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Le Club de Mediapart jeu. 29 sept. 2016 29/9/2016 Édition de la mi-journée

Yanis Varoufakis à Frangy

 

NOTRE PRINTEMPS D'ATHÈNES

 

 © Stéphane Burlot l http://HansLucas.com 

 

 Notre printemps d’Athènes

 

Je vais vous dire pourquoi je suis ici, avec des mots que j'ai empruntés à un vieux Manifeste célèbre (1). Je suis ici parce que :

Un Spectre hante l'Europe - le  Spectre de la Démocratie. Toutes les puissances de la vieille Europe ont conclu une Sainte Alliance pour exorciser ce Spectre: les banquiers parrainés par les États  et l'Eurogroupe, la Troïka et le Dr Schäuble, les héritiers du legs politique de Franco, le leadership berlinois du SPD, les gouvernements baltes qui ont soumis leurs populations à une récession terrible et inutile, et l'oligarchie grecque en pleine résurgence.

Je suis ici en face de vous parce qu'une petite nation a choisi de s'opposer à cette  Sainte Alliance. Pour la regarder dans les yeux et lui dire : Notre liberté n'est pas à vendre, notre dignité n'est pas  aux enchères. Si nous  renonçons à la liberté et à la dignité, comme vous l'exigez, l'Europe renoncera à son intégrité et perdra  son âme.

Je suis ici en face de vous parce que rien de bon ne peut arriver en Europe qui ne parte de la France.

Je suis ici en face de vous parce que le printemps d'Athènes qui a uni les  Grecs leur a  redonné:

•           Leur sourire

•           Leur courage

•           Leur liberté contre la peur

•           La force de dire non à l'irrationalité

•           Non à la non-liberté

•           Non à l’asservissement qui en fin de compte ne contribue même pas à une Europe forte et puissante.

Le magnifique Printemps d'Athènes, qui a culminé à  62% par  un Non majestueux à la non-raison et à la misanthropie,

Notre Printemps d'Athènes, qui était aussi une chance pour un printemps de Paris, un printemps de Frangy, de Berlin, de Madrid, de Dublin, d'Helsinki, de Bratislava, de Vienne.

Je suis ici parce que notre Printemps d'Athènes a été  écrasé, comme le fut celui de Prague. Non  pas par des tanks, mais par des banques. Comme  Berthold Brecht l'écrivit "Pourquoi envoyer des assassins quand nous pouvons recourir à des  huissiers?" Pourquoi faire un coup d'état quand vous pouvez envoyer le président de l'Eurogroupe dire au nouveau ministre des finances d'un gouvernement fraîchement élu, trois jours après son entrée en fonction, qu'il a le choix entre le programme d'austérité antérieur  qui a plongé son pays dans une énorme dépression, ou la fermeture de ses banques nationales? Pourquoi envoyer des troupes quand des visites mensuelles de la Troïka peuvent contrôler chaque département du gouvernement et écrire chaque loi du pays? 

 

Les élections ne peuvent rien changer

Lorsque, durant ma première réunion de l'Eurogroupe, en février, j'ai suggéré aux ministres des finances un compromis entre le programme antérieur d'austérité de la Troïka et l'agenda de réformes de notre nouveau  gouvernement, Michel Sapin a pris la parole pour me donner raison  – pour argumenter avec éloquence en faveur d'un terrain d'entente entre le passé et le futur, entre le programme de la Troïka et le manifeste électoral de notre nouveau gouvernement que les Grecs venaient juste d'élire.

Le ministre des finances allemand intervint immédiatement : "Les élections ne peuvent  pas changer quoi que ce soit. Si  à chaque fois qu'il y a une élection les règles changeaient, l'Eurozone ne pourrait pas fonctionner.

Reprenant la parole, je répondis que, vu la façon dont notre Union était conçue (très, très mal!) peut-être que le Dr Schäuble marquait un point. Mais j'ajoutai  « S'il est vrai que les élections ne peuvent rien changer, nous devrions être honnêtes et le dire à nos citoyens. Peut-être devrions-nous amender les traités européens et y insérer une clause suspendant le processus démocratique   dans les pays obligés  d'emprunter auprès de la  Troïka. Suspendre les élections jusqu'à ce que la Troïka décide qu'elles pourront se tenir. Pourquoi soumettrions-nous notre peuple au rituel d'élections coûteuses si les élections ne peuvent rien changer? » Et, ai-je demandé à mes collègues ministres « Est-ce que l'Europe est d'accord avec ça ? Est-ce que nos peuples  ont voté pour ça? »

« Pensez-y, admettre une telle chose serait le meilleur cadeau à faire au Parti Communiste de Chine, qui croit lui aussi que les élections constituent une complication dangereuse entravant l'efficacité du gouvernement. Bien sûr il a  tort. Comme Churchill l'a dit, la démocratie est un système épouvantable. Mais c'est le meilleur choix possible, également en ce qui concerne l'efficacité économique à long terme ».

Un silence glacé s'est installé pendant quelques secondes dans l'Eurogroupe. Personne, même le si souvent abrasif Mr Djisselbloem, ne trouvait quoi que ce soit à dire, jusqu'à ce que des collègues d'Europe de l'Est brisent le silence avec une autre incantation sortie du Livre des Psaumes de l'Austérité de la Troïka. Du coin de l’œil je voyais l'air désolé de Michel Sapin. Je me rappelais une chose qu'il m'avait dite à Paris, quand je l'avais rencontré pour la première fois dans son bureau: « La France n'est plus ce qu'elle était ».

Depuis mon jeune âge c’est vers la France que je me tournais pour chercher l’inspiration, me souvenant peut-être de la façon dont la réémergence de la Grèce dans le monde moderne avait été inspirée par la Révolution française, et alors des citations de Voltaire et Rousseau résonnaient dans ma tête. En ce moment-là, le silence de Michel a été très difficile à supporter : l’impuissance évidente de la France était un symptôme de l’égarement de l’Europe.

 

Un coup d'état très européen

Retour vers les temps de notre dictature 1967-1974, quand les tanks occupaient les rues d'Athènes, et que les démocrates Grecs venaient en France, voyageant  vers l'Allemagne, l'Autriche, la Suède, le Canada, l'Australie, afin d'obtenir un soutien pour la nation grecque assiégée. Afin de galvaniser la solidarité avec le peuple grec dans sa lutte contre la dictature fasciste.

Amis, je ne suis pas ici aujourd'hui  afin de  rallier un soutien pour la démocratie grecque écrasée.

Je suis ici pour exprimer le soutien du peuple grec et sa solidarité avec la démocratie française.

Car c’est bien là ce qui est en jeu. La démocratie française. La démocratie espagnole. La démocratie italienne. La démocratie à travers toute l'Europe. La Grèce a été, et demeure malheureusement, un laboratoire où les forces destructrices de l'austérité ont été mises au banc d’essai et testées. La Grèce n'a jamais été la question pour la Troïka et ses favoris. C’est vous qui êtes la question !

Il n'est pas vrai que ce qui intéresse nos créanciers soit de récupérer leur argent auprès de l'état grec. Ou qu'ils veuillent que la Grèce soit réformée. Si tel avait été le cas, ils auraient discuté sérieusement nos propositions de restructurer la dette publique grecque de façon à récupérer un maximum de leurs fonds. Mais cela leur était complètement égal. Ce qu’ils voulaient, c’était notre reddition. C'est la seule chose qui les préoccupait. Ils voulaient une seule chose : confirmer la maxime du Dr Schäuble selon laquelle les élections ne sont pas autorisées à changer quoi que ce soit en Europe et que la démocratie s'arrête où  commence l'insolvabilité. Que les fières nations confrontées à des questions de dettes doivent être condamnées à la prison de la dette, prison dans laquelle il est impossible de produire la richesse nécessaire pour rembourser ses dettes et obtenir sa libération. Et c'est ainsi que l'Europe,  notre maison commune,  s’est transformée en cage de fer partagée.

C'est important. Vous lisez des journaux et écoutez des programmes de radio et de télévision qui vous bombardent avec des douces histoires selon lesquelles l'Eurogroupe, la Troïka autour desquels l'Europe est construite, proposent à la Grèce des programmes d'austérité à titre de  RÉFORMES, pour la forcer à développer son économie défaillante afin qu'elle paie ses dettes et cesse de peser sur le reste de l'Europe.

