Le concept de disqualification sociale désigne un processus d'affaiblissement, voire de rupture, des liens entre l’individu et la société. Il se traduit par la perte progressive de la protection sociale et de la reconnaissance symbolique, deux piliers fondamentaux de l'intégration. L’individu disqualifié devient vulnérable face à l’avenir, non seulement sur le plan matériel, mais aussi moralement, accablé par le regard stigmatisant et dévalorisant de la société.
Ce concept a été développé par Serge Paugam, à travers ses travaux portant sur les personnes touchées par la précarité et la grande pauvreté. Selon lui, la disqualification sociale suit un enchaînement de phases : d’abord, une fragilisation liée à l’instabilité de l’emploi, qui rompt le lien d'intégration par le travail ; ensuite, une phase de dépendance vis-à-vis des dispositifs d’assistance sociale, où l’individu perd en autonomie ; enfin, une marginalisation durable, marquée par l’impuissance des institutions à réintégrer pleinement ces individus dans le tissu social.
La désaffiliation sociale, concept développé par Robert Castel, illustre le glissement progressif d’un individu depuis une position d’intégration stable vers une zone de vulnérabilité, puis vers une zone d’exclusion. Ce processus n’est pas uniquement économique ; il est également relationnel et identitaire, car il entraîne une dégradation des liens sociaux (familiaux, professionnels, communautaires), qui fondent l'appartenance à une société. Il met en lumière un problème structurel de fragilisation de la cohésion sociale, liée notamment à la précarisation de l’emploi, à l’érosion des solidarités et à l’affaiblissement du sentiment d’utilité sociale.
L’intégration sociale, quant à elle, désigne le degré d’insertion de l’individu dans un réseau de relations sociales, au sein duquel il partage normes, valeurs et objectifs communs. Être intégré, c’est occuper une place reconnue dans l’espace social et se sentir légitime dans cette appartenance.
Les enfants issus de l’immigration postcoloniale ou économique sont souvent pris entre deux mondes : la culture d’origine transmise par leurs parents et celle du pays d’accueil. Ce tiraillement peut générer une double tension identitaire, parfois source de conflits internes et de mal-être psychologique. Longtemps, les troubles rencontrés par ces jeunes ont été interprétés à travers une lecture culturaliste, mettant la culture au centre de toute explication, au détriment d’approches prenant en compte les facteurs socio-économiques, les parcours migratoires et les discriminations systémiques.
Leurs difficultés ne relèvent pas uniquement du choc culturel. Elles sont étroitement liées aux inégalités structurelles et aux multiples formes d’exclusion auxquelles ils sont confrontés : pauvreté, chômage, discrimination à l’embauche, ségrégation urbaine, contrôle policier, invisibilisation politique. Ces jeunes vivent souvent dans des espaces socialement dévalorisés, où les perspectives d’ascension sociale sont réduites, ce qui participe à une expérience vécue de la défaite sociale.
Notre hypothèse est que la disqualification sociale au sens où l’entend Serge Paugam représente une situation comparable à celle des enfants de migrants. Leur position est socialement dévalorisée et disqualifiée avec un risque de stigmatisation. Ces « jeunes en survie » connaissent des difficultés d’intégration. « Ainsi, le problème qu'affrontent ces jeunes n'est pas d'être en dehors de la société, … Mais ils ne sont pas non plus dedans puisqu'ils n'y occupent aucune place reconnue et ne paraissent pas susceptibles de pouvoir s'en ménager une. » Eux aussi sont confrontés à un processus de dévalorisation sociale, où leur appartenance nationale est mise en doute. La cité où ils résident est "elle-même disqualifiée.". Ils ne sont pas en dehors de la société, mais ils y occupent une place incertaine, floue, non reconnue. Cette absence de reconnaissance crée un sentiment d’exclusion symbolique, renforcé par la stigmatisation raciale et sociale.
Leur expérience reflète une forme contemporaine et spécifique de la disqualification sociale.