Des excès de l'Allemagne

La crise aiguë de la Grèce a permis de soulever des lièvres innombrables: le fonctionnement non démocratique de l'Eurozone, la construction défaillante de l'euro, le caractère délétère des politiques d'austérité impulsées par l'Allemagne, le déséquilibre entre les pays européens, la domination de l'Allemagne...

Dans ce contexte dramatique, toutes les notions posées comme des évidences  par les doxas européistes sont balayées et mises en question.

J'ai trouvé ce matin un article écrit par un économiste, Ben S. Bernanke, qui a été Chairman de la Réserve Fédérale de 2006 à 2014. Bernanke met en cause la politique commerciale de l'Allemagne, qui lui semble source de graves dysfonctionnements dans l'Eurozone. Je partage cet article que j'ai traduit, car il pose des questions qui  semblent importantes, hors de la politicaillerie et de la passion. 

 

Grèce et Europe: l'Europe a-t-elle rempli sa   part du marché ?

Ben S. Bernanke, économiste, ancien Chairman de la Réserve Fédérale de 2006 à 2014

 

Cette semaine, le Parlement allemand a accepté les demandes européennes de nouvelles mesures drastiques d'austérité et de réformes structurelles, désamorçant  (pour le moment, du moins) la crise de la dette grecque. C'est le bon moment pour demander: l'Europe a-t-elle rempli sa part du marché ? Spécifiquement, est-ce que la direction de l'eurozone a prescrit la  bonne ordonnance économique pour donner à des pays comme la Grèce une chance raisonnable de retrouver la croissance, l'emploi, et des objectifs budgétaires? Sur le long-terme, ces questions ont évidemment de bien plus grandes conséquences pour l'Europe, et pour le monde, que celle de savoir si la minuscule  Grèce peut remplir ses obligations budgétaires.

Malheureusement, les réponses à ces questions sont elles aussi évidentes.  Depuis la crise financière globale, les résultats  économiques dans la zone euro sont sources de profond désappointement. L'échec de la politique économique européenne comporte deux aspects très liés: (1) la faible performance globale de l'euro zone; et (2) les  résultats  hautement asymétriques entre  les pays de l'eurozone. Cette faible performance globale est illustrée par la figure 1 ci-dessous, qui montre la courbe du taux de chômage de l'Eurozone depuis 2007, et celle des USA.1

 

 

En 2009 et début 2010 les taux de chômage en Europe et aux USA étaient à peu près  équivalents, à environ 10% de la force de travail.  Aujourd'hui le taux de chômage  des USA est de  5.3 %, tandis que celui de la zone euro est de plus de 11%. De façon non incidente, le chômage dans la zone Euro affecte les jeunes travailleurs; l'incapacité de ces travailleurs à acquérir des compétences et une expérience professionnelle altèrera  la croissance potentielle à long-terme de l'Europe.

La inégalités  des résultats  économiques entre les pays de l'eurozone est illustrée par la Figure 2, qui compare le taux de chômage  en Allemagne (qui compte pour environ 30 % de l'économie de la zone euro)  et celui des autres pays de l'eurozone 2

 

Actuellement, le taux de chômage dans l'eurozone sans l'Allemagne dépasse 13%, alors que celui de l'Allemagne est de 5%.  D'autres données économiques montrent les mêmes hétérogénéités à l'intérieur de l'eurozone entre le "nord" (incluant l'Allemagne) et le "sud".

Les profils  illustrés dans les  Figures 1 et 2 constituent  de sérieux défis à moyen-terme pour la zone euro. La promesse de l'euro était à la fois d'accroître la prospérité et de resserrer les liens en vue de l'intégration européenne. Mais les conditions économiques actuelles altèrent fortement la confiance du public en ceux qui fabriquent les politiques économiques de l'Europe,  ou ne donnent pas un environnement conduisant à une stabilisation budgétaire et à des réformes économiques; et la solidarité européenne ne s'épanouira pas dans un système qui produit de tels décalages entre les pays.

Les risques de ces développements économiques pour le projet Européen sont réels, quelles que soient les raisons qui les sous-tendent. En fait, les raisons de la lenteur de l'eurozone à sortir de la crise ne sont pas si difficiles à identifier. On peut faire état, entre autres (1) de la résistance politique qui a retardé durant plusieurs années la mise en oeuvre de politiques monétaires suffisamment agressives par la BCE; (2) les politiques budgétaires excessivement serrées, notamment dans des pays comme l'Allemagne qui ont un montant d'"espace budgétaire"et n'ont  donc pas de besoin immédiat   de  se serrer la ceinture; et (3) le retard à faire des pas nécessaires, analogues au "stress tests" bancaires aux USA au printemps 2009,  pour restaurer la confiance dans le système bancaire. Je voudrais ne pas mettre trop haut dans cette liste,  les "rigidités structurelles ". Des réformes structurelles sont importantes pour la croissance à long-terme, mais des mesures d'économie  sont moins pertinentes quand beaucoup de travailleurs sont déjà au chômage.  De surcroît, comme il y a des problèmes structurels en Europe depuis longtemps, cela ne peut  pas expliquer le déclin des performances.