Seulement, ce n'est pas ainsi que l'Europe fonctionne en pratique. Si vous aviez été une mouche sur le mur observant nos négociations, vous auriez vu comme je l'ai vu qu'une seule chose intéressait  Mme Lagarde, M. Draghi, M. Juncker, certainement le Dr Schäuble: nous dicter les "termes de la reddition". Des termes qui mettent fin au Printemps d'Athènes. Des termes qui effacent le sourire de ceux qui à travers l'Europe nous regardaient et pensaient qu'une nouvelle politique est possible. Des termes incroyables imposés par les créanciers,  garantissant que nous, le débiteur, ne pourrions pas leur rembourser nos dettes, anciennes et nouvelles.

 

Remède toxique

Beaucoup d'entre vous s’étonneront, à juste titre : Pourquoi donc les créanciers imposent-ils à la Grèce des conditions qui réduisent sa capacité à leur rembourser ses dettes? Pourquoi les créanciers demandent-ils au gouvernement grec de faire des choses qui l'empêchent de mettre en œuvre de vraies réformes? Des réformes qui amélioreraient la place de la Grèce en Europe? Se pourrait-il que la Troïka soit simplement en train d'essayer de faire prendre à la Grèce un remède amer mais nécessaire? Et que les Grecs ne veuillent pas prendre leur médicament ? Qu’ils ne veuillent pas « faire leurs devoirs », comme pourrait le dire Mme Merkel?

Ce sont des questions cruciales. Pour vous, pour le peuple de France. Pourquoi? Parce que si nous, Grecs, sommes responsables de nos propres problèmes, et s'il est vrai que nous soyons gâtés, paresseux, refusant de faire nos devoirs et de prendre notre remède amer, alors vous n'avez rien à craindre. Vous ne devriez pas perdre de temps à écouter des gens comme moi.

Mais si, en fait, le remède que l'on nous demande de prendre encore et encore est toxique, si nous avons fait nos devoirs mais que le maître ne veut même pas les lire, alors ce qui arrive dans des endroits comme la Grèce n'a rien à voir avec la Grèce. Cela concerne la politique de l'Europe et en particulier celle de la France.

Aussi soyons  clairs: le remède n'est pas seulement amer, il est toxique. Un médecin délivrant une telle potion à un patient serait arrêté et radié de l'Ordre des médecins. Mais aux yeux de l'Eurogroupe le fait que la potion tue le patient prouve de toute évidence qu’il faut continuer le même traitement en augmentant les doses !

Pendant cinq ans, le programme d'austérité de la Troïka a créé la récession la plus longue et la plus profonde de notre histoire. Nous avons perdu un tiers de notre revenu collectif. Le chômage est passé de 10% à 30% dans un pays où seulement 9% des chômeurs ont déjà reçu des allocations de chômage. La pauvreté a submergé 2 millions de nos concitoyens (sur dix millions).

En 2010, l'Etat grec a fait faillite. Il ne pouvait pas payer ses dettes aux banques  françaises et allemandes. Alors, qu'est-ce que l'Europe a fait? Elle a décidé de donner à l'Etat grec en faillite le prêt le plus important de l'histoire, sous des conditions d'austérité qui ont réduit les rentrées qui auraient pu permettre de payer les énormes prêts, anciens et nouveaux. Un enfant de dix ans pourrait dire qu’une personne en faillite ne peut pas s'en sortir avec de nouveaux prêts si on lui impose des conditions faisant chuter ses revenus.

L'austérité diminue les revenus tandis que les dettes grossissent. Toujours plus de dette, sous la forme de nouveaux prêts d'urgence, à condition qu'une austérité de plus en plus forte sape de plus en plus les revenus : cela conduit avec une précision mathématique à une catastrophe.

Tout le monde le savait. Alors, pourquoi l'Europe l'a-t-elle fait? Parce que l'objectif n'était pas de renflouer la Grèce, l'Irlande, le Portugal ou l'Espagne! L'objectif était de sauver  la Deutsche Bank, BNP Paribas, Finanz Bank, la Société Générale, les banques allemandes et françaises, et cela  avec l'argent des contribuables, en faisant peser peser le fardeau sur les plus faibles des Européens, en provoquant une crise humanitaire en Grèce et une récession à combustion lente en France.

Et puis, quand il fut révélé que toute cette austérité avait augmenté la dette grecque de 120% à 180% du revenu national, au lieu de la réduire, que fit l'Europe officielle? La même chose en 2012, en 2013, en 2014. Les revenus ont continué à baisser, la pauvreté a augmenté, le chômage a atteint le record du monde, tout le monde devait de l'argent à tout le monde et personne ne pouvait payer. Une politique économique consistant à prêter à l'état plus d'argent payé par les plus faibles des citoyens ne pouvait pas marcher. Comme Macbeth a commis crime après crime, essayant de cacher son crime précédent en en commettant un nouveau, la Troïka a ajouté sauvetage toxique après sauvetage toxique, étendant la crise, l'approfondissant, en ne cessant de prétendre qu'elle était sur le point d'être résolue.

C'est ce processus misanthrope qui a éteint l'espoir en Grèce de 2010 à 2015. En janvier dernier, nous avons été élus pour redonner espoir. Plutôt que  nous asseoir dans l'ombre et  maudire l'obscurité, nous avons décidé d'allumer une bougie. Pour donner de l'espoir et une autre chance à la rationalité. Et les gens l'ont remarqué. La petite bougie que nous avons allumée a illuminé les visages des gens, et pas seulement en Grèce.

Du point de vue de la Sainte Alliance de la vieille Europe, c'était un crime terrible pour lequel nous, et ceux qui avaient voté pour nous, devions être punis. Avec un autre prêt énorme. Avec plus d'austérité autodestructrice portant notre dette publique à 205% du revenu national. Avec une autre décision de l'Eurogroupe condamnant notre peuple à des souffrances inutiles pour le crime odieux d'avoir espéré et, pire encore, d’avoir propagé l’espoir dans le reste de l'Europe.

 

Un terrain d'entente?

Pour en revenir à mes premiers pas dans l'Eurogroupe, je dois dire que j'y allais avec la volonté de trouver un terrain d'entente, comme Michel Sapin. Permettez-moi de vous lire des extraits de mon intervention dans laquelle je proposais un nouveau partenariat avec les institutions et avec mes collègues, les autres ministres des Finances:

Le nouveau partenariat que nous vous proposons devrait être fondé sur des objectifs réalistes et des politiques efficaces.

Nous, le nouveau gouvernement grec, devons gagner une monnaie très précieuse sans dilapider  un  bien capital: nous devons gagner votre confiance, sans perdre la confiance de notre peuple - des électeurs qui, pour le moment, nous approuvent fortement. Une telle approbation est un important capital dans la lutte de l'Europe pour réformer la Grèce et la rendre stable et normale.

 En cette période de changement, nous percevons vos préoccupations au sujet des intentions de notre gouvernement. Nous devons, de toute évidence, les apaiser.

Je suis ici aujourd'hui pour vous transmettre un message clair sur le programme et les engagements du nouveau gouvernement envers ses partenaires de l'Eurogroupe.

La Grèce, en tant que membre de la zone euro, s'engage pleinement à trouver une solution discutée conjointement entre les partenaires, afin de renforcer notre union monétaire.

Nous nous engageons à coopérer de bonne foi avec tous nos partenaires européens et internationaux, sur un pied d'égalité.

Nous nous engageons à une bonne gestion des  finances publiques. La Grèce a fait un vaste ajustement au cours des cinq dernières années avec un immense coût social. Son déficit est maintenant en dessous de 3% en termes nominaux, en baisse de 15% en 2010. Nous avons un excédent primaire et notre excédent structurel, mesuré par le Fonds monétaire international, est le plus fort dans l'UE.

Le nouveau gouvernement prend cet ajustement comme point de départ. Nous souhaitons maintenant aller de l'avant, sur la base d'un nouveau partenariat mutuellement bénéfique avec nos partenaires européens.

Nous sommes déterminés à accomplir de profondes réformes structurelles.

Notre programme de réformes vise à recréer la confiance chez les citoyens grecs, à  permettre la  croissance économique, à accroître notre crédibilité en Europe. Il reconnaît le besoin de réformes profondes pour ancrer de façon durable la prospérité de la Grèce dans la zone euro.

