YANIS VAROUFAKIS, LES RÉFUGIÉS, KANT ET L'ALLEMAGNE

 

La crise des réfugiés, Emmanuel Kant et le leadership moral de l'Allemagne

 

 

par Yanis Varoufakis

(ma traduction)

 

 

Les économistes se trompent quand ils pensent que la rationalité humaine consiste à utiliser certains moyens pour parvenir à certaines fins. Sans aucun doute, la possibilité d’utiliser efficacement des ressources pour atteindre des objectifs est  une dimension importante de notre Raison. Cependant, l'erreur  des économistes, et de ceux qu’ils influencent, est d'y réduire la rationalité.

 

Ce type d'approche instrumentale du sens de la Raison sous-estime un élément peut-être unique du raisonnement humain qui fait de nous des animaux exceptionnels: la capacité de soumettre nos fins, nos objectifs, à l'examen rationnel. Pour nous demander non seulement «Devrais-je investir dans des obligations ou des actions?» mais  aussi : «J’apprécie X, mais le devrais-je ? »

 

Cet été, nous, Européens, avons été confrontés à des questions majeures lançant un défi à notre intégrité et à notre âme. L'afflux de réfugiés a testé notre humanité, et notre rationalité a dû faire des choix difficiles. La plupart des pays européens, et leurs gouvernements, ont spectaculairement raté ce test. La fermeture des frontières, l'arrêt des trains sur leurs rails, le fait de considérer les gens dans le besoin comme une menace existentielle, de se livrer à des querelles au sein de l'Union européenne pour savoir qui devait supporter une part moindre de la charge : dans l'ensemble, l'Europe s’est comportée de  façon abominable.  Le Premier ministre italien en est venu à dire avec désespoir: «Si c’est ça l'Europe, je ne veux pas en faire partie. »

 

Un pays s’est distingué, faisant preuve de responsabilité morale sur cette question: l'Allemagne. Les milliers d'Allemands accueillant des réfugiés qui avaient été chassés de plusieurs autres pays européens a été l'un de ces événements que l’on peut savourer et dont on peut tirer espoir. Espérons que l'Europe n'a pas entièrement perdu son âme. La responsabilité détendue de la chancelière Merkel sur la question, et même l'attitude magnanime des tabloïds allemands d’ordinaire misanthropes à l’égard des réfugiés, compense l'échec de l'Europe à répondre à cette crise humanitaire.

 

Beaucoup ont imputé des arrière-pensées à la générosité de l’Allemagne. Les Allemands, en déficit démographique, pourraient être aidés par un afflux de Syriens relativement jeunes, très motivés, ayant la plupart du temps un bon niveau d’études. Guntram Wolff, dans le Financial Times, a récemment fait une comparaison historique avec l’afflux au 17ème siècle des réfugiés protestants français dans le Land de Brandebourg, qui avaient apporté avec eux leurs compétences et leur dynamisme. Les employeurs se réjouissent à l'idée d’avoir plus de travailleurs, ce qui permet de baisser  les coûts salariaux, alors que les macroéconomistes essaient de calculer les coûts budgétaires du système de protection sociale  en relation avec les avantages économiques d'une intensification de la demande globale.

 

Cette cynique analyse coût-bénéfice néglige un point, cependant. Que les pays tirent des avantages de l'immigration ne peut être contesté - sauf par les racistes. Les pays d'accueil (les États-Unis, le Canada et l'Australie en offrant des exemples) bénéficient d'énormes avantages, tandis que les pays abandonnés par leurs populations souffrent. Mais cela est vrai pour toutes les nations européennes vieillissantes du Centre et du Nord-Est. Pourquoi sont-ce l'Allemagne et ses habitants qui ont accueilli avec enthousiasme les réfugiés? La réponse, évidemment, n'a rien à voir avec l'économie. Les répercussions économiques positives sont les bénéfices secondaires d’autres motivations poussant les  Allemands à ouvrir leurs frontières et leurs cœurs aux réfugiés. De quoi s’agit-il ?

 

Les étudiants de philosophie peuvent être tentés, comme moi, de chercher la réponse dans l’un des grands cadeaux faits par l'Allemagne à l'humanité: la philosophie d'Emmanuel Kant. Contrairement à certains économistes et philosophes anglo-celtiques, Kant ne se satisfait pas des thèses instrumentales du sens de l’action rationnelle. Ces thèses conviennent très bien aux chats et aux robots sophistiqués, mais pas aux humains. Les êtres humains doivent avoir une capacité de raisonnement moral qui ne résulte pas d’un dogme, mais de la Raison pure.

 

La raison pratique kantienne exige que nous entreprenions des actions qui, lorsqu’elles sont généralisées, aboutissent à des résultats cohérents. Par exemple, le mensonge ne peut pas être un choix rationnel, car s’il était universalisé, si tout le monde mentait tout le temps à tout le monde, nous perdrions toute confiance en la parole des autres et la langue perdrait sa cohérence. Certes, beaucoup de gens évitent de mentir car ils craignent d’être découverts. Mais Kant ne considère pas comme rationnelle cette raison instrumentale de ne pas mentir. Dans son esprit, la raison et la morale  émergent lorsque nous développons une capacité à agir fondée sur l'impératif dit catégorique: agir d'une manière universalisable indépendamment des conséquences. Pour le plaisir, en langage courant.

