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Billet de blog 28 août 2023

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Luxembourg Quartier Gare-Sécurité : un pas vers le fascisme ?

Dans la capitale du Luxembourg le quartier de la Gare centrale observe une augmentation du deal, du sans-abrisme et de la toxicomanie. Initié par une candidate du parti de droite libérale (DP), un groupe de citoyens et citoyennes souhaite sécuriser et nettoyer le quartier. Si les problèmes sont réels, l'angle d'attaque pour les régler risque d'ouvrir une porte à l'extrême droite.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Laurence Gillen est une ex-candidate bien sous tout rapport. Elle a été prof, elle a travaillé pour des ASBL à vocation sociale, puis pour le ministère de la famille, et depuis 2019 elle est de nouveau enseignante. En juin 2023 elle participe aux élections communales sous la bannière du DP. Bref un CV bien propre de petite bourgeoisie luxembourgeoise. Mais depuis juillet 2023 Laurence Gillen a un nouveau chantier politique : ramener l’ordre et la sécurité dans le quartier de la gare. Un article du Wort [1] paru le 18/08/2023 révèle qu’à l’aide du réseau social Hoplr, un réseau social de voisinage qui bannit les débats politiques sauf quand il s’agit de positions conservatrices ou réactionnaires, elle a coagulé le mécontentement de plusieurs habitant.e.s du quartier pour bâtir un groupe dédié à renforcer la réponse sécuritaire dans les rues. Le groupe « Quartier Gare-sécurité » a donc vu le jour le 15 juillet dernier. Il fait aujourd’hui plus de 500 membres et appelle à une manifestation le 23 septembre prochain. Les problèmes constatés qui font le plus consensus sont la hausse de la consommation et du trafic de drogue dans le quartier, l’augmentation du nombre de sans abris et les violentes bagarres qui s’y déclenchent toutes les semaines.

Et il faut bien le reconnaitre, pour qui fréquente le quartier quotidiennement, les problèmes sont réels. D’après le rapport RELIS [2] publié en juillet 2023 la consommation de cocaïne a bien augmenté dans le pays. Le taux de pauvreté et lui aussi en hausse[3], il est passé de 13% il y a quinze ans à un peu plus de 18% aujourd’hui, et cela dans le pays de l’UE avec le plus haut PIB/habitant. Plus précisément dans la ville de Luxembourg, 22% de la population vit sous le seul de pauvreté, et cette pauvreté se retrouve particulièrement, entre autre, dans le quartier Gare [4]. Quant à la violence constatée, le dernier rapport de la police note une augmentation de 25% sur un an des affaires et infractions[5]. Au-delà de statistiques, quiconque réside dans le quartier a pu constater les flaques de sang séchées sur le sol au petit matin, les seringues usagées dans les entrées, la drogue cachée dans les pots de fleurs, la présence continuelle de points de deal devant la sortie de l’école primaire. Les problèmes sont donc biens réels…mais il y en a d’autres que la coordination du groupe Quartier-Gare Sécurité semblent ignorer.  

Les références politiques à l’origine du groupe Quartier-Gare Sécurité:

