Les carrières n'ont pas fini d'être brisées

L’ « affaire » Aurier révèle bien plus que la bêtise inhérente à un jeune de 23 ans. Elle démontre surtout l’incapacité à apprendre aux jeunes générations la maîtrise d’une vie privée devenue publique en dix ans.

Serge Aurier est un petit con. Comme nous l’étions à son âge. A 23 ans, et même plus tard, souvenons-nous avoir vociféré sur des patrons et des collègues que l’on pouvait trouver sur l’instant "incapables", "pas reconnaissants" ou "pas capable de porter ses idées", et la pudeur empêche d’écrire le pire.

Pourtant notre carrière ne fut pas brisée, et personne ne nous a obligés à s’assoir sur un tabouret haut, devant une caméra, veste de l'entreprise sur le dos, pour présenter des excuses forcées. On pourrait mettre en avant le salaire, ou l’exemplarité populiste imposée aux footballeurs du 21e siècle pour justifier la proportion prise par ce fait, qui devient en un dimanche une affaire. N’est-ce pas la trop facile et illusoire de juger en un clin d’oeil ? Oublions-nous le principal, c’est à dire la possibilité de faire une ou même plusieurs fautes mineures ?

Dans un pays où un ex président est appelé si souvent devant les juges, lui laissant pourtant la possibilité de briguer un deuxième mandat, voilà qu’en un dimanche, pour des dires finalement pas si faux que ça, et encore moins dénués de sens malgré le langage culturel de l’auteur, Serge Aurier passe de meilleur défenseur latéral en France à paria du sport. On pardonne à ceux qui tirent les ficelles en toute expérience et maturité, mais on démonte publiquement un jeune footballeur uniquement là pour nous divertir et nous faire rêver sur un rectangle vert. En quatre jours d’intervalle.

Car il s’agit bien de ne rien pardonner et juger sans recul un footballeur dont les compétences ne sont pas de maîtriser sa communication. Poussons la logique jusqu’au bout, et demandons à un communiquant d’enfiler la tenue du PSG et de gérer le couloir droit occupé jusque là par Serge Aurier. Risible ? Pas tant que ça, puisque le footballeur n’a pas fait d’études dans la communication.

Comme nous tous, le footballeur professionnel a le droit au repos, à fumer sa chicha et à insulter en privée qui il veut. Comme nous tous, le footballeur professionnel a le droit de ne pas savoir tenir sa langue, comme on peut tous râler sur un collègue et le découvrir juste derrière soi en se retournant de la machine à café. Certes, le caractère public a échappé au joueur et c’est là sa faute. D’avoir pu penser que malgré la ressemblance avec une discussion entre potes, un malin allait déjouer la morale et le respect pour lancer le buzz.

Si prompts à juger, nous en oublions l’essentiel : l’éducation des nouvelles générations aux réseaux sociaux, dont la séparation entre vie privée et publique ne sera sans doute jamais défini. On continue à apprendre par coeur ce que les calculatrices calculent, on gave de dates historiques, de successions de dynastie, mais on n’apprend toujours pas à nos enfants à maitriser la portée des paroles gravées à jamais sur Internet, et au delà, la fiabilité et le sens des informations incommensurables que l’on peut y trouver.

Dans ce cas, on abandonne sur un terrain infini en espace et en matière des enfants tout puissants devant cette communication personnelle enivrante, mais tellement publique qu’il faut apprendre à la maîtriser. Les photos de soirées arrosées, le paquet de feuilles longues sur la table, les séparations en direct, les insultes, les coups de sang sont légion sur les réseaux sociaux. Donc les preuves d’un vice ou d’une vie pas toujours parfaite sont innombrables. Les carrières n’ont pas fini d’être brisées.

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