Nous reconnaissons que le programme d'ajustement précédent reflétait les engagements pris à la fois  par la Grèce et ses partenaires de l'Eurogroupe.

Nous reconnaissons les efforts considérables déployés par les contribuables de vos pays pour soutenir la dette de la Grèce et maintenir l'intégrité de l'euro.

Cependant, des objectifs budgétaires autodestructeurs et irréalistes ont été imposés à notre pays et à la population: ils doivent donc être révisés. Un objectif d'excédent primaire de plus de 3% du revenu national n'a pas de précédent historique dans une situation comme celle de la Grèce aujourd'hui. Il sera tout simplement impossible pour notre pays de se développer si nous continuons sur la voie de l'austérité imposée à notre économie car elle sape la croissance. C'est également tout à fait incompatible avec la réalisation d'un ratio dette/revenu soutenable.

Le nouveau contrat que nous proposons de discuter avec vous devrait reconnaître cette évidence.

Le nouveau contrat se fondera sur les réformes reconnues comme « leurs » réformes par les citoyens et les institutions nationales, et reprenant de nombreux éléments de l’agenda politique convenu précédemment. Cela signifie également que l'espoir de prospérité partagée doit être relancé à travers l'Europe.

Nous voulons discuter avec vous de ce programme « fait-maison » qui devra refléter à la fois notre potentiel et nos contraintes spécifiques. Nous souhaitons que notre croissance soit inclusive, fondée sur l'investissement et les gains de productivité. Une croissance fondée sur une compression supplémentaire du coût du travail ne peut absolument  pas marcher en Grèce et a été rejetée par notre peuple.

Fondé sur des  objectifs d'excédent primaire plus réalistes et  sur le programme de  réformes et de croissance de notre pays, le nouveau contrat que nous proposons permettra de rétablir une trajectoire soutenable de la dette.

Nous invitons le Fonds Monétaire International à travailler avec nous pour évaluer la soutenabilité de la dette grecque fondée sur les engagements du gouvernement. La Grèce sera prête à faire des propositions concrètes à ses partenaires, en temps voulu, sur une série d'instruments novateurs pour réduire le fardeau de la dette de manière efficace, y compris les swaps (2) de dettes.

Ensuite, j'ai conclu avec ces mots:

Chers collègues,

L'Europe est une et indivisible, et le gouvernement de la Grèce estime que la Grèce est un membre permanent et inséparable de l'Union européenne et de notre union monétaire.

Certains d'entre vous, je le sais, ont été mécontents d'une  victoire d'un parti de gauche, de gauche  radicale. A ceux-là je dis ceci : nous considérer comme des adversaires, ce serait une occasion perdue.

Nous sommes résolument européistes. Nous nous soucions profondément de notre peuple, mais nous ne sommes pas populistes, promettant tout à tout le monde. En outre, nous pouvons conduire le peuple grec vers un accord véritablement bénéfique pour l'Européen moyen. En nous, vous trouverez des partenaires de confiance qui ne voient pas ces réunions comme un moyen d'extraire quelque chose de rien, d’obtenir un gain aux dépens de qui que ce soit.

Je me réjouis à l’idée de discuter avec vous maintenant, dans un véritable esprit de coopération et de partenariat, et que nous écrivions ensemble cette nouvelle page de notre relation.

Je vous remercie beaucoup de votre attention.

 

Pardon d'avoir lu tous ces extraits. Mais je voulais vous donner une idée de l'esprit de coopération avec lequel  nous avons approché l'Eurogroupe. Alors même que j’invoquais ces principes dans l'Eurogroupe, des «sources» de Bruxelles  prétendaient que j'étais impoli, que je faisais la leçon à mes collègues, que je rejetais les «réformes» de la Troïka. Je n’ai pas fait de ces rumeurs une affaire personnelle car elles ne me visaient pas personnellement. Elles faisaient partie d'une campagne de propagande brutale visant à justifier la diabolisation de notre gouvernement, à  nous peindre comme des communistes radicaux afin de préparer l'opinion publique européenne à notre renversement.

Pendant cinq longs mois, il y eut de notre côté clarté et propositions très précises:

• sur la réforme de l'administration fiscale,  qui la rendrait totalement indépendante de mon ministère, mais aussi de l'oligarchie
• sur une restructuration de la dette qui minimiserait les nouveaux prêts de la Grèce et maximiserait nos remboursements à nos créanciers
• sur une nouvelle banque de développement qui ferait appel à des biens publics, en partenariat avec la Banque européenne d'investissement
• sur une nouvelle « mauvaise banque » pour traiter les créances douteuses du système bancaire grec, les mauvaises dettes privées qui encombrent les circuits de crédit et empêchent les banques de prêter même à des entreprises profitables axées sur l'exportation.
• sur les mécanismes de lutte contre la corruption, la fixation des prix dans les marchés de détail, le travail non déclaré dans les marchés du travail, la réforme des retraites qui limiterait la retraite anticipée sans pousser plus de personnes âgées dans la pauvreté.

Chaque fois que nous avons proposé une mesure ou une réforme sensible, nous avons été repoussés. Mes collègues français étaient de toute évidence dépassés, avec un déprimant manque  d'influence. Même lorsque nous convenions d'une certaine mesure avec Michel Sapin ou Pierre Moscovici, que se passait-il? Si le président de l'Eurogroupe en décidait ainsi, notre accord n'était même pas entendu dans l'Eurogroupe – il n’est pas sûr que M. Djisselbloem ait jamais pris ces décisions de son propre fait. Lorsque, conscient de cela, je posai la question au Dr Schäuble, il a refusé de négocier avec moi sur quoi que ce soit de substantiel: C'est le programme existant (échoué) ou la porte, telle était sa ligne. "Adressez-vous aux institutions." Ce que j'ai dûment fait.

 

Mur de pierre 

Sauf que nos négociations avec les institutions, avec la Troïka, ont été  l'expérience la plus frustrante qu’on puisse imaginer. Comme certains personnes ennuyeuses qui veulent tellement vous parler de tout à la fois que vous finissez par ne parler de rien du tout, les institutions ont exigé un "examen complet" conduisant à un "accord global", ce qui signifiait qu'ils voulaient parler à propos de tout.

Ils disaient: nous avons besoin de toutes vos données sur la trajectoire budgétaire actuelle de l'économie grecque, nous avons besoin de toutes les données sur les entreprises publiques, toutes les données sur les fonds de pension, sur les sociétés d'énergie, sur ceci, cela et autre chose. Pour démontrer notre coopération nous avons avancé, répondu aux questionnaires, tenu d'innombrables réunions et nous  fournissions les données. Après avoir perdu beaucoup de temps à chercher des données qu'ils avaient déjà, et avant que nous, les ministres, en prenions connaissance, ils nous demandaient ce que nous avions l'intention de  faire à propos de la TVA. Nous faisions de notre mieux pour leur expliquer nos projets réalistes et modérés pour la TVA. Ils écoutaient, semblant  sceptiques, rejetaient notre proposition mais ne parvenaient pas, eux,  à en faire une. Et puis, avant d'avancer vers un accord sur la TVA, ils passaient à une autre question, comme la privatisation. Ils demandaient ce que nous voulions faire au sujet de la privatisation, nous mettions en avant quelque chose de sensé et de modéré, ils le rejetaient. Ensuite, ils se déplaçaient sur un autre sujet, comme les pensions, puis sur les marchés de produits, puis  sur les relations de travail, etc. C'était comme un chat qui court après sa queue.

Le plus grand obstacle à la conduite d'une négociation raisonnable était peut-être la fragmentation de la Troïka. Le FMI manifestait une proximité avec nous en reconnaissant l'importance de la restructuration de la dette, mais il  insistait pour que nous supprimions toutes les protections restantes des droits des travailleurs et des professionnels de la classe moyenne, comme les pharmaciens ou les ingénieurs. La Commission était beaucoup plus bienveillante à notre égard  sur ces questions sociales, mais elle interdisait toute référence  à la restructuration de la dette de peur que ça ne dérange Berlin ou Francfort. La BCE avait son propre ordre du jour. En bref, chacune des institutions avait différentes lignes rouges, ce qui signifiait que nous étions emprisonnés dans une grille de lignes rouges.

