Le prix Goncourt de la poésie remis hier à Abdellatif Laâbi

 Récompense du poète au chant singulier C'est dans la discrétion que le prix Goncourt 2009 de la poésie a été remis officiellement, hier à Paris, au poète marocain Abdellatif Laâbi, figure prolifique de la littérature francophone moderne. L'Académie Goncourt l'a primé pour l'ensemble de son œuvre, riche d'une trentaine de publications. Cet auteur, l'un des importants de la génération post-indépendance marocaine, est aussi un romancier, dramaturge et traducteur.

 

Récompense du poète au chant singulier

 

C'est dans la discrétion que le prix Goncourt 2009 de la poésie a été remis officiellement, hier à Paris, au poète marocain Abdellatif Laâbi, figure prolifique de la littérature francophone moderne. L'Académie Goncourt l'a primé pour l'ensemble de son œuvre, riche d'une trentaine de publications. Cet auteur, l'un des importants de la génération post-indépendance marocaine, est aussi un romancier, dramaturge et traducteur.

Abdellatif Laâbi est né en 1942 à Fès, «ville-labyrinthe où les enfants se frottent à la vie, cimetières où l'on joue au football pieds nus pour ne pas abîmer ses chaussures» écrit-il, pour célébrer cet univers, source de sa poésie. Le fils de l'artisan-sellier, après une scolarité dans sa ville natale, s'envole vers Rabat la capitale, où il a suivi des études de lettres à l'Université Mohammed V. Il a ainsi participé à la création du Théâtre universitaire marocain, en 1963.


Durant cette époque d'effervescence culturelle et d'engagement intellectuel au Maghreb, Laâbi donne sens au combat de l'écrivain en créant en 1966 la revue Souffles, afin de porter la révolution esthétique et politique dans la Cité. Les membres fondateurs de cette revue, Mohamed Khaïr-Eddine et Mostafa Nissaboury entre-autres, promettaient ainsi une « guérilla linguistique », une sorte de "terrorisme" graphique qui consistait à renouveler les formes et l'esthétique de la littérature francophone maghrébine pour la débarrasser de ses alinéations.

 

Malheureusement, la revue allait disparaître suite à l'arrestation de ses membres par le régime de Hassan II. Condamné à dix ans de prison, Abdellatif Laâbi allait connaître les geôles du Maroc de 1972 à 1980. Cinq après sa libération, il quitte son pays natal, source de son inspiration dans sa poésie plurielle, en s'exilant en France pour rejoindre sa femme et ses enfants. A travers les « Chroniques de la citadelle d'exil », correspondance épistolaire du poète en prison, on découvre son expérience de l'enfermement, où il questionne le corps, l'humain, en tentant d'apporter son amour a ses proches.

 

«Les Fruits du corps», «Mon cher double», «Tribulations d'un rêveur attitré», «Poèmes périssables», «Le soleil se meurt», «Le Spleen de Casablanca», «L'Etreinte du monde» sont les quelques titres d'une vingtaine de recueils poétiques de l'auteur. La poésie de Laâbi est un mélange de révolte et de beauté esthétique. Son écriture est pleine de saveur et de splendeur qui expriment des choses banales de la vie auxquelles il donne un sens inattendu, une grandeur inaperçue, une couleur cachée. Sa poésie exprime aussi une forte énergie, un interminable souffle, un grand cri silencieux et une révolte pointée contre les injustices du monde.

 

Laâbi le romancier a publié une œuvre autobiographique, «Le Fond de la jarre», où il questionne le clair-obscur de l'individu, mais aussi « Le chemin des ordalies ». Son son récit le plus atypique est « L'OEil et la nuit », paru en 1969. L'auteur de la pièce théâtrale «Rimbaud et Shéhérazade» est par ailleurs un excellent traducteur qui a, notamment, traduit l'un des grands poètes contemporains arabes, le feu Mahmoud Darwich.

 

La maison d'éditions La Différence sort demain deux œuvres de cet auteur : le second tome des œuvres complètes, « Œuvre poétique II », et «Le livre imprévu», dans lequel Laâbi « revient sur ses pas pour s’interroger sur le parcours qui l’a mené de la médina de Fès où il est né et a grandi, à sa vie actuelle », annonce l'éditeur.

 

Le Goncourt de la poésie a récompensé un poète au chant singulier qui s'adresse toujours aux oreilles plurielles du monde.

Mohammed Yefsah

 

Extrait:

Le règne de barbarie (1980)

 

Cri du rossignol des poètes imbéciles Cri de la rage clignotante d’aérolithes sarclés Cri de la tripe à l’orée des abattoirs Cri du gâchis séculaire intimant l’Arrêt
cri des concentrations boulimie de l’argent
cri des trésors miraculés suspendus aux sorciers
cri charlatanerie docte à la suite du pouvoir
cri salué des flancs du génocide
cri médiéval lumière des époques obscures
cri je patine sur les rails du chaos
cri le vent s’arrêtera changé criquets à la gesticulation
cri tassé à la lie de la mémoire devenue organe
cri de Continent le tam-tam nous couvre des voix
cri gosier tu ne contiens que la plus dérisoire de mes détonations
cri je suis plus qu’homme quelque chose quelqu’un en tragique expansion
cri coulée mienne incandescente
cri je noierai cette planète d’une poésie asphyxiante
marteau-piqueur gaz bruts que je réserve
cri je sais parler mais pas aux puissants
cri o b j e c t e u r
cri la trahison de l’ami du déporte-parole
cri les dégueulades tournées du marasme
cri la bile renvoyée en quadrilatères hissés
cri prostitution du musicien singe à se tordre
cri la morgue philosophale criticaillante
nous enterrant en notre nom vivants
cri qu’on foute la paix aux salauds que nous sommes
cri Assez


impudique chanteuse Vieille hétaïre Nous scalpant dans le sang fébrile Nous embobinant Nous lâchant fétu et paille à la fraternité du délire sensitif D’un lyrisme que nous pétons mutations de toutes facultés Nous tapant sur les cuisses et les dos mutuels Ronronnant l’imbécile refrain de la fraternité d’exclusion Chante Oum Kalthoum ta voix nous pourfend et nous fait rire au summum de la jouissance



fossile carnivore Sœur du mammouth surpris Mais incalculable
f o r c e

 

Site officiel de l'auteur:

 

http://www.laabi.net

 


 

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