Dans un texte publé dans la revue NAQD en 1994, « Psychiatrie du sujet. Psychiatrie assujettie », le Dr Benouniche adopte une posture critique vis-à-vis de la pratique psychiatrique en Algérie, tout en plaçant un accent particulier sur la nécessité de prendre en compte la dimension sociale et la subjectivité dans notre discipline. Son travail interpelle sur l’importance d’élargir notre compréhension des troubles mentaux, au-delà de l'approche strictement biologique ou individuelle.
Il est fondamental de soulever la question de l’utilité d’une approche psychopathologique sociale pour expliquer certains troubles récemment apparus en Algérie, tels que les addictions, le suicide, les violences sociales, les états de stress post-traumatique, etc. Ce questionnement dépasse le cadre national et trouve écho dans de nombreuses sociétés, particulièrement celles confrontées à des transitions sociales et économiques rapides. Nous sommes face à un débat universel qui implique de reconsidérer les liens entre santé mentale et transformations sociales, et aucune société ne peut se soustraire à cette réflexion.
Il est certes complexe d’apporter une réponse définitive à cette question, mais il est crucial de souligner l’importance d’une approche multidimensionnelle. Une telle approche permet de prendre en compte les diverses couches de la souffrance psychique, en intégrant à la fois les dimensions biologiques, sociales et psychologiques. En ce sens, les psychiatres ont collaboré de manière étroite avec les spécialistes des sciences sociales, notamment les sociologues et les anthropologues, afin d’examiner les interactions entre la société et la maladie mentale. Une analyse qui se limiterait à une perspective strictement individuelle et personnelle, ou qui serait uniquement centrée sur une explication sociale, risquerait de réduire la complexité des troubles mentaux à des facteurs unidimensionnels. De même, une approche globale qui diluerait l’expérience subjective personnelle au profit d’une vision strictement collective pourrait se révéler tout aussi réductrice.
Un aspect fondamental de cette réflexion est de se demander si, au-delà des vulnérabilités individuelles, il existerait une vulnérabilité structurelle propre à une société donnée. Cette question ouvre des perspectives passionnantes sur la manière dont les conditions socio-économiques, les conflits et les transformations sociales influencent la santé mentale à l’échelle collective. En d’autres termes, peut-on envisager que certaines manifestations de souffrance individuelle trouvent leur origine dans un contexte social dégradé ? La psychiatrie se trouve ici face à un défi majeur : celui de comprendre comment les dysfonctionnements sociaux peuvent se répercuter sur la santé mentale des individus.
La psychiatrie sociale a pour objectif d’identifier les facteurs sociaux susceptibles de provoquer des troubles mentaux. Parmi ceux-ci figurent la pauvreté, les inégalités sociales, l’exclusion, les violences systémiques, l’adversité sociale, ainsi que les discriminations. Cette approche a connu un certain déclin au profit de la psychanalyse et des avancées de la psychiatrie biologique. Cependant, elle a également été confrontée aux critiques de l’antipsychiatrie, qui dénonçait la pathologisation de la souffrance humaine et accusait la psychiatrie d’être un outil de contrôle social.
Aujourd’hui, cette question reste en suspens : quels modèles théoriques la sociologie, la psychiatrie, ainsi que des disciplines comme l’économie politique, la médecine sociale ou l’anthropologie médicale, peuvent-elles proposer pour décrire et comprendre la souffrance sociale ? Il est nécessaire de revenir sur ces modèles en considérant les apports croisés de différentes disciplines. Par exemple, l’anthropologie médicale pourrait éclairer la manière dont les différentes cultures interprètent et réagissent aux troubles mentaux, tandis que l’économie politique permettrait de mettre en lumière les inégalités économiques et leur impact sur la santé mentale.
Le champ de la psychiatrie s’est progressivement élargi, passant de la seule étude des maladies mentales à une approche plus globale des problèmes de santé mentale. La notion de santé mentale, dans ce contexte, se trouve intrinsèquement liée aux problèmes sociaux, à la qualité de vie et au bien-être des individus. Dans cette perspective, les troubles mentaux ne peuvent être dissociés des facteurs sociaux et économiques qui conditionnent l’existence des individus. La santé mentale, loin d’être une réalité isolée, est indissociable des déterminants sociaux qui façonnent les vies.
En Algérie, les événements tragiques qu’a vécus la société, notamment les guerres civiles et les bouleversements politiques, ont profondément affecté les valeurs et les fondements sociaux. Il semble évident que ces transformations ne peuvent être sans conséquences psychopathologiques, tant au niveau individuel que collectif. Face à de tels enjeux, les outils théoriques traditionnels de la psychiatrie, souvent centrés sur des modèles biomédicaux et individualistes, se révèlent insuffisants. Ils ne permettent pas d’appréhender la souffrance humaine dans toute sa complexité. C’est pourquoi il devient impératif de réexaminer le champ de notre discipline, d’adopter des approches plus intégratives et de repenser nos outils théoriques et pratiques afin de mieux répondre aux défis contemporains.
Il nous appartient en définitive, en tant que professionnels de la santé mentale, de dépasser les cadres traditionnels et d’envisager des approches plus holistiques et interdisciplinaire, capables de prendre en compte la souffrance sociale, les transformations culturelles et les vulnérabilités structurelles. Ce chemin, bien que complexe, est nécessaire pour répondre aux défis actuels de la psychiatrie en Algérie et ailleurs.