 

Accueillir  des réfugiés est un acte universalisable. Vous ne les accueillez pas parce que vous vous attendez à gagner quelque chose. Le fait que vous puissiez tirer des bénéfices de la situation n’est pas la question. La chaude satisfaction d’avoir fait son devoir, le coup de pouce à la demande globale, l'effet sur la productivité : ce sont des bénéfices secondaires de la rationalité kantienne et non la motivation.   Les actes rationnels, selon Kant, ne doivent pas être déterminés par le bénéfice qui en est attendu, quel qu’il soit. Il n'y a aucune stratégie ici. Juste l'application du raisonnement déontologique qui exige que nous agissions en fonction de règles « universalisables».

 

On ne peut pas, bien sûr, prouver empiriquement que la solidarité allemande envers les réfugiés soit de type kantien, et ne soit pas  une tentative instrumentale de leur part  (de se sentir mieux avec eux-mêmes, de montrer leurs qualités aux autres Européens, ou d’améliorer le développement démographique de leur pays). Quoi qu'il en soit, je ne veux pas m’occuper de ces thèses instrumentales cyniques. Ayant observé les innombrables actes de bonté d’Allemands envers les réfugiés délaissés par les autres Européens, je suis convaincu que quelque chose qui s'apparente au raisonnement kantien est à l'œuvre.

 

Je dis «quelque chose qui s'apparente au raisonnement kantien » parce que le comportement kantien complet, qui n’est pas nécessairement souhaitable, n’est pas observé en Allemagne. Il y a des moments où les gens bien ont besoin de mentir (par exemple lorsque des skinheads vous interrogent sur la direction prise par une personne noire qu’ils sont en train de pourchasser). Et  il y a plusieurs domaines où les attitudes allemandes sont loin d'être en adéquation avec la pensée kantienne.

 

En effet, cet été, pour la deuxième fois,  l'Europe a porté atteinte à son intégrité et endommagé son âme. C’est arrivé les 12 et 13 Juillet. Le chef de gouvernement d'un petit pays européen, la Grèce, a été menacé d'expulsion de la zone euro, s’il n’acceptait pas un programme  de réforme économique qui, tout le monde le sait (y compris la chancelière Angela Merkel), ne  peut éviter l'effondrement économique de mon pays, et le désespoir qui l’accompagne. A cette occasion, aucun principe universalisable n’a été en jeu, le résultat étant qu’une nation fière a été forcée de se soumettre à un programme économique illogique dont tout le monde en Europe, notamment en Allemagne, va payer le prix.

 

Inutile  de raconter ici les aléas de la crise sans fin de la Grèce, qui n'a rien à voir avec la Grèce. La vraie raison de l’implosion de la Grèce (alors que Berlin et la Troïka ont insisté sur un programme de «réforme» qui pousse le pays plus profondément dans un trou noir, hors de toute possibilité de réforme), est que le gouvernement allemand n'a pas encore décidé ce qu'il veut faire avec la zone euro.

 

Berlin sait bien que, telle qu’elle est, la zone euro est non-viable. Elle a besoin de grandes réformes. Elle a besoin de mécanismes de transfert des régions excédentaires vers les régions déficitaires. Hélas, Berlin ne sait pas quelles réformes faire, quelle forme d'union politique européenne elle souhaite, et  comment convaincre Paris de suivre ses priorités. Ainsi, alors que le couple d’éléphants franco-allemand se livre à son bras de fer, la petite Grèce est écrasée, attendant l'issue de ce conflit interminable. Des millions de Grecs languissent de désespoir, des centaines de milliers de jeunes hommes et femmes diplômés fuient leur pays, et l'oligarchie conquiert un vaste champ pour exploiter l'impasse politique provoquée par la reddition de notre gouvernement en Juillet dernier.

 

Si l’on met  de côté le drame grec, l'Europe a besoin du leadership moral de l'Allemagne. Sur la question des réfugiés, nous l’avons - et c’est une excellente chose. Sur la question de la crise de la zone euro, l’Allemagne n’indique aucune direction, bien au contraire. Le gouvernement allemand est resté à la traîne, intervenant au dernier moment pour traiter les symptômes, jamais les causes.

 

Qu'est-ce que Berlin devrait faire? Un excellent point de départ serait d'appliquer le même principe kantien que lors de la crise des réfugiés. Selon la  Raison pratique de Kant, on doit adopter des politiques qui, si elles sont généralisées, donneront des résultats cohérents. D'importants excédents commerciaux ne peuvent pas être «généralisés»! Tout comme dans le cas de mensonge, on échoue au test de Kant si l’on assure la prospérité économique de son pays dans une union monétaire au moyen d'énormes exportations, en augmentant la compétitivité vis-à-vis des autres pays européens. Car, alors, l’excédent de l’un devient le déficit de l’autre.

 

Il est temps pour l'Allemagne d'étendre son leadership moral de la question des réfugiés à l'architecture de la zone euro. S’inspirer de la philosophie d’Emmanuel Kant en travaillant dans un atelier sur la question des exportations serait un excellent point de départ.

 

http://yanisvaroufakis.eu/2015/09/14/on-german-moral-leadership-english-version-of-op-ed-in-sundays-frankfurter-allgemeine-zeitung/

 

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