HBO, Band of brother et la démocratie de crise

Ou quand le visionnage d’une série nous montre que la gestion d'une crise peut être démocratique.

 A celles et ceux qui auraient le coeur de la voir ou de la revoir, la série de HBO Band of brother offre (sans doute à son insu) un exemple éclatant de démocratie radicale. Plus pertinent encore à notre époque de pandémie et de capitalisme destructeur de notre écosystème, elle propose aussi un exemple surprenant de démocratie de crise. Pour une série dont le coeur de l’action est centré dans la vie d’une compagnie de parachutistes américain lors de la seconde guerre mondiale, la remarque a sans doute de quoi surprendre mais un visionnage attentif permet de confirmer qu’elle est pourtant pertinente. En effet la série montre clairement par un exemple, et un contre exemple ce que sont les conséquences d’une hiérarchie sourde aux informations contradictoires et à la voix des subordonnées. 

La première occurence de cette démocratie de crise se trouve dès le 1er épisode. Alors que la Easy company, le groupe de soldats central de l’Histoire, termine son entraînement de parachutiste en Angleterre un problème récurrent survient: Le capitaine de l’unité, le capitaine Sobel, est haï par ses hommes. Pire encore il démontre à plusieurs reprises une indécision face à la pression, un sens d’orientation défaillant, et surtout un déplorable instinct tactique lors des exercices qui mènent toujours à des résultats où 95% de ses hommes sont virtuellement tués. Au lieu de s’appuyer sur ses meilleurs éléments, Sobel punit et rabaisse systématiquement toute personne qui offre un semblant de compétence ou qui questionne ses méthodes. Alors que le jour du débarquement en Normandie approche, les deux centaines d’hommes de la Easy company ont la peur au ventre. Ils savent que cet officier les mènera au désastre. Ils sont entrainés, ils ont eu le loisir de vivre des simulations de combat et de réfléchir à l’option qui maximise leurs chances de survie : Demander la révocation de leur officier commandant. Lors d’une réunion secrète, tous les sous officiers signent une lettre de protestation envoyé à leur général...Et se mettent en grève jusqu’au limogeage du capitaine Sobel. 

Le cas d’étude est fascinant et met en exergue des traits essentiels d’une démocratie radicale : un collectif informé et conscient de ses besoins, la mise en place d’une solution conforme aux besoins du collectif via une décision collective. 

Prenons le donc en 2021 et mettons le en parallèle avec un pays luttant contre la pandémie...Au hasard prenons la France du président Macron (bien que l’on puisse aussi parler des USA de Trump, du Brésil de Bolsonaro ou du Royaume Uni de Boris Johnson). Le président Macron donc, au sommet de la hierarchie de la population française, entre dans la crise de la Covid19 avec l’hostilité ouverte d’une écrasante partie de la population. A chaque fois que celle-ci a tenté par le passé de manifester son inquiétude ou sa désapprobation, le président Macron a réagi de la même manière : répression, répression, répression. Le lien de confiance étant dès le départ rompu, il est évidemment impossible de mener une politique avec le soutien plein de la population, une crise ne peut donc être que destructrice. Tout au long de la crise la présidence macroniste poursuit sur la même lancée, décidant seule, sans concertation avec quiconque, même pas les ministres, et n’écoutant que d’une oreille les recommandations des scientifiques. Tout à sa confiance aveugle en ses capacités, le président Macron tient le peuple écarté des débats, et écartés des décisions. 

Le résultat est sans appel: Une gestion catastrophique, une mortalité parmi les pires du monde, des mesures sanitaires inefficaces qui sapent le moral de la population, accroissent la misère et ne parviennent même pas à stopper l’épidémie. 

Tout dirigeant possédant un minimum d’humilité irait regarder ce que font les voisins pour voir si tout cela était réellement inévitable. Cela tombe bien, un premier exemple un peu moins pire est tout juste frontalier existe, il s’appelle l’Allemagne. Sous la chancellerie Merkel les décisions sont prises dans un conseil réunissant les présidents de région, le conseil scientifique, le gouvernement et la chancelière. On pourrait croire que cela ralentirait la capacité de réaction mais on aurait tort, l’Allemagne a presque à chaque fois réagi plus vite et plus efficacement que la France. Surtout le débat inclus d’autres représentant.e.s élu.e.s par le peuple et se termine par un vote de tous et toutes et pas par la décision d’un seul. La population est donc au courant des décisions, mais aussi des débats, n’étant pas complètement infantilisée elle peut s’approprier les sujets et commencer à s’éduquer dessus. 

