Les Qataris et les Cathares

Où est le Bien, et en quoi se différencie-t-il du Mal ? A ces questions fondamentales, auxquelles chacun est libre d’avoir son ou ses avis, la doctrine cathare a puissamment réfléchi avant de subir une violente répression au début du treizième siècle. Indépendamment des querelles liées à l’étymologie et la théologie, tous s’accordent à affirmer que les Cathares ont été persécutés.

Les Qataris sont, pour leur part, issus d’un pays présentant une intéressante assonance avec ces victimes de persécutions entre le dixième et le treizième siècle. La forteresse de Montségur, où se sont réfugiés plusieurs centaines de croyants de la religion cathare, tombe en 1244 en raison de l’engagement contre les Cathares, jusqu’ici inatteignables, d’un escadron de Montagnards. Un demi-millénaire plus tard, ce dernier mot désignera un des partis politiques siégeant dans le cadre de la Convention nationale de 1793-1794.

Ceci posé - un peu d’histoire ne nuit jamais -, les développements très récents liés au Qatar, émirat de 11 000 kilomètres carrés, soit plus du double d’un département français comme l’Ariège, restent largement obscurs pour le grand public. Deux pays se renvoient notamment les mêmes accusations : démocratie insuffisante voire inexistante, soutien actif et avéré au terrorisme. Faut-il choisir son camp ? Oui.

Si les Cathares se considèrent comme les seuls vrais disciples des apôtres, les Qataris acquièrent leur indépendance le 3 septembre 1971. Le fait est essentiel pour comprendre qu’il ne peut être transigé, ni même exprimé de faiblesse quelconque au sujet de la souveraineté qatarie. Cette date est encadrée entre, la veille, le changement du nom de la République arabe d’Egypte en Egypte (Anouar El Sadate lançant immédiatement une vaste campagne d’amnistie et de libération de ses opposants, parmi lesquels figurent les Frères musulmans) et, le lendemain, l’Accord quadripartite entre la France, la Grande Bretagne, les Etats-Unis et l’URSS. Cet accord est le fruit d’une négociation qui a duré dix-sept mois. Willy Brandt, Chancelier d’Allemagne, se félicitera de sa signature en ces termes : « Après toutes ces années d’insécurité, cet Accord, c’est beaucoup. Mais personne ne pouvait certainement s’attendre à ce que, dans cette phase de l’évolution des rapports entre l’Est et l’Ouest, le Mur disparaisse. »

Ce Mur de la honte tombera moins de vingt ans plus tard. Et qu’en est-il de la querelle, qui se dresse comme un mur, qui a pour objectif d’atteindre le Qatar, d’en désigner les habitants comme des ennemis au sein d’une même religion ? Ceci ne rappelle-t-il pas le sort réservé aux Cathares par leurs propres coreligionnaires ? Le mur désigne par métonymie la ville fortifiée ; il représente aujourd’hui la frontière entre le Qatar et ses voisins qui cherchent à minorer l’impressionnante action en faveur de l’Education de Cheikha Mozah bint Nasser al-Missned, dont la reconnaissance est internationale. Son fils, le Cheikh Tamim Ben Hamad al-Thani, est le Chef d’Etat depuis 2013.

Point n’est besoin ici de rappeler que Cheikha Mozah est la créatrice de la Fondation du Qatar pour l’Education et a été reçue, voici huit ans, sous notre Coupole en qualité d’Académicienne des Beaux-Arts au titre de membre étranger, ce dont s’enorgueillit notre pays. L’Education est un bien, voire le Bien. Il convient de s’interroger sur le fondement des attaques médiatiques extérieures contre un Etat, allant jusqu’à l’embargo, alors qu’il fait un paradigme de l’Education, et place donc au sommet l’action d’élever, de former l’esprit.

Un pays dont le Chef d’Etat a, comme Cheikh Tamim ben Hammad al-Thani, gracié puis libéré un poète condamné à quinze ans de prison (initialement à la perpétuité) s’inscrit dans la bonne direction. Qu’en est-il, au fait, des autres pays qui organisent à son encontre des actions de rétorsion ? Nous connaissons tous la réponse… Nous serions bien avisés d’y réfléchir, et de nous pencher sur les fondements de la démocratie, qui passent notamment par la tolérance. Gardons-nous de hurler avec les loups et privilégions notre discernement.

Qui peut prédire ce que seront les conséquences des sanctions imposées par le Quartet de pays (Arabie saoudite, Bahreïn, Emirats Arabes Unis, Egypte) qui mènent une méchante offensive contre le Qatar ? Lorsque nos enfants se pencheront sur la question de savoir de quels effets ces sanctions auront été les déclencheurs, que penseront-ils de nous ? Il y a toujours dans le suivisme aveugle une part trop importante d’irresponsabilité qui se paie cher.

Les prétextes assez flous et contradictoires qui nous sont présentés comme justifiant un embargo contre le Qatar sont, pour certains, totalement réversibles, c’est-à-dire attribuables à ceux-là même qui les formulent. Il convient qu’à défaut de se reprendre, chacun respecte la souveraineté de son voisin. Il est probable, et souhaitable, que le Qatar ne cède pas, et cela pour deux fortes raisons.

La première est que les pays ayant créé cette inutile tension au Moyen-Orient desservent en réalité la cause qu’ils croient servir, comme c’est toujours le cas lorsqu’une action insuffisamment pensée est conduite sans évaluation. Si Téhéran et Istanbul sortent renforcées (et qui peut à ce jour affirmer de manière étayée le contraire ?), ce sera précisément l’inverse du résultat recherché qui aura été atteint par le Quartet.

La seconde est que les sanctions économiques planifiées et mises en œuvre nuisent au monde arabe dans son ensemble. Par exemple, comment envisager que le Mondial 2022 soit autre chose qu’une vraie réussite ? Travailler dans le sens inverse relèverait du sabotage.

Il revient à chacun de mieux entendre les paroles responsables prononcées par Cheikh Tamim ben Hammad al-Thani à la tribune de l’Assemblée générale des Nations-Unies, le 19 septembre dernier. Il a perçu et affirmé qu’un conflit, quel qu’en soit la forme, entre pays arabes n’est pas une bonne chose pour le monde. Je propose de considérer que ses paroles sont empreintes de sagesse, afin que le Qatar soit à nouveau considéré par le Quartet comme un Etat voisin et non comme un pays ennemi.

Ne faisons pas des Qataris des assiégés, des Cathares du Moyen Orient. Cela commence par l’incapacité de se réformer soi-même, cette poutre nous aveuglant que l’on oublie au profit de la paille qui est dans l’œil du voisin.

Même si le terme semble tirer son nom du grec catharos (pur), évitons de soutenir ceux qui, à l’instar d’un pape du début du treizième siècle, vint à penser qu’il fallait mener contre les Cathares une guerre sainte. Méditons sur le nécessaire sens de la mesure et souvenons-nous de l’Histoire pour trouver l’attitude qui convient.

Morad EL HATTAB

Lauréat du Prix Littéraire Lucien Caroubi pour la Paix et la Tolérance,

Diplômé Médaille d'Argent de la Société Académique des Arts, des Sciences et des Lettres.

À paraître prochainement, "LE LANGAGE DES ÉRUDITS - Petit traité relatif à la nécessité de résister au fanatisme."

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