La question de la mémoire, de l’oubli et de la reconnaissance des crimes passés est au cœur du débat sur la guerre d’Algérie. La citation de Paul Ricœur, « Ne peut-on pas dire que certains peuples souffrent d’un trop de mémoire, comme s’ils étaient hantés par le souvenir des humiliations subies lors d’un passé et aussi par celui des gloires lointaines ? Mais ne peut-on pas dire au contraire que d’autres peuples souffrent d’un défaut de mémoire comme s’ils fuyaient devant la hantise de leur propre passé ? » exprime l’essence de ce dilemme. Alors que certains peuples semblent être accablés par un trop plein de mémoire, d’autres souffrent d’un déni ou d’une amnésie volontaire quant aux violences de leur histoire.
En France, la guerre d'Algérie est encore largement un sujet tabou, une mémoire à moitié reconnue, souvent minimisée ou réécrite. Les propos de Jean-Michel Apathie sur RTL, qui ont récemment enflé la polémique, illustrent cette ignorance ou cette forme d’aveuglement délibéré qui sévit tant chez les dirigeants que parmi les citoyens. L’idée que l’histoire de la colonisation et de ses crimes soit traitée avec si peu de respect pour la réalité des souffrances infligées aux Algériens pendant la colonisation et la guerre d’indépendance est une trahison des valeurs fondamentales de la République française. Cette incapacité collective à faire la lumière sur les atrocités de la guerre d’Algérie, qu’il s’agisse des tortures, des massacres, ou de la répression systématique, témoigne d’une déviance historique, d’une volonté d’éviter la confrontation avec un passé honteux.
Il est aisé de constater que les effets du colonialisme se font encore sentir. Il est par exemple crucial d’examiner la grande similitude qui existe entre les mentalités coloniales qui ont justifié la « mission civilisatrice » de la France en Algérie et certaines positions actuelles concernant l’intégration des migrants. Cela peut être illustré par la confrontation entre deux conceptions du « civiliser » : celle qui prévalait au moment de la conquête coloniale, et celle que l’on peut retrouver dans le discours de certains intellectuels contemporains, comme Kamel Daoud.
L’un des aspects les plus choquants du discours colonial était la conviction que les peuples colonisés, et notamment les Algériens, étaient intrinsèquement inférieurs et nécessitaient d’être éduqués, disciplinés et "civilisés" à travers des exemples et des sanctions. C’est ce que soulignent les psychiatres Antoine Porot et C. Arrii, qui, dans leur ouvrage L’impulsivité criminelle chez l’indigène algérien (1932), écrivent : « Ne perdons pas de vue que c'est surtout par des exemples et des sanctions qu'on apprendra à ces êtres frustres et trop instinctifs que la vie humaine doit être respectée, que l'intérêt individuel a ses limites dans l'intérêt collectif ; besogne ingrate, mais nécessaire, dans l'œuvre générale de civilisation à laquelle nous sommes tous appelés à collaborer. » Cette idée que l’indigène algérien devait être éduqué par la contrainte, comme un enfant indiscipliné, reflète parfaitement la mentalité coloniale, qui voyait les Algériens comme des « êtres frustres » à élever. L'idée sous-jacente est celle d'une hiérarchie raciale et morale qui justifiait la violence et la domination.
Aujourd’hui, certains discours sur l’intégration des migrants, notamment de la part d'intellectuels comme Kamel Daoud, reproduisent cette logique, bien que sous une forme plus subtile. Daoud, dans son texte « Cologne, lieu de fantasmes » (2016), fait une remarque qui, tout en paraissant humaniste, résonne avec la même logique de devoir imposer des « valeurs » supposées supérieures aux immigrés, notamment musulmans. Il affirme : « Mais fermer les yeux sur le long travail d’accueil et d’aide, et ce que cela signifie comme travail sur soi et sur les autres, est aussi un angélisme qui va tuer. Les réfugiés et les immigrés ne sont pas réductibles à la minorité d’une délinquance, mais cela pose le problème des « valeurs » à partager, à imposer, à défendre et à faire comprendre. Cela pose le problème de la responsabilité après l’accueil et qu’il faut assumer. » Là encore, l’idée sous-jacente est que ces populations, qualifiées de « délinquantes » ou « à problème », doivent être éduquées et moralement redressées. Cette vision met l’accent sur le besoin d’« imposer » des valeurs qui, en l’occurrence, sont perçues comme étant non seulement supérieures, mais aussi comme un impératif pour l'intégration. La similitude entre ces deux discours est frappante.
