CONFUSIONNISLME ET PENSÉE BINAIRE SUR MEDIAPART

 




Dans un Billet publié en août 2014, je déplorais la pléthore, dans la plupart des médias, de portraits à charge de Poutine et de la politique russe, jugés responsables de conséquences désastreuses non seulement en Ukraine et au Moyen-Orient, mais également pour la démocratie et l’ensemble de la planète.

Je le déplorais car,  pendant que la diabolique marionnette de Poutine était agitée dans la lumière, des forces atlantistes pourtant incroyablement délétères (voir les effets de leur politique partout dans le monde, notamment en Amérique latine ou au Moyen-Orient) restaient dans l’ombre.

Je m’agaçais également de voir que Poutine était censé avoir rallié à sa « cause » des mouvements d'extrême-droite et d'extrême-gauche. Poutine était ainsi défini comme un « attrape-tout », capable d’engluer dans sa toile des mouches aussi diverses que Marine Le Pen, De Villiers ou des gens de gauche.

Cette notion d’attrape-tout poutinienne est d’une charge confusionniste redoutable : elle suppose que la façon dont des gens de gauche  considèrent l’évolution de la société russe et l’action de Poutine dans la dynamique géopolitique est de même nature que  la fascination de Le Pen ou de Villiers pour l’autoritarisme, le conservatisme et le nationalisme mis en œuvre par Poutine.  La notion de « brun rouge », très usitée notamment à Mediapart mais pas seulement, est venue coloriser ce confusionnisme où non seulement plus personne ne retrouve ses petits, mais où en plus on précipite des gens de gauche directement dans les bras du FN.

Ce qui se cache à peine derrière ce confusionnisme est d’abord un atlantisme sans distance ni critique. L’ordre occidental, sous la houlette de la puissance américaine, serait  un véritable et exemplaire idéal démocratique, contrairement à la Russie, car comme chacun sait, tous les pays occidentaux ne souffrent ni de déficit démocratique ni de corruption. Les récents événements grecs, la confrontation de ce pays à l‘Hydre de la troïka,  ont un peu tempéré ces croyances, révélant certains ressorts totalitaires de nos si parfaites démocraties occidentales et de notre si parfaite « Union Européenne ».

Sur cet atlantisme, révéré de façon quasiment religieuse, se greffe l’acceptation d’un monde unipolaire, une soumission totale à la domination sans partage des USA. À en croire certains, le monde respire beaucoup mieux depuis que l’empire soviétique s’est délité, que la guerre froide est devenue obsolète puisque face au grand Aigle américain, l’Ours soviétique s’est effondré. Au passage, on oublie l’entreprise de démocratisation de l’URSS que Gorbatchev était en train d’accomplir et la façon dont les USA, avec la complicité silencieuse ou éloquente de l’Europe,  lui ont préféré Eltsine qu’ils tenaient totalement, tel un pantin désarticulé, entre leurs mains cupides. Il fallait non seulement que l’URSS tombe, mais que la Russie jamais ne se relève.


Inlassablement,  la machine à enfumage médiatique  se remet en marche. Après la Crimée (« c’est la faute de Poutine »), l’Ukraine (« c’est la faute de Poutine »),  voilà l’assassinat de Nemtsov (« c’est la faute de Poutine »). Pas un moment de doute, de réflexion, d’enquête, aucune analyse des contradictions, non : une certitude immédiate et passionnelle dans la plupart des médias. Une véritable croyance. Et la condamnation sans appel de tous les citoyens que le doute simplement effleure et qui en ont assez qu’on leur raconte des histoires.

Mediapart a fait très fort en prenant à parti un responsable politique qui s’était insurgé contre la diabolisation de Poutine, tout simplement parce qu’elle sert à masquer les grandes manœuvres atlantistes, avérées,  très dangereuses pour nous tous. Le voilà traîné dans la boue binaire et diffamatoire,  ce  mélancho-poutinien  brun-rouge, jumeau de Marine Le Pen, prêt à faire entrer des simili tanks soviétiques à Paris (et contre lesquels le capitaine de pédalo sera le seul recours, c’est ça le plan ?)

Mediapart vient de nous montrer avec éclat, une nouvelle fois, comment marche la machine à enfumage, dont les rouages carburent à l’énergie la plus binaire, avec d’un côté les bons et de l’autre les méchants.

Notre intérêt en France et en Europe serait de sortir urgemment de cette catastrophique logique binaire. La façon dont la Russie mène sa politique intérieure ne nous regarde pas. Nous mêlons-nous de la politique saoudienne, avec laquelle nous sommes paraît-il "en affaire" ? Que nous ayons une opinion critique et négative de tel ou tel pays, que nous soyons solidaires des Russes qui combattent le pouvoir autoritaire poutinien, ne doit pas faire basculer notre vision géopolitique vers le simplisme et la naïveté.

 Le monde a besoin d'être multipolaire, ce qui ne signifie pas que nous allons nous rallier à qui que ce soit ni renoncer à nos valeurs et à notre sens critique. Tout ce qui va dans le sens d'une logique multipolaire du monde est très important. Cela signifie que l'empire américain doit  perdre de sa force, et qu'un rééquilibrage doit intervenir de façon urgente, dont l’organisation des BRICS est un bon signal.

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