Pardonnez-moi

          Je suis né en 1982. Pardonnez mes méfiances, pardonnez mes doutes perpétuels, pardonnez mes critiques infinies. Je me pardonne chaque jour de balayer ce monde avec mes joints d’herbe et mes cafés d'exceptions, à la recherche permanente de l'extase personnelle.

          A mes quatre ans, le monde m'offrait une explosion nucléaire qu'un mensonge d’État bloquait à la frontière. Pour l'âge de raison, sous le papier cadeau se trouvait la chute d'un mur présenté comme l'avènement d'un nouveau monde plus sûr, débarrassé d'armes et de menaces extérieures ; une cinquantaine se construiront en silence médiatique les vingt-cinq années suivantes. La surprise de mes vingt ans fut une nouvelle guerre de civilisation baptisée fort judicieusement par les communicants, propagandistes du vingt-et-unième siècle, guerre « pour la liberté ». Le cadeau de mes trente ans : un pays inondé de rancœur, de haine, et laminé par une démocratie qui n'en a, petit à petit, au fil des mensonges et de la barbarie intellectuelle, que le nom. Les citoyens sont devenus des écouteurs de communicants. La vie politique n'est qu'un vaste champ de ruines où le vide intellectuel se répand chaque jour un peu plus. Jamais peut-être, l’Assemblée nationale n'a autant été la représentation d'un peuple vidé de réflexions. Mais elle, si arrogante, profiteuse et lâche, s’acoquine désormais avec la propagande médiatique, pot pourri de communicants, de spécialistes en tout genre, de faux journalistes, de blablateurs professionnels en somme. Les deux réunis ont pompé tout ce qui fait l'âme, l'intelligence et la force d'un peuple : son unité sous une seule bannière.

          Mes grands frères ont porté le badge « Touche pas à mon pote ». Mes parents ont vu naître les Restos du cœur grâce au génie humaniste d'un mec franchement rigolo et libre de ses paroles. J'ai vu l'assassinat médiatique et politique d'un humoriste. J'ai vu l'extrême droite raciste au second tour de l'élection présidentielle, et gagner à chaque élection en électeurs et en légitimité. J'ai appris sur les bancs de l'école républicaine le respect des autres croyances et civilisations, mais j'ai vu le racisme se banaliser à force de manipulations médiatiques et discours politiques allant jusqu'à la « gauche ». J'ai mangé le bol de riz annuel, imposé par la bien-pensance collective et institutionnelle, pour « partager » le quotidien de millions d'enfants. J'ai vu la bourse devenir une enceinte de chiens assoiffés d'argent jouant avec les prix des matières premières sans se soucier de qui ne pourra plus manger de riz. J’ai appris par cœur les leçons d'histoire glorifiant les pourfendeurs de liberté et de démocratie, dont les pions humains nous délivrèrent des nazis. J'ai découvert un pays impérialiste ignorer les règles internationales, pour « apporter la démocratie » dans un pays dont le sous-sol offre surtout l'or noir à ses multinationales, dont les membres du conseil d'administration ont défendu politiquement la guerre, en votant favorablement à l'envoi de bombes et de soldats dont la logistique sortait de leurs entreprises.

          Tous les jours le monde détruit ce que j'ai appris, donc ce que je suis. Tous les jours le monde contredit les conseils que l'on m’a inculqués, donc mon esprit. Tous les jours le monde s'acharne sur les pensées qu'il m'a données quinze à vingt ans plus tôt, donc sur mon âme. Que reste-t-il de mes idéaux ? Que reste-t-il de moi ? L’incompréhension, la colère et le doute permanent de mon prochain. Je fais partie de mon cadeau de trentenaire, de cette rance France, triste pays de mon enfance, bercée de tant d'ignorances. Le cocon illusoire de la démocratie de mes parents s'est mué en terreau de méfiance, de haine, et d'injustices.

          Pardonnez mes doutes perpétuels. Pardonnez mes critiques infinies. Je suis né dans le mensonge institutionnel.

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