Pire encore, nous avons dû faire face à la "désintégration verticale " de nos créanciers, car les patrons du FMI et de la Commission avaient un programme différent de celui de leurs sbires, et aussi bien les ministres des finances allemands et autrichiens avaient un ordre du jour en contradiction totale avec celui de leurs chanceliers.

Les jours et les semaines passaient parce que nos créanciers ne cessaient de retarder  le processus encore et encore - tandis que des fuites dans  la presse prétendaient que c’étaient nous qui empêchions les négociations – et que notre gouvernement était délibérément asphyxié par la BCE. Même avant notre élection, la BCE avait indiqué qu'elle réduirait l’accès des banques grecques aux liquidités. Nos adversaires dans la presse en ont profité pour lancer une gigantesque campagne de peur, incitant les déposants à retirer leur argent des banques, et y réussissant. Il n’est rien de plus facile au monde que de provoquer une panique bancaire -  que les banques centrales sont justement  censées empêcher.

Quelques jours après notre élection, je me suis précipité à Londres pour parler aux financiers de la City afin de les rassurer et de les convaincre que notre gouvernement était favorable à l'entreprise, tout en étant déterminé à sauvegarder l'intérêt de notre population en difficulté. Ça a marché. Le lendemain matin, la bourse grecque a augmenté de 12% et  les actions bancaires de 20% et plus. Le jour d'après, la BCE a annoncé qu'elle devait limiter l'accès de nos banques au mécanisme de liquidité. La bourse fut de nouveau  écrasée. Pourquoi la BCE infligea-t-elle cela à notre nouveau gouvernement?

La réponse officielle fut  que «le programme» de la Grèce venant à expiration à la fin de février, cela  "soulevait des questions sur la garantie des banques grecques". En réalité, la BCE mettait la pression sur notre gouvernement afin qu'il n’alimente plus le rêve de rallumer l'espoir et qu’il accepte le programme en échec de la Troïka tel qu'il était - peut-être avec quelques modifications cosmétiques.

Il est intéressant de comparer ce que la BCE nous a infligé avec ce qu'elle avait fait l'été 2012, lorsqu'un nouveau gouvernement avait été élu et que, à nouveau, le «programme» grec était dans les limbes. La BCE avait alors augmenté la liquidité des banques à des niveaux très hauts en une seule fois et l'augmentation du crédit de la carte (ou T-Bill) limite de l'Etat grec  de 15 milliards à 18. 3 milliards. Dans notre cas? Dans notre cas, la BCE a augmenté la liquidité des banques peu à peu, jour après jour, créant chez les déposants la peur que, peut-être, la limite ne serait pas relevée le lendemain et que les banques seraient à sec. Naturellement, la panique bancaire a empiré.

Quant à la limite de la carte de crédit du gouvernement, au lieu de la pousser jusqu'à 15 à 18.3 milliards, la BCE l’a réduite,  utilisant une astuce juridique sans précédent, passant de 15 à 9 milliards. Et tout cela à un moment où je devais trouver 7 milliards pour effectuer des paiements au FMI (Paiements dont il était originellement prévu qu’ils seraient effectués grâce à de nouveaux prêts…qu’on ne nous a en fait jamais donnés).

Leur stratégie était très, très simple: retarder tout accord avec nous, nous en faire porter le blâme, parler du manque de «crédibilité» de nos propositions, jusqu'à ce que notre gouvernement, l'État, soit à court de liquidités. Puis nous poser un ultimatum sous la menace de la fermeture immédiate des banques. Ce ne fut rien d'autre qu'un coup d'Etat.

Comme je l'ai déjà dit: en 1967, il y eut les tanks et en 2015 il y eut les banques. Mais le résultat a été  le même: renverser le gouvernement ou le  forcer à se renverser lui-même – ce que malheureusement le Premier Ministre Tsipras a décidé de faire le soir de notre magnifique référendum, le soir ou j’ai démissionné de mon ministère, et qu’il a confirmé le 12 juillet.

 

Les gros poissons à frire

Pour en revenir à Février, j’avais compris le message. Je voyais bien que les gens de la Troïka n'était pas intéressés par les réformes touchant l'oligarchie, en partie parce qu'ils avaient d’excellentes relations avec les oligarques (dont la presse a soutenu sans réserve la Troïka dans sa lutte contre nous) et en partie parce qu'ils avaient d'autres poissons à frire, la France étant le plus gros.

Que pouvais-je bien faire pour qu'il leur soit difficile d'ignorer nos propositions?

J'ai fait deux choses.

D'abord, je leur ai proposé ce qui me paraissait un compromis décent et raisonnable pour faire avancer la négociation. Je leur ai dit : convenons de trois ou quatre réformes importantes, comme le système fiscal, la TVA, un système pour lutter contre la corruption dans les marchés publics, et mettons-les  en œuvre immédiatement, cependant que la BCE assouplit les restrictions sur notre liquidité. Vous voulez un accord global ? Continuons la négociation pour y arriver - mais en attendant, laissez-nous nous soumettre ces réformes au parlement.

Leur réponse? "Non, non, non, ce doit être un examen complet. Rien ne sera mis en œuvre si vous osez introduire une législation. Ce sera considéré comme une action unilatérale hostile au processus pour parvenir à un accord".

Donc, en réponse, j'ai essayé une autre chose, qui m'avait  été recommandée par une personne très haut placée du Fonds Monétaire International. Avec une équipe d'experts talentueux, j'ai élaboré un plan de 60 pages pour le redressement de la Grèce, un programme de réformes pour la Grèce, un plan directeur pour mettre fin à la crise grecque. Dans cette équipe travaillaient  des experts non grecs: le ministre britannique des finances, Thomas Mayer, ancien économiste en chef de la Deutsche Bank, mon grand ami Jamie Galbraith, de l'Université du Texas, et Mariana Mazzucato, de l'Université de Sussex.  Ensuite, Jeff Sachs, de l'Université Columbia, qui a participé à l'élaboration de nombreux programmes nationaux de réforme au nom du Fonds Monétaire International, m'a aidé à modifier et à éditer le document.

J'ai remis ce document aux autres ministres des Finances, l'ai envoyé aux gouvernements et aux fonctionnaires des institutions. Quelqu'un y a-t-il porté  attention? Bien sûr que non. Même mon Premier ministre a été trop timide pour oser le soumettre à d'autres chefs de gouvernement, de peur que la Troïka ne le voie comme un défi à son autorité, à son "processus d'examen complet".

Pendant ce temps, la Troïka, diverses personnes de la Commission, du ministère allemand des Finances et d'autres sources de pouvoir, ont multiplié les rumeurs dans les médias, disant que nous refusions de réformer le pays, que nous perdions notre temps, que nous n'avions rien de crédible à offrir!

Je vous invite à regarder mon site où j'ai  téléchargé ce document et, si vous en avez le temps et l'énergie, de le comparer à l'«accord» qui a finalement été imposé au Premier ministre Tsipras. Un rapide coup d'œil vous convaincra que notre plan, celui dont personne ne discute, que même le gouvernement grec n'a même pas fait connaître, mettrait fin à la crise grecque, contrairement aux termes de la reddition dictée le 12 Juillet,  que notre Parlement a adoptée récemment, et qui va alimenter la crise avec en outre des effets catastrophiques sur les plus faibles des citoyens grecs.

 

Le but du jeu

Et la négociation s'est poursuivie sans fin, jusqu'à ce que notre Etat  manque complètement de liquidités. A la 11ème heure, le 25 Juin, quatre jours avant que les banques grecques ne soient fermées par la BCE, la Troïka nous a donné sa proposition d'accord. C'était un ultimatum. Vous acceptez, ou  vos banques ne rouvriront jamais leurs portes.

Nous lisons leurs propositions. Elles étaient absolument toxiques ... totalement non viables et toxiques. Ils voulaient que nous engagions une nouvelle austérité ridicule, que nous augmentions la TVA sur les hôtels de nos îles de l'Egée de 6% à 23%, quand en Turquie, elle est de 7%, que nous réduisions les pensions des retraités les plus pauvres d'un tiers. La liste des horreurs sur lesquelles ils insistaient était sans fin.

