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Billet de blog 6 févr. 2022

Un artiste choisit d’exposer sa rémunération habituelle

Le 2 février 2022, l’artiste Gilbert Coqalane ouvre l’exposition (IN)visibilité à Villers-les-Nancy (56) par un discours qui fera date dans le monde de l’art. Ce qui suit en est la retranscription, publiée sur son profil Facebook, le lendemain.

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L’exposition (IN)visibilité de Gilbert Coqalane, le soir du vernissage à à Villers-les-Nancy. © Gilbert Coqalane

Vous devez vous dire que vous ne savez pas ce qui se passe, que vous ne comprenez rien, mais qu’après tout c’est peut être normal, car vous êtes dans une exposition d’art.

Je ne sais pas si cela peut vous rassurer, de mon côté, je ne comprends rien également. Une seule chose est sure, c’est que vous êtes au cœur de la perturbation intitulée « Vernissage lapin » et dans l’offensive « visibilité ».

Comme l’indiquait Raymond Devos, rien c’est déjà quelque chose, et cela se prouve par notre présence.

Je viens de vous dire que je ne comprends rien, effectivement, je ne comprends pas pourquoi des ami·es artistes vivent dans la peur du lendemain, pourquoi des ami·es artistes ne peuvent pas prendre leurs retraites, pourquoi des ami·es artistes arrêtent leur activité au profit de jobs alimentaires ou cumulent plusieurs activités, pourquoi des ami·es retardent leurs parentalités, pourquoi des ami·es retardent la séparation avec leurs conjoints, je ne comprends pas pourquoi des ami·es reportent leurs soins médicaux… ces amis ce sont également des collègues, des collègues artistes, des personnes que je n’ai jamais rencontrées pour la plupart, je m’inclus donc ce groupe…

Je pourrais poser encore plus de questions, mais je préfère les réponses et j’ai essayé de comprendre, j’ai juste pris l’exemple et l’analyse de cette exposition.

Je suis invité à exposer dans ce lieu, il y a un an et demi, un lieu comme il en existe des milliers en France, donc ce n’est pas une offensive contre Villers-lès-Nancy ni contre son personnel qui m’a très bien accueilli, je suis vraiment désolé pour le nombre incalculable de mensonges, ce n’est pas une offensive contre les élus que je ne connais pas, c’est une offensive artistique contre la précarité institutionnalisée.

Donc il y a un an, on me contacte, on aime bien mon travail, ma démarche, ma notoriété, mon accessibilité… on me propose un mois et demi d’exposition, donc je commence à créer :

Le titre, le concept, le texte de présentation, le texte biographique, la liste des œuvres, les valeurs d’assurances, les différents aller-retour (174 km), le visuel de l’affiche, l’organisation par téléphone (166 min), l’organisation par mail (62 mails), (oui, oui, 62 mails : vous voyez ce n’est pas rien de ne rien créer), la préparation du contrat que je n’ai d’ailleurs pas encore reçu, le discours, et je ne me suis pas arrêté là, le montage était prévu aujourd’hui à partir de 10 h 30, j’ai volontairement choisi la date de montage la plus proche possible du vernissage et je ne suis pas venu installé.

À ce moment précis nous sommes dans le présent. Ici.

Pourquoi tout ça pour au final ne rien installer ? J’ai décidé d’activer l’offensive visibilité pour rendre visible un fait courant : je ne suis pas payé. Et c’est un fait courant pour de nombreux artistes sollicités par les institutions.

La suite logique de mon travail artistique aurait voulu, réflexion des œuvres, achat de matériel, réalisation des œuvres, emballage des œuvres et transport des œuvres, montage de l’exposition.

Peut-on concevoir d’autres façons d’envisager l’art ?

La suite logique aurait été la visite du public pour le bonheur du ministère de la Culture, la visite des touristes pour le bonheur du ministère de l’Économie, la visite des scolaires pour le bonheur du ministère de l’Éducation nationale, la visite des habitants des EHPAD pour le ministère des Solidarités… j’en oublie certainement…

Peut-on concevoir d’autres relations avec le public ?

La suite logique aurait voulu, de faire vivre l’exposition, communiquer, démonter l’exposition, et stocker le tout.