Car si les problèmes existent, les solutions mises en avant par la coordination originelle interrogent. Dès le lancement du groupe whatsapp deux concepts sont mis en avant : les zones de sécurités prioritaires de l’ancien premier ministre socialiste Manuel Valls, et la politique de la fenêtre brisée de Rudi Giuliani à New York. Concrètement cela veut donc dire plus de police, plus de contrôles d’identités, plus de peines lourdes pour les infractions et donc plus de risque de violence policière. Il faut avoir vécu dans une cave pour ignorer la violence structurelle déployée par la police française dans les quartiers populaires. Le meurtre de Nahel en juillet 2023 a été suivi du meurtre de Mohamed, puis du tir dans la tête sur Aimène, un travailleur transfrontalier du Luxembourg qui rentrait chez lui à Mont Saint Martin. Tout ça dans une période de sept jours. Cette impunité et ces violences policières ont démarré il y a plusieurs décennies par des politiques répressives dont les Zones de Sécurité Prioritaires (aujourd’hui devenue quartiers de reconquête républicaine) sont les derniers avatars. Cette vision uniquement sécuritaire et de contrôle systématique dans les quartiers populaires est héritée d’une logique classiste et coloniale. Elle ne voie dans les populations de ces quartiers, souvent issues de l’immigration, que des sous-humains dignes d’un « zoo », une expression que l’on retrouve dans le groupe whatsapp « Quartier gare-sécurité ». Similairement il faut avoir été déconnecté de la réalité ces dernières années pour ignorer la violence systémique de la police états-unienne et l’échec complet de sa guerre contre la drogue menée depuis près d’un demi--siècle contre les pauvres et les populations racisées. En juin 2023, alors que Madame Gillen rassemblait les ingrédients pour sa soupe sécuritaire, les nations unies publiaient un rapport reconnaissant cet échec et appelant à mettre fin à la guerre mondiale contre la drogue[6]. Or en prenant en compte cette donnée de la violence institutionnelle il apparait que l’initiative pro-police dans le quartier Gare ignore, consciemment ou inconsciemment, tout un autre versant du problème : celui de l’existence déjà avérée des violences policières dans ce pays. Si l’habitude de filmer la police n’est pas encore très développée au Luxembourg, l’actualité médiatique a ramené sur le devant de la scène le scandale du tabassage en règle d’un habitant du quartier de la Gare par un groupe de policiers, lesquels ont ensuite maquillé le rapport pour dissimuler leur abus de pouvoir[7]. Cet épisode déjà hautement problématique en soi, ne doit pas non plus faire oublier le recours aux sociétés de gardiennage par l’inamovible bourgmestre DP, Lydie Polfer, qui a déjà accouché d’une attaque de chien contre un autre habitant[8]. Les références politiques du groupe Quartier Gare-Sécurité, encore visibles sur un article de RTL et du Quotidien dédiés à cette initiative, ont depuis été effacées de la présentation[9]. Elles sont cependant encore largement débattues dans le groupe whatsapp et les appels à une politique de tolérance zéro et de répression massive sont quotidiens.

Comment reconnaitre un pas vers le fascisme ?

Se pose la question : l’initiative des initiateurs et initiatrices de ce groupe Whatsapp représente-elle un pas franchi vers le fascisme ? Cette question n’est pas à prendre à la légère dans la mesure où dans une bonne partie de l’Europe les droites libérales et conservatrices opèrent des jonctions avec la droite réactionnaire. Cela est d’autant moins à prendre à la légère quand les résultats des élections communales ont montré une progression nette du parti ADR. Mais cela témoigne-t-il pour autant d’une fascisation ?  Déjà il faut se rappeler que le fascisme n’est pas simplement l’extrême droite. Le fascisme est une forme particulière de l’extrême droite, il nait d’une période où l’accumulation de richesse par les plus riches est ralentie par les crises, il combine la fétichisation de l’autorité et de la hiérarchie, présente à divers degrés dans tout parti de droite qu’il soit libéral, conservateur ou réactionnaire (DP, CVS ou ADR), à une déshumanisation complète des corps « étrangers » qui minent la bonne marche de la société « de souche », mais surtout à l’organisation de la petite bourgeoisie en un mouvement de masse réactionnaire pour maintenir coûte que coûte la société dans une vision fantasmée de l’ordre ancien. Et dans cette grille de lecture, l’initiative « Quartier gare-sécurité » coche plusieurs case.