Mais est-ce là réellement de la démocratie de crise ? Non. Tout au plus un parlementarisme de crise. La population est au courant des débats, mais seule une infime fraction de ses représentant.e.s prennent véritablement les décisions. Plus grave encore une large partie des décisions relatives à la crise, soutien économique, gestion des forces de l’ordre etc...ne sont pas discutées dans ce conseil de crise. Enfin, et il faut le souligner, la gestion allemande est à l’image de la gestion européenne. Une succession de confinements tardifs et légers, incapables d’éradiquer le virus et prolongeant de fait l’épreuve imposée à la population. La véritable démocratie de crise reste donc à inventer et nous sommes loin de l’organisation collective et de la prise de décision résolue qui mène les personnages de Band of Brother à se débarrasser de leur capitaine. Les critiques de cet article ne manqueront pas de souligner que l’organisation collective est bien plus facile à gérer entre une dizaine de sous-officiers qu’entre des millions d’individus. Est-ce pour autant impossible de proposer une gestion de crise plus démocratique que celle à laquelle nous assistons ? 

Nous ne le pensons pas. Réunissons les éléments du réel, quantifiables et vérifiables, qui sont à notre disposition pour proposer une gestion de crise démocratique. Tout d’abord penchons-nous sur la question de la représentativité. Toutes les gestions de crise sur l’intégralité de la planète ont été menées par une poignée de personne, conseillée par des scientifiques, et in fine peu représentative de la population. Or si une assemblée élue est censée être plus représentative, nous savons que dans les faits ce n’est pas le cas. Plus problématique encore, la gestion française ou américaine a montré un trop grand parasitage des prises de décisions par des intérêts électoraux. Comment donc échapper à cet écueil ? La politique irlandaise récente, et paradoxalement la politique française récente, nous donne des exemples à suivre. Dans l’histoire démocratique récente de ces deux pays des conventions citoyennes tirées au sort ont permis l’élaboration de propositions audacieuses, sur des questions sociétales en Irlande, et sur la question climatique en France. La grande leçon que l’on peut tirer de ces deux exemples c’est que lorsque l’on met des gens de la vie de tous les jours face à un problème complexe philosophiquement d’une part, et complexe scientifiquement d’autre part, ces derniers sont capables de formuler des propositions plus audacieuses, progressistes, et pertinente que leur gouvernement élus du moment. Outre le fait que les assemblées tirées au sort sont un bien meilleur reflet des classes sociales, des tensions qui les opposent, des urgences et des aspirations qui les animent, ces conventions citoyennes prouvent une fois pour toute que les gens ne sont pas cons. Que lorsqu’on traite les citoyens et citoyennes commes des adultes en leur donnant accès aux informations à la source de la science, ainsi que le temps et l’espace pour réfléchir, ils et elles sont plus que capables de prendre les bonnes décisions. Mais ces exemples récents, et particulièrement l’exemple français, nous montrent aussi les limites d’un tel processus. En effet si comme dans la Convention Citoyenne pour le Climat, convoquée par la présidence Macron, ce n’est pas l’intégralité du peuple qui prend la décision finale, alors ce principe d’Assemblée tirée au sort est une coquille vide. 

Une gestion de crise démocratique pourrait donc se dérouler comme suit. A l’approche, ou à l’irruption d’une crise, un panel de citoyens et citoyennes tiré.e.s au sort est réuni pour étudier la situation. Ils et elles sont conseillé.e.s par des scientifiques et des spécialistes afin de pouvoir avoir une vision la plus précise possible des risques et des solutions possibles. A la différence de l’Assemblée législative et du gouvernement, la Convention tirée au sort n’a à gérer que cette problématique et n’a pas à se soucier de sa réélection. Elle peut donc se concentrer intégralement sur la formulation de réponses adaptées. Dans le cas où la crise est à venir, et pas encore urgente, la Convention aura pour but de mener le débat en son sein, et de le porter au sein de la population dans son ensemble. La population aura droit à des congés spéciaux afin de pouvoir pleinement s’imprégner du débat. Enfin elle sera invitée à s’exprimer par référendum sur la marche à suivre. Dans le cas où la crise est urgente, la Convention sera investie de pouvoirs exécutifs provisoires pour stabiliser la situation. Le débat sera mené dans le même temps avec l’entièreté de la population. Avant la fin de son mandat provisoire, la Convention devra présenter une motion au référendum afin de valider, ou révoquer à postériori, la gestion de crise qu’elle a appliquée.

