Nous avons tué Aylan

     Pitoyablement, les européens découvrent l’horreur d’une vie de famille fuyant la mort et la souffrance. Pitoyablement, devant la photo de cet enfant crevé au bord d’une plage, citoyens et politiques, piqués d’humanité furtive et émotionnelle, veulent accueillir des migrants à la maison. Comme on accueille un chat abandonné, une tortue, ou un perroquet. Opération « migrant, qui veut le sien ? »

     Se jetant sans réflexion dans l’arène de l’émotion médiatique, formidablement entretenue par la masse media qui découvre l'ampleur du problème cinq ans trop tard, le citoyen français occulte l’essentiel : si le problème avait était pris dans son ensemble, au bon moment, Aylan marcherait encore, et même peut-être dans son jardin.

      Le 7 janvier aurait du éveiller nos consciences. On ne peut être à la fois Charlie et Aylan. Chacune de nos décisions politiques, de nos actions, et de nos us purement occidentaux, a une influence sur la vie et le ressenti des autres citoyens du monde. Dessiner le Prophète était provocateur, comme mener des chasses aux dictateurs, pourtant garants de stabilité temporaires, était irresponsable. Mais notre bien pensance, notre « civilité », notre supériorité supposée nous emmènent toujours plus loin dans l’inhumanité.

     On bombarde, on légifère internationalement, on caricature, on ordonne, on crée des résolutions, on philosophe, on surconsomme, on pille les matières premières. Et aujourd’hui on veut s’humaniser en adoptant un petit migrant tatoué. On déstabilise, on viole, on tue, on humilie, on massacre, on ampute. Et aujourd’hui on veut tout effacer en pleurant et en accueillant ces femmes et hommes les bras ouverts.

      Ce trait fin d’humanité ne doit pas occulter l’épaisseur de notre influence pourrie. Chacune de nos guerres, citoyens occidentaux, est la nôtre. Chacune des bombes dont le souffle pulvérise des familles entières et les pousse à fuir leurs racines est de notre responsabilité. A travers notre bulletin de vote, notre consommation, nos idéologies, nous avons le choix du respect des autres peuples, ou de l’ingérence. Nous avons choisis, depuis que je suis né, et même bien avant, la deuxième solution. Qui fabrique les armes ?

     Libre à nous de penser et de posséder nos propres raisons de voter bleu, rouge, rose, bleu marine, rouge foncé, ou bleu pâle. Alors assumons. Responsabilisons-nous. Ne feignons plus la souffrance à coup de photos d’un môme sans vie au bord d’une plage. Nous avons désiré ces guerres, nous avons voulu ces morts. Nous avons tué Aylan.

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