La tentation du Djihad chez de jeunes Européens

 

Des jeunes gens européens, essentiellement originaires de Belgique, France et Grande-Bretagne, s'engagent dans le Djihad en Syrie et en Irak. Pourquoi partent-ils combattre au nom d'Allah? Ont-ils un profil psychologique particulier? Qu'est-ce qui les attire dans l'EIL?

Quatre spécialistes du Moyen-Orient et/ou du terrorisme, dont les textes sont confrontés par Anthony Samrani dans L'Orient-Le Jour (1), apportent quelques amorces de réponse auxquelles je joins les miennes. Il s'agit de David Thomson, journaliste, auteur du livre "Français djihadistes" (2014, Ed Les Arènes), de Alain Rodier, spécialiste du terrorisme et de la criminalité organisée (http://www.atlantico.fr/fiche/alain-rodier-1502014#contributions), de Samir Amghar, sociologue, auteur du livre "Le salafisme aujourd'hui. Mouvements sectaires en Occident" (2011, Michalon), et de Frédéric Pichon, historien, spécialiste de la Syrie et des minorités, auteur du livre "Syrie: pourquoi l'Occident s'est trompé" (2014, Editions du Rocher).

La première chose qu'il convient de noter pour ne pas réduire le questionnement est que les jeunes djihadistes européens ne sont pas les plus nombreux à rejoindre la terre du djihad syro-irakienne: l'afflux principal de jeunes gens vient du Maghreb et de l'Arabie séoudite. Alain Rodier estime que 12 000 Européens auraient choisi cette voie depuis 2011, nombre qui est très important quand on le compare aux 10 000 moudjahidines étrangers qui ont servi en Afghanistan de 1979 à 1989.

Ces jeunes gens européens n'ont pas un profil psychologique type. Si quelques-uns apparaissent psychologiquement perturbés, ce n'est pas le cas de la majorité. Ils sont certes surtout originaires des banlieues, mais ils ont vécu dans des contextes familiaux et scolaires tout à fait différents. David Thomson, qui a rencontré des jeunes djihadistes français, a noté que certains avaient grandi dans des foyers, d'autres dans des familles extrêmement structurées. Certains avaient déjà commis des actes de petite délinquance auparavant alors que d'autres étaient de très bons élèves. Il n'y a donc pas de voie d'entrée dans le Djihad aisément intelligible et identifiable, et en tout état de cause la caractérisation psychopathologique s'avère ici particulièrement inopérante et réductrice.

Un certain type de sentiment religieux est commun à tous ces jeunes gens. Frédéric Pichon  rapproche dans une certaine mesure le Djihad du mouvement « Born Again » qui s'est développé aux États-Unis. Ces deux mouvements semblent en effet partager  une idée de régénération, une forte composante émotionnelle (visible chez les membres de l'EIL: après une victoire ils récitent ensemble des sourates, les larmes aux yeux) et une vie d'ascèse contrôlée par la police des mœurs. Les jeunes gens djihadistes, qui se sentent en opposition avec la société, avec leur famille, marquent leur différence en s'engageant dans un mouvement religieux extrême, critiqué et rejeté par la grande majorité des gens, très médiatisé et très spectaculaire,  qui les arrache de façon radicale et extrêmement contraignante à  leur milieu et à leur mode de vie. Si pour les jeunes européens, on peut relier la force de ce sentiment religieux à la laïcité, voire au caractère "libertaire" des sociétés où ils vivent (des sociétés "post-religieuses" selon l'expression de M. Pichon), on peut plus difficilement le dire pour les jeunes djihadistes maghrébins et séoudiens, qui vivent dans des sociétés où la religion est très présente.

Ces jeunes gens ne sont pas recrutés dans les mosquées mais via les réseaux sociaux. D'ailleurs, les imams, qui ne les connaissent guère,  n'ont aucune prise sur eux. L'adhésion passe essentiellement par le Net où ils se "recrutent" eux-mêmes, sans intermédiaire. Les jeunes découvrent une doctrine de l'islam à travers des documents, ils visionnent des vidéos de l'État islamique et d'Al-Qaeda, dont ils imitent les moindres gestes et paroles.  Ce phénomène relève donc essentiellement du "cyber-djihad" et n'est pas localisé  géographiquement.

Ces jeunes n'ont de l'islam qu'une connaissance extrêmement limitée et lacunaire.  Beaucoup d'entre eux ont découvert l'islam juste avant leur départ. Ils se présentent tous comme des néo-convertis, même les musulmans de naissance.  Certains sont passés de la petite délinquance à l'islam djihadiste en seulement trois mois. Leur connaissance de l'islam est filtrée par les sites qui leur ont fait connaître la religion. Il y a généralement une période de mise en condition, le volontaire vivant un retour à l'islam quand il est musulman de naissance, ou une conversion quand il ne l'est pas. En outre certains de ces jeunes (plus particulièrement les femmes) déclarent ne plus supporter la société "impie" dans laquelle ils évoluent,  et disent vouloir vivre librement leur foi.