Pendant des mois, ils ont asphyxié notre gouvernement et l'économie avec simultanément une panique bancaire et un resserrement des liquidités, ils exigeaient que notre état stressé rembourse  le Fonds Monétaire International au détriment de sa propre substance en décomposition, et ils ont freiné les négociations jusqu'à ce que nous arrivions au bord de la falaise. Et à ce moment ils ont fait le genre de proposition qu'on fait quand on ne veut pas d'accord. La question est: Pourquoi donc faisaient-ils cela?

Ont-ils tout fait pour que nous acceptions ces  réformes? Bien sûr que non. Nous souhaitions  désespérément introduire des réformes. Quand ils parlaient de réformes, ce n'est pas de réformes qu'ils parlaient.  Réduire la pension mensuelle d'un retraité de 300 euros par mois à 200 euros par mois n’est pas une réforme. Nos propositions de réforme du système de retraite étaient de véritables réformes - nous avions un plan pour utiliser comme levier les  biens publics afin de créer des investissements versant des dividendes qui, à leur tour, soutiendraient les fonds de pension. Nous avons proposé une restructuration des fonds de pension et des restrictions drastiques sur la retraite anticipée. Mais cela ne les a pas intéressés.

Permettez-moi maintenant d'aborder la question de la dette. L'objectif d'une restructuration de la dette est de réduire les nouveaux prêts nécessaires pour sauver un débiteur en faillite. Les créanciers offrent un allègement de la dette pour obtenir plus de valeurs en retour et réduire les nouveaux financements. Les créanciers de la Grèce ont fait le contraire. Ils ont refusé de restructurer la dette et  insisté pour que nous nous endettions  de plus en plus, dans des conditions rendant le remboursement impossible.

Au cours des négociations, je n’ai pas cessé de suggérer à nos créanciers une série de swaps (2) intelligents de la dette qui auraient deux objectifs: réduire au minimum les nouveaux prêts, et s'assurer que la Grèce bénéficie du même soutien de la BCE dont le reste des Etats membres de la zone euro bénéficient quotidiennement, ce qui est la meilleure façon de cesser d'emprunter auprès des contribuables européens. Ils ont rejeté mes propositions et ont imposé un nouveau prêt qui est le double de ce qui était nécessaire.

Nos propositions n'ont même pas été rejetées: elles n'ont jamais été discutées, voilà le vrai problème! Même si nous avions de bonnes raisons de penser qu'elles étaient techniquement rigoureuses et juridiquement solides, la volonté politique de l'Eurogroupe était de les ignorer, de laisser les négociations échouer, de fermer nos banques, et de forcer le gouvernement grec à capituler sur tout - y compris sur un nouveau prêt massif beaucoup plus important que ce que nous avions proposé.

Pourquoi?

Donc, retour à la terrible question: Pourquoi les créanciers de la Grèce préfèrent-ils un nouveau paquet de prêts plus important que nécessaire? Pourquoi ont-ils ignoré nos propositions de réforme dont ils savaient que nous pouvions et voulions les mettre en œuvre? Pourquoi ont-ils gaspillé l’occasion favorable que nous représentions en tant que  gouvernement ayant le soutien de la grande majorité du peuple grec? Nous pouvions demander aux Grecs de prendre un remède amer, mais pas toxique, de la médecine réformiste. Pourquoi ont-ils exigé que le médicament soit toxique et non thérapeutique?

La seule réponse n’est pas en termes économiques, mais en termes de pouvoir politique. La plus grande crainte de la Troïka était que notre gouvernement puisse réussir. Que sa grande sagesse et son autorité à elle, la Troïka,  soient mises en cause par vous, chers amis, par les peuples d'Europe. La Troïka ne se préoccupe pas  de la plaie purulente permanente qu'est la Grèce. Le ministre allemand des Finances ne se soucie même pas que les contribuables allemands soient remboursés.

Ceux qui mènent la danse en Europe sont prêts à verser beaucoup plus d'argent de leurs contribuables dans la fosse sans fond grecque, pendant que les Grecs souffrent, si c'est  la seule façon qu'ils ont de  perpétuer leur contrôle sur leur propre peuple.

• La dette est le pouvoir du créancier et la dette insoutenable donne aux créanciers encore plus de puissance.

• Ils ne voulaient pas vous faire rembourser de votre argent.

• Ils voulaient renverser notre gouvernement à vos frais.

• Encore mieux, ils nous voulaient étendus sur un lit de clous, dépendant de leur bon vouloir, et les en remerciant.

• Ils voulaient humilier le seul gouvernement qui a osé questionner la logique d'une politique économique illogique.

Notre longue négociation de cinq mois fut un conflit entre le droit des créanciers de gouverner un pays débiteur et le droit démocratique des citoyens de cette nation d'être autogouvernés. Il n'y a jamais eu une négociation entre l'UE et la Grèce en tant qu'Etat membre de l'UE.

Voilà pourquoi je suis ici. Je suis ici parce que ce qui nous est arrivé est en train de commencer à vous arriver. La Grèce est un champ de bataille sur lequel une guerre contre la démocratie européenne, contre la démocratie française, a été tentée et testée.

En mai dernier, en marge d'une  autre réunion de l'Eurogroupe, encore un autre, j'avais eu le privilège d'une conversation fascinante avec le Dr Schäuble. Nous avions parlé longuement à la fois de la Grèce et de l'avenir de la zone euro. Plus tard ce jour-là, l'ordre du jour de la réunion de l'Eurogroupe comportait un article sur les changements institutionnels à venir pour renforcer la zone euro. Dans ces conversations, ce que le Dr Schäuble prévoyait pour l'Europe est devenu très clair. Il était également clair que la grande majorité des ministres des Finances étaient d'accord. Michel Sapin n'était pas parmi ceux-là, mais, je ne me souviens pas de l'avoir vu contester  ouvertement la vision de Dr Schäuble. Clairement, la France n'est plus ce qu'elle a été...

Et quel est le plan? François Mitterrand savait que la zone euro avait été mal construite. Il croyait que la première grande crise de l'euro obligerait ses successeurs à introduire l'union politique nécessaire pour sauver l'Europe d'une fragmentation semblable à celle des années 1930. Il avait tort.

Une crise à grande échelle est bien sûr inévitable lorsque le contrôle sur l'argent de différentes nations est concédé  à  des "technocrates" déconnectés de tout processus parlementaire susceptible de l'infléchir si nécessaire. Une fois que la crise inévitable éclate, les intérêts nationaux refont surface sur un mode vengeur. L'histoire a prouvé que Mitterrand avait tort: La crise a opposé une nation fière à une autre et a repoussé toute solution fédérale à un avenir lointain.

Nous sommes restés avec le plan de Dr Schäuble: Un seigneur du budget Eurozonal (peut-être une version glorifiée de président de l'Eurogroupe) muni uniquement de pouvoir négatif, ou de veto, sur les budgets nationaux. Sur le budget de la France, pour être précis. Un Eurogroupe qui devient de plus en plus puissant pendant que la Commission européenne se fane à l'arrière-plan, confinée à des questions d'importance mineure.

A ceux qui disent «plus d'Europe» et parlent en faveur d'une «union politique», je dis: Méfiez-vous! L'Union soviétique était aussi une union politique. La question est: Quel genre d'union politique? Un royaume démocratique de prospérité partagée? Ou une cage de fer pour les peuples d'Europe?

Une démocratie fédérale comme l'Allemagne, les Etats-Unis ou l'Australie, permettez-moi de vous le rappeler,  est fondée sur la souveraineté de ses citoyens, comme en témoigne le pouvoir de ses représentants fédéraux de légiférer au nom du peuple souverain.

En contraste, le Plan Schäuble conçoit seulement des pouvoirs  négatifs: Un seigneur du budget qui peut seulement dire «non», mais qui n’a guère la capacité de recycler les excédents vers les régions déficitaires de l'Europe - ce que ferait un système fédéral.

Le problème posé par ce plan est double. Premièrement, il ne permet pas de protéger et de gérer la macro-économie de la zone euro. Deuxièmement, il viole les  principes fondamentaux de la démocratie libérale occidentale.