Emmanuel Macron, bien que plaidant pour une reconnaissance des faits, a insisté à plusieurs reprises sur le fait qu'il n'y aurait pas de « repentance » de la part de l'État français. Il évoque une « vérité » à chercher, une « reconnaissance » à obtenir, mais il semble ignorer que cette reconnaissance a été retardée de manière systématique, au prix d'une amnésie qui a non seulement entravé la guérison des mémoires, mais a aussi permis le jeu des manipulations politiques et des marchandages historiques. Le récent aveu de la responsabilité française dans les assassinats de Ali La Pointe, Maurice Audin, Ali Boumendjel, ... est une avancée, mais elle reste un geste isolé dans un processus qui peine à se concrétiser dans sa globalité.
La démarche de Macron, qui tend à reconnaître ces crimes par petites touches, donne l’impression que la France veut gérer sa mémoire à son propre rythme, sans prendre la pleine mesure des douleurs qu’elle a causées. Ce « compte-goutte » de la reconnaissance, loin de favoriser la réconciliation, contribue au contraire à entretenir l’amnésie collective et à détourner les débats de la véritable question : celle de la reconnaissance totale des crimes commis pendant la guerre d’Algérie et les 132 longues années de colonisation. Il est urgent que la France prenne la décision de reconnaître sans ambiguïté l'ampleur de ces crimes et leurs conséquences sur les vies des millions de personnes concernées, en Algérie comme en France.
Cette approche par petites étapes et sans véritable mise en perspective globale est d’autant plus problématique qu’elle fait le jeu des révisionnistes et des marchands d’histoire, qui manipulent les mémoires pour servir des intérêts politiques et géopolitiques à court terme. Le silence persistant autour de cette guerre, et la volonté de ne pas remettre en question les fondements de la colonisation, ne font que maintenir un climat de méfiance et de division entre les communautés concernées.
En outre, la question des traumas laissés par cette guerre, tant du côté des Algériens que des Français, est un élément essentiel de la réflexion. Des centaines de milliers de personnes, de part et d'autre de la Méditerranée, portent encore les cicatrices de cette guerre, et nombre d'entre elles souffrent de troubles psychologiques sans jamais pouvoir trouver l'espace nécessaire pour exprimer cette souffrance. A plusieurs occasions, j’avais souligné l’absence d’une prise en charge adéquate, et le déni généralisé de ces traumatismes dans les deux sociétés. Pourtant, cette mémoire traumatique ne disparaîtra pas tant qu’elle n’aura pas été pleinement reconnue. Le silence et la dissimulation ne font qu'aggraver la souffrance et ralentir la guérison collective.
Le cas de Maïssa Bey, qui évoque dans ses livres le fantôme de la guerre d'Algérie et les douleurs transmises à travers les générations, est emblématique. La mémoire familiale et collective se mêle et se transmet, et la guerre continue de hanter ceux qui ont vécu directement ces événements, mais aussi leurs descendants. Cette guerre, qui a fait plus d’un million de morts du côté algérien et des dizaines de milliers de victimes du côté français, continue d’avoir des répercussions profondes sur les sociétés concernées.
La guerre d’Algérie n’est pas un simple épisode du passé ; elle reste un trauma vivant. Il est d'autant plus crucial de comprendre les mécanismes de cette mémoire, entre histoire personnelle et histoire collective, pour permettre aux individus et aux sociétés de surmonter cet héritage douloureux. Comme le disait Paul Ricœur, la mémoire collective peut être un piège, à la fois pour ceux qui sont accablés par un trop de mémoire et pour ceux qui choisissent d’oublier. C’est à la France de se libérer de cette amnésie, d’affronter son passé colonial dans son intégralité, pour que la réconciliation ne soit pas un vain mot.
Il est désormais indispensable que la France prenne enfin ses responsabilités, non pas à travers une série de reconnaissances parcimonieuses, mais par un acte de vérité total, qui mette fin à cette guerre de mémoire et permette aux victimes, d'ici et d'ailleurs, de trouver une forme de réparation.