Lettre aux vulnérables et à tous les autres

Quand les portes s’ouvriront, s’il vous plaît ne refermez surtout pas vos fenêtres, laissez les ouvertes chaque jour, chaque soir, car par la fenêtre depuis des semaines se déploie, s’invente, et doit encore s’inventer chaque jour un espace de partage, celui des voix  et des regards, toute génération confondue.

Les semaines passent et au cœur de ce qui fut décrit comme un effort de guerre, se fait entendre la peur du retour à ce qui serait soit disant la paix. Cette peur se nourrit légitimement des conséquences économiques qui ne peuvent qu’engendrer un désordre social qui ne ressemblera en rien à un retour paisible à l’ordre précédent. C’est qu’il n’y avait précédemment que désordre, plainte et soulèvement. C’est alors qu’abondent les rhétoriques et les textes des experts du lendemain.

Ceux qui parlent de guerre ne font que trahir leur effroi à l’idée que ce qui arrive pourrait être le début d’une révolution.   Mais ce n’est pas non plus une révolution car un confiné n’est pas révolutionnaire : la révolution demande des acteurs, une scène et des mots d’ordre esquissant les figures d’un renversement autant de conditions que le rétrécissement et l’immobilité des espaces de vie rendent improbables, sinon encore impossibles.

Nous devrions répéter séparément aujourd’hui, inventer les gestes et les signes d’un scénario novateur sans savoir encore dans quelle pièce nous devrons ou pourrons jouer quand nous serons à nouveau réunis ? 

Nous sommes circonscrits, bordés, limités, contrôlés en toute chose  et c’est alors que se pose la question peut-être « révolutionnaire » : en quoi consiste désormais le régime du débordement ? Comment découvrir et préserver l’incontrôlable et l’indéterminable dans le confiné ?

Comment le confinement nous fait-il éprouver à la fois nos limites et notre capacité de les déborder ?

Le déconfinement pourrait bien être dans l’esprit de ceux qui nous dominent une façon de réintégrer les limites dans lesquelles nous sommes des producteurs et des consommateurs rentables, provisoirement arrêtés et éperdument suspendus au décret libérateur qui doit nous permettre de réintégrer l’espace des classes laborieuses. Tout ne parle que frontière, distance salvatrice, seuil d’intolérance et danger mortel de tout franchissement.

N’est-ce pas au contraire le moment privilégié où par excellence nous pouvons inventer les formules et les gestes qui débordent tout confinement possible et construire les limites que nous imposerons à ceux qui nous gouvernent ?

Non ce n’est pas la révolution mais cela peut être le temps du jeu.

Nous jouons, nous devons jouer, et nous sommes nombreux à jouer. Nous inventons des règles, c’est le temps des faire comme si, c’est le temps du quasi,   temps de la répétition qui précède la représentation ? Et quand le rideau se lèvera serons nous prêts à jouer pour de vrai, à vivre un autre carnaval ?

Il n’y a de révolution que carnavalesque. Est-ce que nous sommes en mesure de vivre dès maintenant un confinement carnavalesque ? dans lequel la permutation des places la distribution des choses sont agitées de mouvements inédits même à une échelle réduite ? Le confinement pourrait-il être vécu comme l’expérimentation d’une maquette, celle d’un monde résistant, solidaire et qui, lorsque les portes se ferment, s’ouvrent alors ses fenêtres.

Aujourd’hui je pense à ce « déconfinement progressif » décrit si platement, sur un ton si clérical par un homme jeune et déstabilisé dans ses certitudes, se faisant le porte parole de la gravité, de la responsabilité, presque tenté de plaider coupable pour gagner encore en grandeur dans un élan parfaitement composé vers la vérité…  Etait-il assis ou debout pour lire sur le prompteur la déclaration nécessaire et attendue ? Il devait être assis, sur ce fauteuil présidentiel, ce fauteuil qu’il a tant voulu conquérir, sur lequel il rêvait d’asseoir sa gloire monarchique, sa jouissance impériale, satisfaire ses fantasmes de surpuissance précoce. Mais le voici à terre, atterré, atterrissant sur un sol incertain,  inconnu de lui. Le voici  dégurgitant des phrases tristes et pesantes de penseur accablé par le poids de ce qu’il lui faut dire. Les personnes âgées, celles qui ne sont pas encore mortes, devront rester confinées puisqu’elles ne produisent rien, ne font rien, elles qui coûtent de l’argent quand il faut les maintenir en vie, elles qui contractent le mal plus que tout autre, qui contaminent, elles doivent rester confinées. Entendons alors que les handicapés, et surtout tous les chômeurs doivent s’abstenir d’envahir l’espace public bientôt libéré. Nous portons un nom imparable, non plus celui restrictif et usé des « vénérables » : nous sommes les Vulnérables. Et les enfants ? Il est clair que si les parents actifs et productifs retournent au travail pour faire marcher « la reprise » économique, eh bien ces enfants doivent eux aussi être libérés du confinement pour ne pas entraver la dite « reprise ». J’imagine que les enfants des chômeurs seront dispensés… Les professionnels de la santé ont tout fait pour échapper aux gestes de sélection dans la prise en charge des malades. Ils en ont fait une exigence éthique. Mais le président sélectionne lui, sans crise de conscience. Celles et ceux qui ne font pas directement fonctionner la reprise du marché n’ont pas à encombrer l’espace public. Les vulnérables ne doivent compromettre l’action des invulnérables. Ainsi, en plein santé, terrassée à mon tour  je suis prête à m’excuser d’être encore là, comme un souci national,  une charge inutile, une existence excédentaire  surnuméraire,  ce corps et cette vie de trop qui jour après jour pourrait peut-être  perdre le goût d’écrire, de penser, de vivre puisque la « reprise » n’a pas besoin de moi.