Alors, que vient faire la Grèce dans tout cela? Elle est utilisée dans une sorte de conte moral, pour vous démontrer à vous ce qui vous attend si vous résistez à cette version  disciplinaire de l'union politique. Le Grexit est conçu comme une menace pour forcer le peuple de France à accepter comme un moindre mal l'austérité permanente, la crise permanente et le contrôle de votre destin par des irresponsables, des gens sans visage, des pseudo-technocrates économiquement analphabètes.

Ne vous méprenez pas: Notre gouvernement a été écrasé, car nous avons osé dire non à la Troïka à une époque où elle avait des plans pour venir à Paris. Vous ne pourrez pas dire  que vous n'avez pas été prévenus. "Nous sommes tous des Grecs désormais" non pas parce qu'il y a quelque chose de supérieur chez les Grecs, mais parce que le printemps d'Athènes a allumé une petite bougie d'espoir chez tous les Européens. Une bougie que la Troïka devait éteindre à tout prix, de peur que son autorité soit contestée par le spectre de la démocratie.

 

Perte de la souveraineté sur les ministères clés de l'Etat

L’une des choses les plus choquantes pour moi, après que je fus devenu ministre des Finances, fut de comprendre à quel point cinq ans de règne de la Troïka avaient transformé l'État grec en fromage suisse. Des pans entiers de notre gouvernement avaient été engloutis par la Troïka, leur répondant directement à eux, ne rendant pas compte aux ministres, voire au Parlement.


Ce n’est pas seulement la Banque de Grèce, incorporée dans la Banque Centrale Européenne qui, au lieu d'aider notre gouvernement (comme es banques centrales sont censées le faire), nous a asphyxiés. Non, je pense à d'autres institutions cruciales comme le Fonds Hellénique de Stabilité Financière - HFSF - (qui détient toutes les banques pour le compte de l'État), à l'Instance qui gère toutes les privatisations, à l'Office statistique et, bien sûr, au secrétariat de mon propre ministère.


Quand j'ai décidé de réduire les énormes salaires des gestionnaires de HFSF, nommés en grande partie par la Troïka, je reçus une lettre de M. Thomas Wieser, le président du groupe de travail euro, un fonctionnaire clé de la Troïka, qui m’affirma que je ne pouvais pas le faire sans son approbation. Dans un pays où la Troïka exige des réductions constantes de salaire et de retraite, le ministre ne peut pas réduire les salaires exorbitants des favoris garçons et filles de la Troïka - salaires versés par notre nation en faillite.


À une autre occasion, je essayé d'interroger le secrétariat de mon propre ministère à propos du  retard de quatre mois qui affectait l'ouverture de l'application Web par laquelle les entreprises soumettent leurs déclarations de revenus. Or durant ces quatre mois notre état était asphyxié et avait grand besoin de recettes fiscales. On m'a dit que je n'avais aucune autorité sur le Secrétariat des recettes publiques, qui était effectivement directement relié à la Troïka. Bientôt, au cours des négociations, la Troïka donna plus d'autonomie au  secrétariat général qui aidait à l'asphyxie de notre État!

Et quand, après ma démission, je parlai à un groupe de financiers de mon plan pour rétablir la souveraineté nationale sur ce secrétariat particulier, je fus soudain confronté à une campagne de calomnie, menée par les médias grecs amis de la Troïka, dont le but était de me faire inculper pour ... haute trahison.

Je vous dis tout cela afin que vous soyez avertis. Lorsque la Troïka viendra à Paris, en personne ou en esprit, sachez ceci: une privation hideuse de  souveraineté nationale sera imposée aux ministres français aussi - si ce n'est déjà fait.

 

Déficit démocratique

Permettez-moi de revenir à la fin Juin. Le premier ministre Tsipras avait annoncé le référendum car nous n'avions le mandat ni d'accepter un accord  non-viable, ni d'entrer en conflit avec l'Europe. Donc, nous avons demandé au peuple grec de donner son avis sur l'ultimatum.

Lors de la réunion de l'Eurogroupe qui a suivi, le 27 Juin, je fus fustigé par plusieurs ministres des Finances pour avoir osé poser des questions financières complexes à des gens « ordinaires ». Ah bon? En  démocratie, on ne pose pas de questions complexes aux gens ordinaires, sur la base de : une personne, une voix? Avais-je bien entendu? L'Eurogroupe - l'organe de la plus grande économie du monde où sont prises toutes les décisions qui façonnent nos économies sociales - me jetait la démocratie au visage?


Lors de la réunion de l'Eurogroupe qui a suivi, le 27 Juin, je suis fustigé par plusieurs ministres des Finances pour avoir posé des questions financières complexes à des gens ordinaires. Quoi? N'est-ce pas une question de démocratie? Poser des questions complexes aux gens ordinaires, sur la base de : une personne, une voix? Avais-je bien entendu? L'Eurogroupe - l'organe de la plus grande économie du monde où toutes les décisions qui façonnent nos économies sociales sont prises - me jetait la démocratie au visage?

Lors de cette réunion, le président Dijsselbloem a annoncé qu'il était sur le point de convoquer une deuxième réunion tard dans la soirée, sans moi: sans que la Grèce ne soit représentée. Je protestais qu'il ne pouvait pas, de lui-même, exclure le ministre des Finances d'un État-membre de la zone euro et j'ai demandé un avis juridique sur la question.

Après une courte pause, l'avis  est tombé du Secrétariat de l'Eurogroupe: "L'Eurogroupe n'existe pas dans le droit européen. C'est un groupe informel et, par conséquent, aucune  règle écrite ne peut contraindre son président". Aucune règle écrite, aucun procès-verbal (permettant aux citoyens de voir ce qui a été dit en leur nom), aucun respect pour la démocratie. Voilà  comment fonctionne l'institution qui décide pour vous et moi, pour vos enfants et les miens. Est-ce l'Europe pour laquelle Adenauer, De Gaulle, Brandt, Giscard, Schmidt, Kohl, Mitterrand, etc. avaient travaillé? Ou est-ce l'épitaphe de l'Europe que nous avions toujours pensée être notre base de référence, notre boussole?

Une semaine plus tard, le peuple de Grèce, malgré les banques fermées et la peur exploitée par des médias grecs corrompus, a prononcé un NON retentissant au référendum. Le lendemain, le Sommet Euro a répondu en imposant à notre Premier ministre un accord qui ne peut être décrit  qu'en termes de capitulation de notre gouvernement. Et l'arme de choix du Sommet Euro? La menace illégale d'amputer la Grèce de la zone euro.

Quoi que l'on pense de notre gouvernement, et malgré les divisions que cette capitulation a occasionnées entre nous, cet épisode restera dans l'histoire de l'Europe comme le moment où l'Europe officielle a déclaré la guerre à la démocratie européenne. La Grèce a capitulé, mais c'est l'Europe qui a été défaite.

 

Notre mécontentement

Comme vous avez pu l'entendre dire, cette nuit-là j'ai été en désaccord avec le Premier ministre Tsipras et j'ai démissionné. Nous avions été en désaccord sur un certain nombre de questions auparavant.

Le fait d'avoir concédé à la Troïka sans mon consentement, fin avril, des excédents primaires ridiculement élevés, a enhardi nos créanciers. Une fois que vous acquiescez sur des excédents primaires élevés, vous acceptez une nouvelle austérité, vous signalez que vous n'êtes pas vraiment sérieux quand vous parlez de restructuration de la dette. Et une fois que vous cédez sur l'austérité et la dette, la Troïka sait que vous êtes battu. Tout ce qu'ils avaient à faire était donc d'attendre notre capitulation.

Si je n'ai pas démissionné alors, fin Avril et début mai, c'est parce que j'étais certain  que la Troïka ne donnerait pas à mon Premier ministre un  accord à moitié décent, même après qu'il lui eut accordé presque tout ce qu’elle avait demandé. Car leur but était notre humiliation, plutôt qu'un accord très dur d'austérité. Et donc j'ai attendu que Alexis durcisse le ton. Le référendum lui a donné cette chance.

Lorsque l'Eurogroupe a demandé à la BCE de fermer nos banques en représailles à notre référendum - les mêmes banques que la BCE avait déclaré à plusieurs reprises être insolvables  - j’ai recommandé deux ou trois actes en représailles de notre côté. J’ai été mis en minorité au sein de notre cabinet de guerre, et je compris que c'était fini.