 Le premier élément d’analyse, celui du ralentissement de l’accumulation de richesse est évidemment un point de contexte non imputable au groupe. Il est néanmoins réel et il nous faut mentionner que l’activité économique luxembourgeoise tourne au ralenti depuis 2022. Cela s’est traduit par la panique sur le secteur immobilier et la faillite de certains fleurons du BTP comme l’entreprise Cardoso[10]. Il s’agit ici d’une tendance de fond du capitalisme mondial, lequel est confronté à un ralentissement durable du fait des conséquences du Covid 19, de la guerre en Ukraine, des tensions géopolitiques entre la Chine et le USA, et bien sûr des premiers effets impossibles à nier de la crise environnementale. Or notre société est cette fois-ci entrée dans un cycle de crises longues dont il sera non seulement difficile de sortir mais qui sont de fait existentielles. En effet en 2008 la Chine a « sauvé » la croissance mondiale en faisant des investissements massifs, mais aujourd’hui ce levier de « secours » est bloqué et ne sera pas activé[11]. Mais plus grave encore, les conséquences massives de la crise environnementale vont impacter l’accès à des ressources essentielles de manière croissante, et cela va saboter n’importe quel effort visant à revenir au business as usual[12]. Pourquoi se pencher sur ces sujets quand on parle d’une manifestation pour plus de présence policière à la gare ? Parce que ces multi crises ont des effets concrets du haut en bas de l’échelle sociale. Si les plus riches se battent pour des parts de marchés, pour le reste d’entre nous la tension autour de l’accès aux ressources se joue sur la capacité à se loger, celle d’acheter une nourriture de bonne qualité en quantité suffisante, et très bientôt sur celle d’avoir accès à de l’eau potable. Cela débouche nécessairement sur des tensions qui polarisent la société. Cela débouche aussi sur des vies brisées, et qui dit vie brisée dit plus de risque d’être exposé à l’alcoolisme ou la toxicomanie.

Or dans les temps de crise plusieurs options s’offrent à une société, s’attaquer aux racines de la crise, ou s’attaquer aux symptômes. S’attaquer aux racines représente bien sûr une entreprise de longue haleine, qui transforme la société en profondeur, et dont les effets ne sont pas immédiatement ressentis. S’attaquer aux symptômes présente l’avantage d’être plus immédiat et de ne pas solliciter un effort important aux citoyens et citoyennes, généralement il s’agit alors de préserver ce qui a été par tous les moyens. C’est une direction éminemment conservatrice qui tend à idéaliser un passé plus ou moins lointain et les figures d’autorité qui permettront de le faire revenir. Or c’est exactement ce que l’on détecte dans l’article du Wort. Il y est clairement exprimé qu’il y avait déjà du deal et de la consommation de drogue il y a des dizaines d’années mais que les personnes en question étaient des « locaux » et donc la cohabitation était possible, or aujourd’hui le problème c’est la disparition d’un commissariat de police de trois étages et le fait que les dealers et junkies locaux ont été remplacés par des gens issus de l’immigration et en particulier la filière nigériane. L’argument est donc clair et à deux face, tout d’abord la situation était meilleure dans le passé, elle aujourd’hui dégradée, et la responsabilité en incombe à une perte de la figure d’autorité d’une part, et à un remplacement de la population luxembourgeoise par une population immigrée. On retrouve donc la référence au passé comme situation à laquelle il faudrait revenir, et celle à la disparition de l’autorité comme l’un des éléments déclencheurs de cette dégradation. Cette vénération de l’autorité est renforcée par les appels à accrocher des drapeaux bleus aux fenêtres pour témoigner le soutien de la population aux forces de l’ordre. Mais elle est surtout confirmée par une règle interne du groupe très claire, il n’est pas permis de critiquer les forces de l’ordre. Même des personnes adeptes d'une politique plus ferme, mais néanmoins critiques de la police, se voient signalés à la modération afin que leurs messages soient effacées.