Après avoir découvert cette vision très  réductrice de l'islam à travers le Net, les jeunes s'isolent, se renferment,  fréquentent d'autres jeunes qui partagent la même expérience, et arrivent à se persuader qu'il est vital pour eux de partir afin de défendre leur vision de l'islam. Ils adhèrent à l'EIL comme d'autres jeunes adhèrent à une secte, sur la base d'une foi très canalisée,  étroite, sans distance ni réflexion. Ils choisissent plutôt l'État islamique qui leur paraît être sur la voie la plus juste, note M. Thomson, même si 90 % d'entre eux ne parlent pas un mot d'arabe. 

 Selon Frédéric Pichon le fondement de cette  adhésion à la "voie la plus juste" semble relever « d'une dimension eschatologique liée au Bilad ach-Cham ». Le Bilad ach-Cham est aussi appelé la "Grande Syrie",  région très ancienne, jadis très homogène culturellement, qui contient l'équivalent des États actuels de Syrie, Jordanie, Liban, Palestine et une partie sud de la Turquie et qui serait un berceau "pur" de l'islam. Le sentiment d'obligation d'y partir s'explique en partie par la rhétorique, alimentée par les groupes terroristes, qu'il faut défendre éventuellement jusqu'à la mort ("martyre") le « vrai Islam ». Ces jeunes se sentent donc investis d'une mission purificatrice, défensive, protectrice, à l'égard du seul vrai Islam menacé par divers ennemis impies (les non-musulmans et les chiites).

Les jeunes djihadistes arrivent en Syrie et en Irak souvent par  la Turquie, parfois par  le Liban et la Jordanie, via des passeurs dont bon nombre sont des contrebandiers de droit commun.  Une fois sur place, ils sont parfois moins bien accueillis que dans leurs rêves et fantasmes de grande fraternité, car les djihadistes arabes leur reprochent de ne pas parler l'arabe et se méfient d'eux (ils redoutent l'infiltration par des membres des services de renseignements). Ils s'entraînent d'abord au maniement des armes pendant un mois avant de gravir les échelons selon leurs compétences. Ensuite, ils se spécialisent dans des opérations comme le kidnapping ou les missions de commando. Ils sont souvent affectés à la surveillance des otages occidentaux dont ils parlent la langue.  La plupart de ces jeunes reviennent au pays sous le coup de la fatigue et de la déception (90%), et un petit nombre dans la perspective de commettre des attentats terroristes. Quant aux filles, elles deviennent compagnes des terroristes, font le ménage, ou gardent des femmes prisonnières.

La question qui se pose est de savoir pourquoi et comment un jeune, adhérant à une secte religieuse, peut choisir comme la "meilleure voie de l'Islam"  celle qui passe par la violence, la domination sans partage, le sectarisme le plus absolu, la torture, le meurtre. Si l'État islamique  séduit autant de jeunes européens, c'est peut-être dans la mesure où il leur permet de participer aux combats. Dans un certains nombre de cas, ces jeunes relient en effet explicitement leur attrait pour le Djihad à une frustration sociale, un ressentiment et un besoin de reconnaissance, déclarant "l'islam nous a rendu notre dignité parce que la France nous a humiliés" ». La dimension d'action agressive et de revanche contre l'humiliation semble donc très importante, bénéfice et contrepartie de l'extrême contrainte qui enferme ces jeunes dans le carcan absolu qu'ils ont choisi.

Dans le mouvement Born again, il s'agit pour l'individu "régénéré" de se réconcilier avec Dieu afin de devenir un enfant de Dieu.  Dans le djihad de l'EIL, le mouvement d'identification au groupe des élus de Dieu passe par le combat armé, l'exclusion, l'objectivation voire le meurtre des ennemis "non élus de Dieu". Il y a donc une condensation entre une aspiration à la religion qui fournit un cadre global et totalitaire (de pensée, de sentiment, d'identité individuelle et sociale, de vie), dans lequel se couler intégralement, et la libération de pulsions foncièrement violentes et destructrices qui évoquent à certains égards les tueries sauvages de Colombine par de jeunes Américains (2).

Les hypothèses évoquées pour expliquer le massacre de Colombine  ont mis en cause différents éléments psychologiques (dépression, sentiment de supériorité, psychopathie, désir de se venger d'humiliations, dépendance à l'égard du monde virtuel d'Internet, produisant une confusion imaginaire/réel) qui sont très loin d'épuiser le sujet, qu'il s'agisse de Colombine ou du Djihad.

 

(1) http://www.lorientlejour.com/article/883688/-de-la-petite-delinquance-a-lislam-jihadiste-en-seulement-trois-mois-.html

(2) http://fr.wikipedia.org/wiki/Fusillade_de_Columbine

 

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