Une telle proposition serait-elle suffisante pour se hisser au niveau d’exigence d’une démocratie intégrale ? Certes non. Une démocratie intégrale réclame des changements plus profonds dans la démocratisation de l'État lui-même, ainsi que dans la démocratisation de l’économie. En effet on a bien vu lors des confinements que lors des moments de crise, un gouvernement a tôt fait de profiter du chaos pour tenter de renforcer son autorité par l’usage de la force. Tenter de faire passer des lois sécuritaires en plein confinement est, on ne devrait même pas avoir le dire, incompatible avec la démocratie. Une démocratie intégrale devrait donc pouvoir révoquer dès que nécessaire les politiciens qui se risqueraient à proposer de telles lois scélérates. Par ailleurs les confinements nous ont aussi montré que les forces administratives de l’Etat sont des bastions de pouvoir qui peuvent promptement abuser de leur pouvoir exercer une violence injuste sur la population. Comme le montre l’exemple néerlandais, où des fonctionnaires obsédés par les mythes austéritaires ont frappé des dizaines de milliers des familles pauvres d’amendes pour des délits inexistants, l’Etat lui-même est source d’oppression. Dans une situation de crise cette oppression est plus que jamais inacceptable. Il est temps que nous mettions en débat la démocratisation du service public. Enfin, comme l’ont montré une nouvelle fois les plans de relances, une économie taillée pour les intérêts des possédants ne saura jamais être démocratique. Nulle ne peut se soucier des débats vitaux de la communauté si elle est forcée hors de son travail, de son logement ou de ses droits. Une démocratie de crise renverserait donc forcément le rapport de force entre possédants et classe laborieuse en faveurs de cette dernière. 

Mais y sommes-nous prêt.e.s ? Peut-être. Peut-être pas. Ce que prouve l’expérience récente en revanche c’est que nous sommes prêt.e.s aux expériences telles que les conventions citoyennes tirées au sort suivies de référendum. Voilà donc une demande à formuler, voilà un objectif pour lequel se battre. Dans chaque mobilisation nous devons à présent soulever ce point. Car il y a urgence. Voilà déjà douze mois que nous sommes en état d’exception permanent. Les stratégies européennes sont un échec flagrant et les confinements partiels permettent les mutations du virus, l’accumulation des morts, et les traumatismes émotionnels de centaines de millions d’entre nous. Nous avons besoin de parler de cette gestion de crise et de mettre à l’épreuve nos décideurs politiques à l’aune des politiques menées par exemple en Asie ou en Océanie. Nous n’avons besoin ni d’être la Chine, ni les USA ou le Brésil. Encore faut-il en parler. Car garder le silence sur notre échec de gestion de crise nous empêchera de la surmonter, et nous empêchera de surmonter la crise climatique qui réclamera infiniment plus d’efforts et d’audace. Nous devons inventer une gestion démocratique pour offrir une sortie de crise qui soit efficace, écologiquement pertinente, et équitable quelque soit la classe, le genre ou la couleur de peau. 

Car passer les problèmes sous silence à un coût. Revenons à notre sujet introductif. Si Band of Brother nous montre un exemple pertinente de démocratie de crise, il nous montre aussi son contre exemple. SPOILER ALERT. Dans l’épisode 7 appellé “The breaking point” la Easy company se retrouve une nouvelle fois commandée par un officier sorti de nulle part, sans expérience, et sans lien fort avec les hommes. Sauf que cette fois-ci, hormis un sous-officier, personne n’ose élever la voix. Pourtant tout le monde sait l’incompétence du nouvel officier commandant et une offensive approche. Immanquablement lorsque survient l’heure critique l’incompétence devient meurtrière et de nombreux hommes meurent inutilement. Il en va de même pour nous. Nous devons tous et toutes mourir, et la mort est une souffrance pour celles et ceux qui restent. Mais il est une différence fondamentale entre une mort que personne ne pouvait prévoir, et une mort qui est le résultat d'une décision humaine. Cette différence s’appelle la justice. 

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