Illustration 1
Un exemple de réaction à une critique de la police dans le groupe Quartier-Gare Sécurité

Mais l’on retrouve aussi un deuxième élément déclencheur, celui des « corps étrangers » à l’organisme luxembourgeois qui dérèglent une situation bien cadrée. Confronté dans l’article aux risques de dérives racistes que la manifestation pro-police peut générer, l’initiatrice du groupe balaie l’inquiétude d’un revers de main arguant « que les gens croient au racisme s’ils le veulent, le quartier est constitué à 80%  d’étrangers. ».  Pourtant l’article parle d’ors et déjà de l’évocation du « zoo » par des membres du groupe pour décrire le quartier. L’imagerie coloniale des zoos humains n’aura donc pas tardé à apparaitre. Mais plus parlant encore, Madame Gillen fait de toute façon elle-même la distinction entre le temps béni et sous contrôle quand les dealers blancs et la descente aux enfers maintenant que les dealers sont noirs. Plus parlant encore les discussions dans le groupe tournent régulièrement autour de l’option de « renvoyer les étrangers de l’autre côté de la frontière » ou de les « remettre dans un train ». Les imaginaires du train et de la déportation semblent être dans le cadre de la discussion convenable car les interventions ne font pas l’objet d’une censure par l’équipe de modération. Certaines personnes s’interrogent à voix haute sur la responsabilité du Luxembourg de réparer les destins brisés des pays voisins, cette responsabilité existe pourtant quand on sait le pillage systématique opéré par la place financière sur des pays du monde entier depuis des décennies. Là où les arguments  sont encore plus cristallins dans leur orientation politique c’est quand les appels à la répression englobent les offices de transferts de fonds hors UE. Si la critique de la police fait l'objet de signalement systématique, ce n'est pas le cas quand un membre appelle à punir toutes les personnes qui échangent de l'argent avec leurs proches hors des frontières européennes. C’est bien la figure de l’étranger en tant que telle qui est une cible régulière du groupe.  Personne ne songe évidemment à regarder la criminalité en col blanc du paradis fiscal luxembourgeois pourtant responsable d’inégalités destructrices et d’une menace directe sur la vie telle que nous la connaissons partout sur la surface du globe. Hélas, si la coordination du groupe Quartier Gare-Sécurité l’ignore, la hiérarchisation des populations entre les bons luxembourgeois de souche et les autres étrangers, ou assimilés comme étrangers de par leur couleur de peau, a des conséquences.  Il n’est dès lors pas nécessaire de croire à une dérive racisme, le racisme est bien réel et présent jusqu’au plus haut niveau de coordination de cette appel à manifester.

Illustration 2
Un usager du groupe Quartier-Gare Sécurité refuse la responsabilité du Luxembourg dans la réparation de la misère avoisinante
Illustration 3
Appel à la punition collective pour toutes les personnes dépendantes des transferts de fonds hors UE.
Illustration 4
Un utilisateur du groupe Quartier-Gare Sécurité appelle à déporter les persona non grata

Et c’est cet appel à manifester et la composition sociale des personnes interrogées qui fait de cette action un pas clair et net dans la direction du fascisme. Le profil social présenté dans l’article du Wort est en effet celui d’enseignante, de restaurateur ou d’ancienne patronne de bar. Pour le dire encore plus crûment la conversation Whatsapp, ou tout du moins les profils qui s’y expriment le plus, est très blanche et souvent marquée socialement. On y trouve quelques personnes racisées, ce qui a occasionné une des rares actions de modération bienvenues, comme lorsqu’un utilisateur (blanc) a affirmé qu’il valait mieux que les dealers soient noirs qu’arabe, ce qui a outré un autre utilisateur s’identifiant à la communauté Arabe. L’utilisateur initiateur de la polémique, et de nombreux autres commentaires de ce type auparavant, a finalement été supprimé du groupe. Le message est cependant toujours visible en date du 28/08/2023. 