Qu'en est-il de la force de l'économie allemande (et de quelques autres), telle qu'elle est illustrée par la Figure 2? Comme je  l'ai écrit dans un billet antérieur, As I discussed in an earlier post, l'Allemagne a bénéficié d'avoir une monnaie, l'euro,  avec une valeur internationale qui est significativement plus faible que le serait une hypothétique monnaie exclusivement  allemande. L'appartenance de l'Allemagne à l'eurozone a donné une impulsion  bien plus forte à ses exportations que si elle avait  une monnaie indépendante.

Personne ne suggère que l'efficacité bien connue et la qualité de la production allemande ne sont pas de bonnes choses, ou que les firmes allemandes ne devraient pas  soutenir la concurrence  dans les marchés d'exportation. Le vrai  problème, cependant, est que l'Allemagne a effectivement choisi de compter sur la demande étrangère plutôt qu'intérieure pour assurer un plein emploi chez elle, comme le montre son excédent commercial important et persistant, qui est aujourd'hui de presque 7.5 % du PIB du pays. A l'intérieur d'un système de taux d'échange fixe comme la zone euro, de tels déséquilibres sont malsains, réduisant la demande et la croissance des partenaires commerciaux et engendrant des flots financiers potentiellement déstabilisants.Les excédents  commerciaux de l'Allemagne mettent tous le poids des ajustements sur les pays qui ont des déficits commerciaux, qui doivent subir une baisse douloureuse des salaires  et d'autres coûts pour devenir plus compétitifs. L'Allemagne  pourrait restaurer[1]  l'équilibre dans l'eurozone et hausser  la  croissance globale de la zone monétaire en accroissant les dépenses intérieures, à travers des mesures comme l'augmentation des  investissements dans l'infrastructure et des salaires des  travailleurs allemands  (pour augmenter  la consommation intérieure), et la mise en œuvre de réformes structurelles pour encourager la demande intérieure.  De telles mesures n'entraîneraient guère ou pas de sacrifice à court-terme pour les Allemands,  et serviraient les intérêts du pays à long terme en réduisant les risques d'une éventuelle faillite de l'euro.

Je terminerai par deux propositions concrètes.

D'abord, des négociations sur le poids clairement insoutenable de la dette grecque devraient être explicitement fondées sur l'assomption de la croissance européenne. Si la croissance européenne devenait plus faible que prévu, ce qui par conséquent rendrait plus difficile la croissance de la Grèce, alors on devrait laisser à la  Grèce plus de latitude pour atteindre ses objectifs budgétaires.

Ensuite, il est temps pour les leaders de l'eurozone de prendre en compte  le problème des  importants déséquilibres commerciaux (excédents ou déficits), qui, dans un système de taux d'échange fixe comme la zone euro, comporte des coûts et des risques. Par exemple, le Pacte de Stabilité et de Croissance, qui impose des règles et des pénalités  dans le but de limiter les déficits budgétaires, devrait être étendu également aux déséquilibres commerciaux. Une façon d'aller dans la bonne direction serait de simplement reconnaître officiellement que  les pays créditeurs et débiteurs ont l'obligation de s'ajuster dans la durée (à travers des mesures structurelles et budgétaires, par exemple).

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1 Les taux de chômage de l'UE et des USA ne sont pas précisément comparables, mais le schéma global qui s'en dégage sert ici mon objectif.

2 Le taux de chômage de la zone euro sans l'Allemagne de la Figure 2 a été tiré des figures officielles sur le chômage en Allemagne et dans l'eurozone.

3 Certains ont pointé que l'excédent commercial de l'Allemagne concernait des pays extérieurs à l'eurozone. Cette observation n'est pas pertinente ici. L'excédent allemand déplace d'autres exportations de l'eurozone vers des pays tiers, renforçant l'euro plus qu'il ne devrait l'être. De surcroît, la faible demande intérieure de l'Allemagne implique qu'il y ait moins d'importations.

 

Source de l'article en anglais:

http://www.brookings.edu/blogs/ben-bernanke/posts/2015/04/03-germany-trade-surplus-problem


 

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