès de jeunes Marocains vivant en Catalogne.
Les résultats montrent que l’exclusion sociale modifie l’activité cérébrale dans le gyrus frontal inférieur gauche, une région impliquée dans le raisonnement moral et les valeurs identitaires.
L’exclusion favorise :
- Une sacralisation des valeurs du groupe
- Une augmentation de la volonté de se battre et de mourir pour ces valeurs
- Un renforcement du sentiment d’appartenance aux groupes radicaux
Ces résultats suggèrent que l’exclusion sociale peut transformer des valeurs ordinaires en principes absolus, rendant les individus plus vulnérables à la radicalisation violente.
Quelles stratégies de prévention ?
Face à ces constats, plusieurs stratégies de prévention sont envisageables :
- Limiter la médiatisation des tueurs de masse pour réduire l’effet d’imitation
- Renforcer les politiques de santé mentale, notamment pour les jeunes en situation d’exclusion
- Détecter précocement les signes de détresse psychologique et sociale
- Mettre en place des programmes de déradicalisation basés sur le rétablissement du lien social
- Développer des initiatives de lutte contre l’isolement à travers l’éducation et l’emploi
Conclusion
Les tueurs de masse et les individus radicalisés partagent des facteurs communs : exclusion sociale, frustration identitaire et sentiment d’injustice. Leur passage à l’acte semble être l’aboutissement d’un processus complexe mêlant souffrance psychologique, isolement et quête de sens.
L’étude de ces phénomènes nécessite une approche pluridisciplinaire combinant psychologie, sociologie et neurosciences pour développer des stratégies de prévention efficaces.