Illustration 5
Une polémique éclate quand la population d'origine Arabe est directement ciblée dans le groupe Quartier-Gare Sécurité

Mais le groupe semble aussi ne pas contenir beaucoup de femmes de ménages, d’infirmières, de caissières, d’ouvriers du bâtiment ou d’éboueurs. Ces profils sont-ils pour autant absent ? Difficile à dire au vu de l’analyse des messages. Ces profils ignorent-ils pour autant les problèmes de sécurité dans le quartier de la Gare ? Sans doute pas, mais les quelques 22% de personne en situation de précarité à Luxembourg ville ont aussi des problèmes bien plus pressants en particulier dans la capacité à se loger, dès lors déménager peut souvent vouloir dire quitter le centre ville et ses loyers inaccessibles. Les personnes présentes dans le groupe Whatsapp sont-elles pour autant aveugles à ces crises bien réelles ? Pas complètement, la tension est palpable et une grande partie des profils les plus actifs sont bien conscient que la situation générale se dégrade et déborde en dehors du quartier Gare. Cependant cette dégradation est abordée non pas avec l’idée que c’est la misère qu’il faut régler, mais plutôt dans une démarche de gentrification.  Il n’est pas étonnant dès lors que la question du logement arrive souvent sous l’angle du « pour le prix qu’on paye on pourrait avoir un quartier propre » plutôt que « nous sommes de plus en plus à ne plus pouvoir nous loger à Luxembourg ville, nous sommes à bout. ».

Illustration 6
Une utilisatrice du groupe Quartier-Gare Sécurité se plaint du manque de qualité du quartier comparé aux prix des logements.

 Nous sommes là pleinement dans l’image de la petite bourgeoisie, une classe sociale pétrie de contradiction qui fait à la fois face au risque de précarisation et à l’aspiration à rejoindre les rangs de la véritable bourgeoisie. C’est dans cette petit bourgeoisie, frappée de plein fouet par les crises et leurs effets, que les partis fascistes ont par le passé recruté leur base militante. Cette classe a en effet le choix entre des solutions individualistes ou collectives, et le sens dans lequel elle est bascule est lourd de conséquence dans le développement d’une situation politique. Cette capacité à mobiliser une masse populaire pour reconquérir les rues au nom de l’ordre et de la sécurité est sans doute ce qui différencie le plus les moments fascistes des autres formes d’organisation de l’extrême droite. Or c’est exactement ce que l’on constate dans la volonté affirmée du groupe Quartier Gare-Sécurité de structurer un mouvement de masse issus des classes intermédiaires et en faveurs d’un agenda sécuritaire.

Il n’est pas trop tard pour faire demi-tour. Les personnes ayant rejoint ce groupe ont-elles été informées par la coordination des implications et des résultats produits par leurs revendications politiques ? Combien sont volontairement induites en erreur ? Combien se voilent la face en se disant qu’on peut rediriger le groupe vers des solutions collectives ?

Comment mettre fin à la misère et à la violence dans le Quartier Gare ?

Les leçons des pays voisins et outre Atlantique sont suffisamment tragiques pour ne pas les reproduire ici. Bon nombre de personnes ayant rejoint ce groupe Whatsapp n’ont peut-être pas envies d’être embrigadées dans une dynamique politique dangereuse. Après tout Rudi Giulianni, l’une des références programmatique de la manifestation prévue pour fin septembre a participé pleinement à la tentative de coup d’état de Donald Trump pour rester au pouvoir malgré une défaite aux élections et a été récemment arrêté.

Il n’en demeure pas moins que la violence et la misère sociale sont bien présentes dans le quartier Gare et c’est une triste chose. Mais la bonne nouvelle c’est que les problèmes soulevés, le trafic de drogue, la toxicomanie, et les personnes sans-abris  sont des problèmes qui ont déjà été réglé. Les USA par exemple, ont fabriqué de toute pièce une criminalité liée à la production et la vente d’alcool lors de la période de la prohibition. Après des années de lutte violente, de corruption et de morts tragiques le problème fut réglé aussi simplement qu’il avait été crée, par la relégalisation de la production et de la consommation d’alcool[13]. Plus proche de nous l’Uruguay s’est lui aussi essayé à la légalisation du cannabis et l’organisation de sa production via des coopératives en contrat avec l’état. Depuis dix ans le chiffre d’affaire des gangs a chuté de 25%[14]. L’Allemagne vient de sauter le pas et le futur nous dira les résultats de cette décision. Mais le Luxembourg a lui-même pris des décisions dont les effets ne seront visibles que dans quelques années. Ce qui est déjà certain, toujours d’après l’étude du RELIS datée de 2023, c’est que le risque de décès due à la toxicomanie est en baisse constante depuis l’ouverture de lieux médicalisés dédiés à la consommation de drogue. Tout comme pour l’alcoolisme et ses ravages, traiter la question des drogues sous l’angle du problème sanitaire permet de véritablement parler de prévention et prévenir les drames. Encore faut-il y mettre les moyens. En 2023 les gestionnaires de la salle de consommation d’Esch sur Alzette estimaient qu’il faudrait au minimum 5 salles de plus pour pouvoir accueillir pleinement les personnes en situation de toxicomanie[15]. Car oui, dans la mesure où la place financière a, entre autre hélas, asséché les ressources fiscales des régions voisines, le Luxembourg, qui emploie 74% de main d’œuvre non luxembourgeoise, a un devoir et des responsabilités sociales qui dépasse ses frontières.

