Force du sentiment religieux dans le terrorisme islamique au nom d'Allah

Beaucoup de personnes disent à propos du terrorisme et de DAECH "Ce n'est pas religieux". Elles méconnaissent l'infinie palette et l'infini pouvoir du sentiment religieux. Ce déni peut être lourd de conséquences

DAECH a des liens avec la religion, il a des liens avec l'islam.

Pour les personnes qui s'y engagent et (se) tuent au nom d'Allah, le sentiment religieux intervient comme un mécanisme médiateur apparemment fondamental, s'enracinant dans l'histoire de l'Islam.

Deux exemples récents:

- Le couple qui a tué plusieurs personnes aux États Unis dans un centre social de San Bernardino était très croyant et très pratiquant. Son acte criminel, revendiqué par DAECH, n'a pas été commandité mais inspiré par l'organisation criminelle "État Islamique". 

- Un kamikaze tunisien a appelé son supérieur la veille de l'attentat  pour lui dire adieu, manifestant une croyance religieuse très forte 

http://kapitalis.com/tunisie/2015/12/05/les-adieux-du-kamikaze-tunisien-interceptes-par-un-hacker-francais/

 

La foi religieuse de ces personnes est indubitablement impliquée dans leur acte: c'est elle qui confère  son sens à l'acte et qui donne aux  criminels l'énergie de le commettre. 

Si les terroristes peuvent commettre un suicide kamikaze, c'est parce qu'ils sont convaincus de remplir une mission au service d'Allah, et persuadés que leur mort sera suivie d'une vie éternelle au paradis. 

Quelles que soient les convictions (et non-convictions)  religieuses des dirigeants de DAECH et des cadres de cette organisation criminelle, quelles que soient les motivations tout simplement psychopathiques d'un certain nombre de soldats d'Allah, c'est à la religion que l'État Islamique fait appel pour pouvoir exercer son emprise et aliéner une partie non négligeable de ses troupes.

Le philosophe et historien Marcel Gauchet est revenu dernièrement  sur les origines de la violence terroriste islamique. 

http://www.lemonde.fr/idees/article/2015/11/21/marcel-gauchet-le-fondamentalisme-islamique-est-le-signe-paradoxal-de-la-sortie-du-religieux_4814947_3232.html

Cette violence terroriste, dit-il,

"nous est spontanément impensable parce qu’elle n’entre pas dans nos grilles de lecture habituelles. Nous savons bien sûr que c’est au nom de l’islamisme que les tueurs agissent, mais notre idée de la religion est tellement éloignée de pareille conduite que nous ne prenons pas cette motivation au sérieux.

Nous allons tout de suite chercher des causes économiques et sociales. Or celles-ci -ci jouent tout au plus un rôle de déclencheur.

C’est bien à un phénomène religieux que nous avons affaire. Tant que nous ne regarderons pas ce fait en face, nous ne comprendrons pas ce qui nous arrive. Il nous demande de reconsidérer complètement ce que nous mettons sous le mot de religion et ce que représente le fondamentalisme religieux, en l’occurrence le fondamentalisme islamique.

Car, si le fondamentalisme touche toutes les traditions religieuses, il y a une forte spécificité et une virulence particulière du fondamentalisme islamique. Si le phénomène nous échappe, à nous Européens d’aujourd’hui, c’est que nous sommes sortis de cette religiosité fondamentale. Il nous faut en retrouver le sens."

A propos des risques d’amalgame, Marcel Gauchet précise: 

 Pas d’amalgame signifie qu’il ne faut pas incriminer  de façon indifférenciée l’islam et accuser tous les musulmans de participer à ce phénomène. Mais, dans l’autre sens, on ne peut pas dire que l’islam n’a rien à voir là-dedans.

 Je répète que le fondamentalisme n’est pas propre à l’islam, il se manifeste dans toutes les traditions religieuses du monde, sous des formes plus ou moins activistes. Toutefois, on est bien obligé de constater que le fondamentalisme islamique est particulièrement prégnant et vigoureux. C’est là que le phénomène fondamentaliste a son expression la plus forte sur la planète aujourd'hui. Il faut donc s’interroger sur ce lien entre l’islam et ses  expressions fondamentalistes. C’est quelque chose que l’on ne peut pas séparer  de l’état des sociétés musulmanes et de leur situation particulière, notamment dans la région moyen-orientale.

Marcel Gauchet relie la forme radicale prise par l'islamisme aujourd'hui à la proximité de l’islam avec les  traditions religieuses juive et chrétienne. Si, vu d’Orient, du bouddhisme et du confucianisme, l’Occident est très exotique, très éloigné, en revanche, vu de l’islam, il est religieusement proche, et cette proximité lui est insupportable car le tronc monothéiste sur lequel se greffe l’islam le met dans une position particulière:

 Il est le dernier venu des monothéismes et se pense comme la clôture de l’invention monothéiste. Il réfléchit les religions qui l’ont précédé et prétend mettre un terme à ce qu’a été le parcours de cette révélation. Cette proximité le met dans une situation spontanément agonistique vis-à-vis des religions d’Occident.

Il existe un ressentiment dans la conscience musulmane par rapport à une situation qui lui est incompréhensible. La religion la meilleure est en même temps celle d’une population  qui a été dominée par les Occidentaux à travers le colonialisme et qui le reste économiquement. Cette position ne colle pas avec la conscience religieuse que les musulmans ont de leur propre place dans cette histoire sacrée. Il y a une conflictualité spécifique de la relation entre l’islam et les religions occidentales.

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Compte tenu de l'intrication étroite du religieux et du terrorisme au nom d'Allah, il est non seulement inutile mais dangereux de dénier la dimension religieuse du terrorisme.

C'est pourquoi nombre de personnes issues du monde musulman (culture et/ou confession musulmane) sont aujourd'hui au combat pour démonter et défaire ces amalgames terribles qui sont faits non par les "islamophobes", mais bien par les tenants de l'islam politique et par les promoteurs de l'islam terroriste. Ces derniers ont besoin de jouer sur le sentiment religieux, le sentiment d'appartenir à l'Oumma des musulmans, religion supérieure aux deux autres, pour impliquer de plus en plus de musulmans dans leurs projets.

Je relaie depuis un bon moment les voix des musulmans critiques de l'Islam sur mon blog.

Puissent-elles être entendues.

 

 

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