Et pourtant en dépit de la propagande menée par les oligarques de la télévision et de la radio, le brave, le courageux peuple de Grèce,  choisissant d’ignorer  les banques fermées, a voté un retentissant «Non» à la capitulation. Cette nuit-là Danaé et moi  avons senti que nous avions une autre chance. Ou que, à tout le moins, nous devrions démissionner si nous pensions que nous avions usé toutes nos armes, en prenant la rue avec notre peuple courageux. «Pas en notre nom» aurait dû être notre réponse de défi à la demande de la Troïka que nous signions  son catastrophique «nouveau» plan.

Ces désaccords entre Alexis Tsipras et moi sont maintenant de l'eau coulant sous le pont. Je suis désolé que nos chemins aient divergé. En particulier, je me désole d'entendre mon camarade se battre  pour appuyer un programme dont il sait qu'il n'est pas fait pour marcher.

Pouvons-nous aller de l'avant unis dans la différence? La gauche n'a pas su le faire dans le passé, et devrait le faire maintenant. Nous devons laisser la porte ouverte à tous ceux qui ont l'envie et la capacité de nous rejoindre dans la lutte pour récupérer l'intégrité et l'âme de l'Europe. Pour démocratiser la zone euro.

Une fausse, mais divertissante, histoire de l'euro

Pourquoi nous, Européens, avons créé l'euro? Une réponse peu analytique mais divertissante:

Les Français craignent les Allemands

Les Irlandais voulaient échapper à la Grande-Bretagne

Les Grecs étaient terrifiés par la Turquie

Les Espagnols voulaient devenir comme les Français

Les Italiens du Sud voulaient des droits migrateurs vers... l'Allemagne

Les Italiens du Nord voulaient devenir allemands

Les Néerlandais et les Autrichiens étaient presque tous devenus allemands

Les Belges ont cherché à dépasser leurs profondes divisions en rejoignant à la fois la Hollande et la France sous l'égide d'un Deutsch mark  reconfiguré

Les pays baltes frissonnaient à la pensée d'une résurgence de la Russie

Les Slovaques n'avaient nulle part où aller après la séparation d'avec leurs frères tchèques

La Slovénie fuyait les Balkans

La Finlande devait faire quelque chose que la Suède ne ferait pas

Et, enfin, les Allemands craignaient les ...Allemands !

Comme tous les gros mensonges, cette liste contient d'importantes petites vérités. Les Français craignaient vraiment les Allemands. Et les Allemands avaient des raisons de craindre cette peur, ainsi que l’aptitude à l'autodestruction de leur propre État-nation.

Sur ce point, je tiens à me démarquer de ceux qui ont imputé la crise de l'Europe "à l'Allemagne" et "aux Allemands". Je me suis toujours opposé à cela pour deux raisons.

Tout d'abord, "les Allemands" ça n'existe pas. Pas plus que "les" Grecs. Ou "les" Français. Quiconque connaît les sociétés allemande, grecque, française sait qu'il y a beaucoup plus de différences de caractère, de qualité ou d'opinion parmi les Grecs, les Français ou les  Allemands qu'il n'y a de différences entre Allemands, Français et Grecs.

La deuxième raison pour laquelle je m'oppose à la censure de l'Allemagne est que Paris porte une plus grande responsabilité que Berlin dans notre pagaille actuelle. Permettez-moi de vous ramener au 18 Septembre 1992. Ce jour-là, deux jours avant que les Français ne votent  lors du référendum sur le traité de Maastricht, Le Figaro avait écrit:

Les adversaires de Maastricht craignent que la monnaie commune et la nouvelle Banque centrale ne fortifient la supériorité du Deutsche Mark et de la Bundesbank. Mais c'est exactement le contraire qui va se passer. Si elle vient à Maastricht, l'Allemagne devra partager sa puissance financière avec les autres. «L'Allemagne paiera», disaient-ils dans les années 1920. Aujourd'hui, l'Allemagne paie vraiment. Maastricht est le Traité de Versailles sans la guerre.

Aucun Allemand ne pouvait pardonner une telle insensibilité. Que l'establishment français lutte de cette façon pour convaincre un électorat français sceptique de  voter «OUI» au référendum n'était pas une excuse.

 Le Traité de Versailles de 1919  a condamné les Allemands à la misère indicible, a humilié la fière nation allemande, et a préparé le terrain aux voyous nazis. Les nazis seraient restés une note historique en bas de page s'il n'y avait pas eu les réparations impossibles du Traité de Versailles.

Mais il n’y a pas seulement eu le frivole éditorial de certain journal français. Le Président De Gaulle avait également envisagé l'union monétaire avec l'Allemagne comme "la guerre par d'autres moyens», précisément dans l'esprit du Figaro. Et puis en 1983, lorsque François Mitterrand a décidé d'abandonner les politiques anti-austérité du gouvernement socialiste pour apaiser les marchés et la Bundesbank, Jacques Delors a fait valoir qu'il embrassait l'austérité parce que l'austérité pouvait être seulement vaincue au niveau européen. Le plan de Delors était de capturer une institution chérie par le peuple allemand, la Bundesbank, de la subsumer dans une banque centrale sous domination française, et d'étendre en Allemagne et au reste de l'Europe des politiques chères au cœur de Paris.

Oui, il est vrai que j'en ai eu assez d'entendre les politiciens allemands, comme Wolfgang Schäuble, parler et encore parler de la sainteté de règles inapplicables. Mais nous devons être honnêtes: les élites de la France sont responsables d'avoir mis les élites de l'Allemagne sur la défensive. Les diplômés des Grand Écoles françaises tiennent des beaux discours sur  le bien commun de l'Europe, mais en réalité, ils ont tenu à sacrifier les intérêts de la majorité du peuple français sur l'autel de leur étroit intérêt. Ils n'ont cessé d'exiger de leur propre peuple et du reste de l'Europe de faire des sacrifices afin que la classe dirigeante de la France prospère, avec des Deutsch mark ou des euros plein les poches.

L'euro a changé tout cela. Enfermés dans son étreinte d'acier, les administrateurs sophistiqués de la France se rendent compte maintenant que l'union monétaire ne va pas leur offrir l'Allemagne sur un plateau. En effet, ils se rendent compte que non seulement ils ne gagnent pas sur l'Allemagne mais qu'ils perdent la  France. À nous, humanistes européens engagés, cela ne nous offre aucun réconfort. Nos peuples en France, en Allemagne, en Grèce, en Finlande souffrent de la manipulation inepte de la crise inévitable de l'euro par  nos prétendues élites.

 

Les fourmis et les sauterelles

Pour en revenir à ce vieux Manifeste avec lequel j'ai commencé mon discours, il reste vrai que l'histoire de l'humanité est l'histoire de la lutte des classes. La seule force politique qui l'a oublié est la ... Gauche. La droite n'a jamais cessé de poursuivre la guerre de classes dans la pratique tout en utilisant chaque crise pour opposer les nations fières les unes aux autres.

L'idée que les fourmis vivent toutes dans le Nord et les sauterelles toutes dans le Sud, en plus de l'Irlande, est absurde. Il y a des fourmis et il y a des sauterelles dans chacune de nos nations. Pendant les «bons» moments de la zone euro, les sauterelles du Nord et les sauterelles du Sud ont dévoré frénétiquement. Et quand leurs péchés ont entraîné la crise, ce sont les fourmis du Nord et les fourmis du Sud qui ont été forcées de payer la facture.

La Troïka et  l'Eurogroupe sont les instances qui ont endossé l'agenda des sauterelles de l'Europe officielle, partout en Europe. Ils tournent les fourmis du Nord contre les fourmis du Sud dans une Europe qui est en train de perdre son âme du fait des stéréotypes, des dénis, et à cause des prétendues élites extrêmement déterminées à ne pas lâcher les leviers du pouvoir mal acquis.

En 1929, un accident à Wall Street a ouvert la voie au processus qui a démantelé la monnaie commune de l'époque - le Gold Standard. En 2008, un autre accident à Wall Street a ouvert la voie au  processus de fragmentation de la zone euro. À ces deux occasions, les Français se retournèrent contre les Allemands, les Allemands contre les Français, avant que les Français ne se retournent contre les Français, les Grecs contre les Grecs et les Allemands contre les Allemands. À ces deux occasions, dans les années 1930 et maintenant, les seuls bénéficiaires sont les bigots, les nationalistes, les xénophobes, les misanthropes. L'œuf du serpent n'a pas mis longtemps à éclore dans de telles circonstances.

