L'Accord Grec commence déjà à perdre ses roues (Frances Coppola)

 

Voici un article de Frances Coppola, qui écrit dans diverses revues sur l'économie, la finance, le système bancaire (elle y a travaillé pendant quinze ans). Également cantatrice, pleine d'humour et très attachée aux choses de la vie, cette Anglaise très sympathique  suit de très près la situation grecque et l'évolution de l'Union européenne. Je remercie Virgil Brill de m'avoir aidée à bien traduire la précision de sa pensée et son délicieux humour. 

 

 

L'Accord Grec commence déjà à perdre ses roues

Par Frances COPPOLA

 


Voici deux semaines, le monde a poussé un soupir de soulagement quand le gouvernement grec via son Parlement a imposé un nouveau plan de renflouement. Le premier ministre Alexis Tsipras a reconnu devant ses soutiens qu'il avait signé un plan auquel il ne croyait pas; son ministre des finances, Euclid Tsakalotos, le lendemain de l'Euro Sommet, a parlé du " jour le plus dur de sa vie". Mais avec le renfort des partis de l'opposition, la première tranche de réformes a été imposée le 15 juillet via le Parlement, suivie d'une deuxième le 22 juillet.

Certaines réformes– notamment la hausse de TVA – ont été immédiatement mises en œuvre. Mais nous savons que le cœur des Grecs n'y est pas. Ni le gouvernement ni le peuple grec ne veulent vraiment de ce plan de renflouement. Ce qu'ils veulent, c'est un allègement de la dette et la fin de l'austérité; mais ce qu'ils ont obtenu, c'est davantage de dette et même davantage d'austérité. Vont-ils avaler cela? Les créanciers sont - et c'est compréhensible - sceptiques.

Néanmoins, la législation est passée, et c'est supposé suffisant pour que reprennent les pourparlers à propos d'un troisième plan de renflouement.

Sauf que ce n'est pas le cas. Toutes les excuses du monde ont été utilisées pour éviter que les pourparlers ne commencent. D'abord, il fut question de "problèmes logistiques". Le gouvernement grec avait, à contrecœur, accepté de travailler avec les technocrates de la Troïka honnie, mais cela ne signifiait pas que leur vie allait être plus facile. Faisant état de problèmes de sécurité, le gouvernement a insisté pour que cela se passe dans un hôtel hors d'Athènes. Cela ne convenait pas, les représentants de la Troïka refusèrent de mener les pourparlers dans un hôtel. La Banque de Grèce finalement offrit son hospitalité.

Et dès le début des pourparlers, un groupe de créanciers mené par la délégation allemande a déplacé les poteaux de buts. Ils ont exigé du gouvernement grec qu'il fasse passer une troisième tranche de réformes comme pré-condition à un nouveau plan de renflouement. En parallèle, le ministre des finances allemand Schäuble émit des objections contre la "politisation" de la Commission Européenne. Selon le journal allemand de Francfort FAZ, Schäuble suggéra sévèrement que Juncker, par sa façon de négocier directement avec Tsipras, usurpait le rôle de l'Eurozone:

Dans la crise grecque, Juncker ne voulait pas, et ne veut pas, simplement considérer la Commission comme une partie des créanciers de la Troïka examinant la mise en oeuvre des réformes acceptées par Athènes, et négociant les détails techniques du nouveau programme d'aide avec le gouvernement grec. Bien plutôt, et de façon répétée, il a négocié directement avec le Premier Ministre Alexis Tsipras et ainsi renforcé chez ce dernier l'idée qu'il devait y avoir un accord "politique" sur les nouveaux prêts et un allègement de la dette au plus haut niveau. Schäuble a dit à plusieurs reprises que cette négociation ne relevait pas de l'autorité de la Commission mais de celle de l'Eurogroupe qui représente les prêteurs européens.

Hmm. Il semble y avoir quelque chose comme une lutte de pouvoir entre l'Eurogroupe (ou du moins le ministre des finances allemand et ses soutiens) et la Commission européenne. Le Président Juncker est énormément soulagé qu'il y ait un Accord; Wolfgang Schäuble pousse toujours pour le Grexit, sans être trop regardant sur les moyens. Je ne sais pas trop lequel j'aimerais voir gagner.