 Ce qui nous amène à la question des personnes sans-abri. La bonne nouvelle c’est que là aussi le problème est fabriqué et la solution existe. La crise du logement au Luxembourg n’est pas une fatalité. Cela nécessite cependant des positions politiques fortes aux antipodes de celles prises par la majorité communale gouvernementale. La Finlande a offert un appartement et un suivi médical et psychologique à toute personne sans abri. Dans ces conditions une personne peut se reconstruire, sortir de la misère et participer à nouveau à la société. Cette politique volontariste doit se déployer non seulement pour les plus précaires, mais aussi pour toute personne recherchant un logement. Pour rappel 159 personnes physiques détiennent 25% du foncier disponible à la location pour les particuliers[16]. Il est temps de prendre le contrôle de capital privé pour en faire des logements publics et abordables. La fin de la crise du logement au Luxembourg aura des conséquences concrètes sur les prix du logement dans les communes frontalières, lesquelles malheureusement ne peuvent pas se prévaloir d’un Smic aussi élevé. Là aussi on retombe sur la responsabilité bien réelle du Luxembourg dans la création de problèmes sociaux au-delà de ses frontières.

Mais tout ceci ne sera que pansements sur une jambe de bois si le cœur des contradictions n’est pas abordé. S’il y a des vies brisées et une hausse du taux de pauvreté c’est parce que nous vivons dans un système économique qui ne survit que par l’entretien constant d’une population miséreuse. Sans misère et sans inégalité il n’y a pas de capitalisme. C’est pour cette raison que dans l’un des pays les plus capitalistes du monde il y a des gens qui vivent avec moins de la moitié du salaire minimum. C’est parce que ce système est conçu pour renforcer l’accumulation de quelques uns aux dépends des vies de tous les autres et toutes les autres. Si l’on veut réduire le nombre de personnes tombant dans une situation de dépendance il faut renverser l’ordre des priorités entre compétition et solidarité. Pour le dire plus clairement : quand on a un toit au-dessus de la tête, à manger tous les jours, et des possibilités d’entretenir des relations sociales fortes avec ses proches et son voisinage le risque de sombrer dans la dépression sont biens moins grand[17]. Pour le dire encore plus clairement : quand on peut vivre en sachant que la Terre qui nous nourrit pourra encore nous nourrir dans les siècles à venir et que nous n’allons pas devoir nous entretuer pour survivre, il est plus facile d’envisager sa vie sereinement de ne pas passer du verre de vin, ou du joint récréatif, à la situation de dépendance. Pour le souligner à gros, très gros traits, le capitalisme est entré dans une crise terminale. Le Luxembourg n’y fait pas exception. Les contradictions du pays s’accumulent entre le gouffre démocratique, le taux de pauvreté grandissant et la difficulté affolante à habiter le pays dans lequel on travaille. Or pour l’instant, et c’est la principale mauvaise nouvelle, il n’y aucune alternative crédible et organisée capable de construire des vies heureuses pour le plus grand nombre. Le capitalisme, et sa version luxembourgeoise, peut donc bien s’effriter et mourir à petit feu. Mais en l’absence d’un mouvement des masses pour que cet effondrement se traduise par une garantie au logement, à l’emploi, à la nourriture, à l’eau saine, à l’accès à la culture et à la vie sociale, cet effondrement se traduira par une société encore plus violente et inégalitaire.