 

Antinationaliste, antinazi

Voilà pourquoi il est si important que nous évitions de commencer des phrases par «Les Allemands ceci» ou «Les Français qui" ou "Les Grecs". Voilà pourquoi il est impératif que nous comprenions que "les" Allemands, "les" Grecs ou "les" Français n'existent pas. Que nous sommes tous des Européens face à une crise très européenne.

Lors de ma première visite à Berlin, au cours de la conférence de presse que je donnais en compagnie du Dr. Wolfgang Schäuble, j'ai dit:

En tant que ministre des Finances d'un gouvernement confronté à des circonstances d''urgence causées par une crise de  dette déflationniste sauvage, je pense que la nation allemande est celle qui peut le mieux nous comprendre. Personne, mieux que les gens de ce pays,  ne peut comprendre à quel point une économie très déprimée,  soumise à un rituel d'humiliation nationale et de désespoir sans fin, peut voir éclore l'œuf du serpent en son sein. Quand je rentrerai à la maison ce soir, je vais me retrouver dans un Parlement où  le troisième plus grand parti est un parti nazi.

 L'Allemagne peut être fière d’avoir éradiqué le nazisme. Mais l'une des ironies cruelles de l'histoire est que le nazisme ait montré son visage laid en Grèce, un pays qui a mené  une forte lutte contre lui. Nous avons besoin du peuple de l'Allemagne pour nous aider à lutter contre la misanthropie. Nous avons besoin que nos amis allemands restent fermes dans  le projet européen de l'après-guerre, ne permettent plus jamais une dépression comme celle des années 1930, divisant les fières nations européennes. Nous ferons notre devoir à cet égard. Et je suis convaincu que c'est aussi ce que feront nos partenaires européens.

Donc,  plus jamais de stéréotypes sur les Grecs, les Allemands, les Français, tout le monde. Tendons la main à tous ceux qui veulent refaire de l'Europe un royaume démocratique de prospérité partagée.

 

CONCLUSION

Je vous ai assez fatigués. Laissez-moi en mon nom et en celui  de Danaé, exprimer nos profonds remerciements à Arnaud Montebourg et Aurélie Filippetti pour leur hospitalité, leur amitié et pour nous avoir permis de vous rencontrer vous tous aujourd'hui - pour cette occasion de commencer quelque chose d'important, ici, à Frangy.

La France est le laboratoire de l'Europe. En apportant en France l'esprit du printemps d'Athènes on peut donner à l'espoir une autre chance.

Chers amis, la diversité et la différence n'ont jamais été le problème de l'Europe.

Notre continent a commencé à se réunir avec de nombreuses langues et des cultures différentes, mais il est en train de finir divisé par une monnaie commune.

Pourquoi? Parce que nous laissons nos dirigeants faire quelque chose qui ne peut pas être fait: dépolitiser l'argent, pour faire de Bruxelles, de l'Eurogroupe, de la BCE, des zones franches apolitiques.

Quand la politique et l'argent sont dépolitisés, la démocratie meurt. Et quand la démocratie meurt, la prospérité est réservée au très petit nombre de gens…  à un très petit nombre de gens… qui ne peuvent même pas en profiter derrière les portes et les clôtures qu'ils ont érigées pour se protéger de leurs victimes.

Pour contrer cette dystopie, les peuples d'Europe doivent de nouveau croire que la démocratie n'est pas un luxe offert aux créanciers et refusé aux endettés.

Peut-être le temps est-il venu d'un réseau européen dont l'objectif  explicite serait la démocratisation de l'euro. Pas un autre parti politique, mais une coalition inclusive paneuropéenne de Helsinki à Lisbonne et de Dublin à Athènes, s'engageant à passer de l'Europe de «Nous, les gouvernements» à  l'Europe «Nous, le peuple». S'engageant à mettre fin au jeu du blâme. Attaché à la maxime selon laquelle il n'existe rien de tel que "les" Allemands, "les" Français ou "les" Grecs.

Le modèle des partis nationaux qui forment des alliances fragiles au Parlement européen est obsolète. Les démocrates européens doivent se réunir d'abord, former un réseau, établir un programme commun, et ensuite trouver des façons de se connecter avec les communautés locales et au niveau national.

Le réalisme exige de notre nouveau réseau européen de chercher les moyens d'adapter les institutions européennes existantes aux besoins de nos peuples. D'être modestes et d'utiliser les institutions existantes de façon créative. D’oublier, au moins pour l'instant, les modifications des Traités et les mesures fédérales : elles ne pourront suivre que lorsque nous, et le spectre de la démocratie,  aurons mis fin à la crise.

Prenez les quatre domaines où la crise de l'Europe se déroule. La dette, les banques, l'insuffisance des investissements et  la pauvreté. Ils sont tous les quatre actuellement laissés dans les mains des gouvernements qui sont impuissants à agir sur eux. Européanisons les!

Que les institutions existantes gèrent une partie de la dette des États-membres, placent les banques en faillite sous une juridiction européenne commune, donnent à la BCE la tâche d'administrer un programme pan-européen de récupération de l'investissement. Et, enfin, utilisons les bénéfices comptables accumulés dans le Système européen de banques centrales pour financer un programme de lutte contre la pauvreté partout en Europe - y compris en Allemagne.

J'appelle cela un programme primordial d'européanisation décentralisée car il européanise nos problèmes communs, mais ne propose ni trésor fédéral, ni perte de souveraineté, ni transferts fiscaux, ni garanties allemandes ou françaises pour la dette irlandaise ou grecque, ni modifications des traités, ni nouvelles institutions. Il donne plus de liberté aux gouvernements élus. Il limite leur impuissance. Il rétablit le fonctionnement démocratique de nos parlements.

Il y a quelques années, Michel Rocard a défendu cette proposition, et en a même écrit la préface. Ce peut être le point de départ des réflexions de notre réseau paneuropéen réunissant la gauche française, la gauche radicale grecque,  une société allemande plus confiante, et même les conservateurs qui reconnaissent que les dispositions actuelles empoisonnent la démocratie et font dérailler nos économies.

Nous ne sommes pas d'accord sur tout. Démarrons avec l'idée commune que la zone euro doit être démocratisée.

Lorsqu'on a demandé à Gandhi ce qu'il pensait de l'Union Européenne, il  a répondu par son célèbre: "... Ce serait une très bonne idée".

Si l'on nous demandait ce que nous pensons de notre Union européenne aujourd'hui, nous dirions: "Quelle idée splendide! Si seulement nous pouvions y arriver!"

Nous pouvons y arriver. Tout ce que nous devons faire est d'aider le spectre de la démocratie à hanter ceux qui la détestent.

Permettez-moi de terminer en ajoutant aux idéaux français de la liberté, de fraternité et d'égalité des notions que notre Printemps d'Athènes a mises en avant et que la nouvelle Europe doit de nouveau embrasser: l'espoir, la rationalité, la diversité, la tolérance et, bien sûr, la démocratie.

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 NDT

(1) Il s’agit du Manifeste du Parti Communiste, de Marx et Engels

(2) Swap : contrat établi entre deux parties afin d'échanger une valeur contre une autre valeur. Un swap est un produit financier dérivé

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Le texte anglais de cette conférence à été publié et introduit  par Christian Salmon:

http://blogs.mediapart.fr/blog/christian-salmon/240815/notre-printemps-dathenes-par-yanis-varoufakis

 

 

 

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Allocution de Yanis Varoufakis, 12 septembre 2015, La Courneuve

15 septembre 2015 |  Par Jean-François Goulon

Allocution de Yanis Varoufakis,

en présence de Oskar Lafontaine, Stefano Fassina et Jean-Luc Mélenchon

Pour un Plan B en Europe

 

C’est une grave erreur que d’en accuser l’Allemagne. Les élites françaises, la classe dirigeante et l’oligarchie de mon pays, le système italien infesté par la mafia, les franquistes espagnols ainsi que des éléments chez les sociaux-démocrates, tous en sont responsables. La classe dirigeante française voulait se servir du deutschemark pour étouffer les revendications des travailleurs français. Ils eurent le toupet de penser qu’ils pouvaient s’emparer de la Bundesbank.