Jour de colère ! Comme faire entendre quelques bribes de mon dies irae ?

J’ai pourtant encore envie de dire quand même ceci aux Vulnérables comme à tous les autres : 

Quand vous allez ouvrir votre porte pour marcher dans la rue, pour partager l’espace de la communication et du travail, vous qui serez bientôt déconfinés, quand vous allez pratiquer les nouveaux exercices laborieux de la proximité productive et réanimer les énergies consommatrices,

qu’il soit clair que ces gestes et activités sont nécessaires à la pérennisation de la cohésion sociale et à la vitalité collective, mais il faut qu’il soit aussi clair que les « déconfineurs » sont absolument déterminés pour veiller à la reconduction de tout ce qui fut dénoncé et refusé depuis des semaines, des mois et même des années. La reprise pour eux est le chemin du retour.

Alors comment faire pour que cette fameuse reprise entérine tout ce qui fait que ce que nous traversons aujourd’hui soit aussi un point de non retour ?

Quand vous allez retrouver la place que vous occupiez hier, cette place que vous deviez impérativement occuper  pour avoir le droit de vivre  de survivre de vous nourrir et de nourrir les vôtres, quand le déconfinement  se présentera très bientôt comme le scénario d’une ouverture, d’une libération, d’un débridement des gestes et des relations, ne soyons pas dupes.

Quand les portes s’ouvriront, s’il vous plaît ne refermez surtout pas vos fenêtres, laissez-les ouvertes chaque jour, chaque soir, car par la fenêtre depuis des semaines se déploie, s’invente, et doit encore s’inventer chaque jour un espace de partage, celui des voix et des regards, toute génération confondue. 

Opère alors un partage des signes, ceux de la colère, des chagrins, des deuils et aussi des talents,  ceux de l’art, ceux de l’humour, ceux des énergies ludiques. C’est là que se prépare peut-être l’invention d’un nouvel espace public celui de la joie comme  de la colère comme il est aujourd’hui celui de la gratitude et de la respiration.

Espace aérien qui, sans que l’on puisse voler, ressemble malgré tout à celui des oiseaux. Fenêtre d’où l’on regarde le monde avec une certaine hauteur et où se joue les nouvelles figures du voisinage. Invention d’une rue aérienne, sonore, vocale et musicale. Une poétique de la résistance au pire, au mensonge et à la mort. Les fenêtres sont les nouvelles ouvertures, béances, trouées qui dans toute architecture rythment nos constructions pour accueillir la lumière et permettre la respiration. Aujourd’hui elles font plus, elles se substituent aux portes et inventent une autre rue.

Partage non électoral des voix qui réclament de vivre dans plus de liberté et plus de justice, qui demandent de respirer un air sans virus, et sans poussière, d’ouvrir sa fenêtre sur la lumière de ce si beau printemps. C’est la respiration d’un réseau de liens où le voisinage découvre son potentiel de métamorphoses,  son énergie inventive, sa force collective. Si les fenêtres s’ouvraient encore davantage n’y aurait-il pas moins de violences et de crimes qui se perpètrent encore derrière des volets encore clos ? 

Voilà pourquoi en ce printemps douloureux et difficile, ouvrons nos fenêtres et surtout ne les fermons pas le soir fétichisé du 11 mai.

Nous avons plus que jamais besoin de la lumière et de l’air dont la rue nous prive de plus en plus.

Par les fenêtres ouvertes chaque jour  un monde s’ouvre qui ne ressemble en rien à cette fausse fenêtre qu’est la télévision.

Lundi soir, le président a dû lui-même se soumettre au temps des fenêtres puisqu’il lui a fallu attendre la fin du concert des voix, des sons et des musiques chaleureuses et gratifiantes issus de toutes les fenêtres avant de prendre la parole Nous voulions parler, chanter, faire du bruit et de la musique avant de lui laisser la parole : il a dû nous l’accorder, nous laisser la priorité.

Nous avons désormais notre horloge, elle est étrange, à la fois impérative et mobile, non plus soumise à la scansion des heures du travail et du loisir, du dedans et du dehors coutumiers. Notre horloge est celle des jours et des nuits, des appels et des échanges, des rythmes imposés par la faim, le sommeil, le travail à domicile et parfois la maladie. Nous sommes les maîtres de cette nouvelle horloge qui est aussi celle des voisinages, celle qui a soumis symboliquement l’horloge du pouvoir afin de célébrer le travail et le courage de celles et ceux qui ont aujourd’hui le vrai pouvoir, celui de nous faire vivre ou mourir. Il est temps que nous fassions sentir à tout ce qui nous emprisonne que nous pourrions désormais changer l’air du temps, changer d’air, changer de temps pour changer de monde.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.