Le 24 juillet, la Grèce criblée de dettes est passée tout près d'un troisième plan de renflouement en adressant sa requête formelle au FMI, mais, selon certaines sources, "des problèmes logistiques" avaient retardé le début des pourparlers à Athènes. Le gouvernement grec, qui cherche un plan de renflouement de 86 milliards d'euros (94 milliards de dollars) pour 3 ans afin d'éviter la faillite financière et un exit chaotique hors de l'eurozone, avait d'abord pensé se passer du FMI, considérant l'agence comme trop encline à des mesures d'austérité draconiennes.

Mais le Dr. Schäuble n'est pas seul. Le coeur des Allemands n'y est pas plus que celui des Grecs. Le tabloïd allemand Bild est dégoûté à la perspective que l'on donne plus d'argent à ces paresseux de Grecs: les sondages d'opinions en Allemagne montrent une forte majorité en faveur du Grexit. Il y a un fossé dans la coalition gouvernementale entre la pragmatique Angela Merkel, qui voit plus les désavantages que les avantages d'un Grexit, et l'idéologique Dr. Schäuble, pour qui il est hors de question d'assouplir les règles afin de permettre à la Grèce de rester.

L'Europe de l'est et les états baltes sont largement sur la même position que Dr. Schäuble. Et la Finlande est même sur une ligne encore plus dure. Pour eux, la Grèce ne doit bénéficier d'aucun allègement de dette, parce que cela briserait les règles. Si les dettes grecques sont impayables, ou si la Grèce ne veut pas accepter l'austérité nécessaire pour les rendre payables (oui, je sais, c'est économiquement illettré, paix, macro-économistes!) elle doit quitter l'eurozone. Si elle souhaite rester, elle doit avaler sa potion amère – comme ils l'ont fait eux-mêmes.

Mais ce n'est pas l'attitude de la France. Ou de l'Espagne, ou de l'Italie. “À la grâce de Dieu”, pensent-ils. Et ils encouragent, cajolent et au final forcent la Grèce à rester, parce que leur propre avenir dans l'Eurozone devient soudain terriblement incertain.

La capitulation de la Grèce a mis en lumière un clivage idéologique entre la France et l'Allemagne. Pour la France, l'Europe est une unité indissoluble dont l'intégrité doit être préservée fût-ce au prix de changer les règles. Pour l'Allemagne, l'Eurozone est une institution fondée sur des règles, qui ne conviennent qu'à ceux qui peuvent ou veulent les appliquer. Ces deux visions sont difficilement conciliables – mais il faut qu'elles le soient, pour la survie de l'Euro. Les propositions venues des deux côtés d'aller vers une Union plus étroite et de nature fédérale semblent indiquer l'existence d'un terrain d'entente, mais elles sont en fait fondées sur deux visions de l'Union qui sont à l'opposé l'une de l'autre.

Ainsi les Grecs ne veulent pas vraiment l'accord, les Allemands ne croient pas réellement en un accord, et les Français sont terrifiés à l'idée que l'accord puisse échouer. Ce n'est pas une bonne base de négociation.

La BCE est douloureusement consciente du fait que l'avenir de l'euro est en danger. Les propositions allemandes d'un "Grexit temporaire" ont rendu manifeste pour la première fois qu'un état membre pouvait partir. Personne n'a été dupe du Grexit temporaire. Si l'un ou l'autre Exit s'avérait meilleur pour la Grèce que l'adhésion, non seulement la Grèce ne voudrait probablement pas retourner vers l'Union, mais encore d'autres pourraient la suivre hors de l'Union, ou pire encore cela prouverait que la Grèce ne serait pas autorisée à revenir dans l'euro. La BCE souhaite désespérément garder des pays dans l'euro. Logiquement, donc, sa position de base est similaire à celle de la France: tordre les règles, pour l'amour du Ciel, avant que tout cela ne se détricote (et que nous perdions nos emplois). L'allègement de la dette est nécessaire, alors inutile d'en parler. Oh, et s'il vous plaît arrêtez de nous demander de renforcer les règles. Nous détestons être détestés.