Peut-on concevoir d’autres façons d’exposer ?

La même logique veut que le maire soit payé, que le directeur culture soit payé, que le personnel d’accueil soit payé, que le traiteur soit payé, que le graphiste soit payé, que l’imprimeur soit payé…

Peut-on envisager d’autres façons de partager ?

L’artiste qui crée à lui tout seul ce réseau économique n’est pas payé, pire il perd de l’argent, et on lui vend la promesse d’éventuelles ventes de ses œuvres pour gagner de l’argent, mais faut-il encore éponger les dettes de l’organisation. Si je vends une œuvre c’est la vente d’une œuvre sauf qu’ici je produis une exposition et personnellement je n’ai jamais vu un collectionneur acheter une exposition, si vous en connaissez je veux bien son mail. Pour extrapoler, c’est un peu comme si vous aviez dit au traiteur ( qui était prévu, mais non présent à cause de la crise sanitaire) « faites un grand banquet gratuit peut-être que vous vendrez un pain surprise ».

Je ne suis pas payé, et je pourrais même dire nous ne sommes pas payés, nous ne sommes pas entre amis, ce n’est pas pour une association, c’est pour un lieu à gérance municipale, j’ai décidé de ne pas faire d’exposition, ou d’exposer autrement, d’exposer cette perturbation, de m’exposer, j’ai décidé d’être payé en visibilité d’où le titre de l’exposition, je me paie réellement avec ce qu’on me promet, et entre nous, mon devis visibilité risque d’être élevé.

La visibilité est pour moi, c’est un dû, je me sers, mais cette visibilité je souhaite la partager pour que les lumières ne soient pas exclusivement portées sur les artistes, je suis de nature altruiste, je souhaite partager la lumière avec les décideurs·euses, qui connaissent la réalité de la précarité des artistes, qui alimentent cette précarité, mais je vous l’accorde, le monde va trop vite, nous sommes dans un pays administratif, les histoires de subventions, les histoires d’indépendance de programmation, vous avez d’autres missions plus importantes, et c’est tout à votre honneur.

Il y a une citation qui dit « quand il y a un problème, il y a une solution », c’est ce que propose cette exposition, trouver une solution, un temps pour la solution, laisser le temps aux décideurs de décider, une agora, un espace public, certes on ne va pas révolutionner le monde, on va agir localement, ensemble, je reste donc à disposition, nous allons trouver des solutions pour que les prochains artistes qui vont intervenir dans ce lieu soient rémunérés, nous avons donc un mois et demi pour trouver une solution provisoire ou même idéalement pérenne, pour ne pas alimenter ce système qui engendre de la précarité.

Je vous propose donc la création d’une œuvre participative, immatérielle, invisuelle, perturbationiste, mais qui je vous rassure se verra, certes autrement que par une œuvre d’art, enfin quoique…

Ce salaire ne peut être que source de création, regardez ce que font les artistes dans la précarité, imaginez ce qu’ils ou ce qu’elles vont faire en étant payés…

Je désire que l’exposition soit ouverte aux heures traditionnelles, que ma démarche soit expliquée aux scolaires, aux habitants, aux pensionnaires des EHPAD, faisons vivre cette exposition, j’invite toute personne à visiter l’exposition, à ne rien voir, en soutien à ce mois et demi et plus qui va durer pour trouver une solution viable.

Le protocole prévoyait que je parle après monsieur le maire, il m’a donné en premier la parole, j’ai essayé de faire court, je vais vous redonner la parole, avant je réitère mes remerciements, au public qui est venu participer à cette offensive, et aux organisateurs qui ont permis à leur insu cette perturbation et la découvrent en même temps que vous.

Juste pour terminer, de mon côté, je ne réclame pas d’argent, il est trop tard, je vais me débrouiller seul, car j’ai déjà réfléchis à mon modèle économique, j’ai en ma possession 50 affiches de l’exposition ‘invisibilité’ payées par la ville de Villers-lès-Nancy, si vous souhaitez me soutenir, ces affiches seront prochainement en vente sur internet, surement aux éditions l’armée recrute qui vient d’ouvrir et qui va fermer prochainement.

Gilbert Coqalane

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