Ce qui par le passé a été appelé fascisme.

Peut-être ce groupe Whatsapp accouchera-t-il de propositions émancipatrices. Mais si toutes les personnes présentes dans le groupe sont scandalisée par la misère et la violence grandissante à la gare, l’essentiel des contributions qu’on peut y lire proviennent de personnes scandalisées non pas par la misère elle-même, mais par la vue des misérables. Les quelques rares personnes qui défendent une position alternative ne parviennent pas à contrecarrer la tendance lourde à plus de répression.

Il importe donc de consacrer nos énergies à façonner des mouvements qui cherchent des solutions à la racine de la violence qui se déploie dans le quartier de la gare, et bien tristement dans d’autres régions du monde. Ainsi le 23 septembre, si vous voulez apporter des solutions aux personnes sans domicile fixe, à celle victime de toxicomanie et au trafic de drogue, exigez une politique sociale qui s’attaque aux racines du mal, et pas à ses symptômes.

Et comme le hasard fait bien les choses, le 23 septembre une manifestation partira depuis le quartier de la gare, à la même heure, pour demander des solutions à l’une des problématiques, celle du mal-logement. Les organisateurs et organisatrices de cette mobilisation seraient bien inspiré.e.s de faire un crochet par la rue de Strasbourg pour confronter la situation qui s’y développe et montrer qu’un autre chemin est possible. Cela sera sans doute un baromètre efficace pour évaluer quels thèmes domineront les débats à l’approche des élections d’octobre.

[1] https://www.virgule.lu/luxembourg/un-groupe-whatsapp-pour-lutter-contre-les-dealers-dans-le-quartier-de-la-gare/2487554.html

[2] https://gouvernement.lu/fr/actualites/toutes_actualites/communiques/2023/07-juillet/03-sante-rapport-relis.html

[3] https://www.lessentiel.lu/fr/story/un-menage-sur-cinq-ne-peut-pas-faire-face-aux-depenses-imprevues-105570275579

[4] https://www.virgule.lu/luxembourg/plus-de-10-000-habitants-vivent-sous-le-seuil-de-pauvrete/28016.html

[5] https://www.lessentiel.lu/fr/story/les-agents-de-securite-pourraient-commencer-leur-ronde-des-15h-741446393410

[6] https://www.ohchr.org/en/press-releases/2023/06/un-experts-call-end-global-war-drugs

[7] https://www.virgule.lu/luxembourg/des-policiers-auraient-maltraite-un-homme-dans-une-cellule/2245441.html

[8] https://lequotidien.lu/luxembourg/incident-a-la-gare-quelle-reglementation-pour-les-chiens/

[9] https://infos.rtl.lu/actu/luxembourg/a/2105233.html

[10] https://www.virgule.lu/economie/leconomie-luxembourgeoise-en-sous-regime-pour-2023-et-2024/1642254.html

[11] https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/08/22/l-economie-chinoise-au-defi-du-ralentissement_6186181_3232.html

[12] https://www.theguardian.com/environment/2023/aug/23/massive-economic-pain-for-australia-if-temperature-rises-exceed-2c-intergenerational-report-predicts

[13]https://en.wikipedia.org/wiki/Prohibition_in_the_United_States

[14] https://www.newsweed.fr/echecs-legalisation-cannabis-uruguay/

[15] https://www.virgule.lu/luxembourg/il-faudrait-au-moins-cinq-salles-de-shoot-au-luxembourg/345064.html

[16] http://www.ogbl.lu/wp-content/uploads/2019/11/dossier_logement_fr.pdf

[17] https://www.capital.fr/votre-carriere/l-emploi-precaire-favorise-la-depression-480250

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