Il semble que nous soyons au début d'une épreuve de force. D'un côté ceux qui veulent une Union plus petite, plus étroite, sans "passagers": l'Allemagne, les Baltes, les Finlandais, les Européens de l'est, probablement les Hollandais. D'un autre côté ceux qui veulent que l'union actuelle fonctionne, même s'il faut assouplir les règles budgétaires: la France, l'Italie, l'Espagne, la BCE, la Commission Européenne, peut-être l'Autriche. Où est la Grèce dans tout ça? Elle se tient tranquille et fait ce qu'on lui demande (sauf son flamboyant ex-ministre des Finances, bien sûr). Et Alexis Tsipras essaie à la fois de maintenir uni son parti qui s'effiloche et de garder le pouvoir. Ce qui emploie une bonne part de son énergie.

Et puis il y a le FMI. Sur le papier, la position du FMI est compatible avec celle du bloc français. En fait, elle est plutôt plus forte. Le FMI a catégoriquement affirmé qu'il ne ferait aucun prêt sans qu'il y ait au préalable des réformes crédibles de la Grèce ET un accord de restructuration de la dette de la part des créanciers.

Les leaders de l'Eurozone savaient avant que l'Accord n'ait été atteint que le FMI considérait l'allègement de la dette comme nécessaire. Ils ont dissimulé les conclusion du rapport du FMI afin de forcer le gouvernement grec à accepter l'Accord dont le FMI avait déjà dit qu'il ne le soutiendrait pas. Une duplicité à l'état pur qui défie l'entendement.

Mais le problème est que personne ne croit le FMI quand il dit ne pas pouvoir prêter. Il a déjà contourné ses règles deux fois pour secourir la Grèce (ou plutôt l'Eurozone). Et bien que le "risque systémique” qui avait été pris comme prétexte pour prêter à un pays dont la dette était insoutenable est maintenant supposé avoir disparu, il ne serait pas difficile de le ressusciter, vraiment. Imaginez juste ce qui arriverait aux rendements de l'obligation souveraine si les créanciers de l'Eurozone perdaient tout cet argent.. Hmm.

Le FMI, intraitable, a maintenant répété trois fois qu'il ne voyait aucune raison de prêter. Et selon le FT, les minutes de la réunion du conseil sur la situation grecque montrent explicitement que les avoirs de dette publique présentent peu de risques systémiques, du point de vue du FMI :

En 2010, la dérogation systémique appliquée (une restructuration de la dette mise entre les mains des créanciers privés) était nécessaire pour restaurer la soutenabilité de la dette, qui aurait pu causer une contagion majeure". “Actuellement, une restructuration de la dette publique est nécessaire et le staff envisage seulement quelques cas où la restructuration de la dette publique pourrait créer la contagion.

Mais l'Allemagne ne veut pas continuer le plan de renflouement en l'absence du FMI. Impasse.

Ce plan de renflouement pourrait-il se poursuivre sans le FMI? Franchement, non. Peter Spiegel, du Financial Times, a obligeamment fait quelques calculs et conclu que l'Accord semble par construction souffrir d'un déficit de financement de 24 milliards d'euros (en grande partie à cause des contraintes absurdes que l'Eurozone choisit de s'appliquer à elle-même).

Avec des bénéfices de privatisations et des excédents budgétaires incertains, le FMI comme joker, et aucun signe que les marchés privés de dettes soient le moins du monde d'humeur à acheter prochainement les bons du gouvernement grec, il va être difficile de trouver 24 milliards d'euros.

Ainsi, nous voici devant un Accord dont la moitié des participants ne veulent pas, tandis que l'autre moitié ne pense pas vraiment que ça puisse marcher, et que ça ne peut pas vraiment être financé de toute façon.

Cette guimbarde commence déjà à perdre ses roues. Dans l'état où elle est, elle n'ira pas très loin.

 

http://www.forbes.com/sites/francescoppola/2015/07/30/the-wheels-are-already-coming-off-the-greek-deal/

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