Simone Veil et nous

Les hommages qui, à juste raison, se multiplient à la mémoire de Simone Veil prennent en compte les dimensions notamment politique, éthique, sociétale, humaine de son action exemplaire et sans égale, et insistent sur sa détermination, sa rigueur, sa droiture, son engagement pour la cause des femmes et de l'être humain en général.

La jeune fille juive arrêtée à Nice et conduite de force dans l'enfer nazi trouve la force inespérée de résister aux épreuves pourtant insurmontables de l'extermination de sa famille et d'échapper chaque jour, chaque nuit à une mort qui frappe massivement dans un cadre d'une cruauté qui, bien que définie avec précision par Primo Lévi, Robert Antelme, et bien d'autres écrivains et témoins, reste à restituer dans sa dimension d'horreur absolue, inlassablement, afin de comprendre ce dont l'homme est capable : du pire. 

Ce cauchemar du vingtième siècle l'accompagne toute sa vie durant ; il doit continuer à nous hanter, chaque jour, chaque nuit, car c'est la dette que nous devons aux déportés qui ne sont jamais rentrés et aux survivants - Jorge Semprun préfère le mot de " rescapés " car il témoigne davantage du maintien difficile, périlleux dans l'après -, le devoir qui nous incombe afin de penser un monde où l'homme serait capable d'être uniquement humain. 

Celles et ceux qui écoutaient attentivement Simone Veil connaissaient l'une des idées qui la hantaient et pour laquelle elle avait souhaité agir autant qu'elle le pouvait, en chaque lieu et temps : plus jamais ça. Nous devons nécessairement nous poser la question de savoir comment nous pouvons assumer l'ardente obligation qu'elle nous laisse d'œuvrer en ce sens, particulièrement aujourd'hui. 

Le coup d'envoi de la vaste déshumanisation qui a semé notre époque contemporaine de drames, d'horreurs, de barbarie indicible, d'acharnement nationaliste et de négation de la dignité humaine a été donné voici un siècle. La première guerre mondiale a inoculé dans notre ère et dans notre air le poison de la mort massive, par dizaines de millions. Toutes ces morts constituent une part de la honte que le vingtième siècle devra assumer devant l'Histoire. 

Ce scandale de la destruction de la vie allait trouver le début son apogée un quart de siècle plus tard avec la Shoah. A la guerre des gaz, rappellent Hermann Broch et Elias Canetti, succédait une autre guerre des gaz que rien n'allait pouvoir arrêter. La destruction massive infligée par les gaz utilisés par les armées allemandes préfigurait celle utilisée dans les chambres du même nom, construites par les nazis pour détruire le peuple juif et d'autres minorités. 

La question de savoir comment l'homme a pu en arriver à ce stade d'entêtement et d'acharnement mérite toute notre attention ; celle de savoir pourquoi il n'en est pas totalement sorti doit nous occuper tout autant. Les deux guerres des gaz et les fours crématoires dans la première moitié des années quarante - dont la stupidité sans nom de crétins néfastes, quels qu'ils soient, continue scandaleusement de minorer le nombre effroyable de millions comme une insulte à la mémoire des suppliciés - ont sali pour toujours la notion d'humanité. 

Simone Veil a été l'une des voix, forte, audible, aimée, qui s'est exprimée pour clamer " plus jamais ça ! ". Elle n'était pas seule, à deux égards : d'autres consciences qui font honneur à l'humanité l'ont précédé et accompagné : René Cassin, Elie Wiesel, Jean Améry et Paul Célan ont agi, en écrivant des textes qui constituent le patrimoine génétique de l'éthique à laquelle nous croyons et à l'aide des mots lus silencieusement parce qu'ils habitent les récits qui se chuchotent de l'écrivain au lecteur, celui-ci étant aussi le confident du poète. Seule la poésie permettait à Paul Celan de fractionner les mots allemands pour livrer l'entièreté de la vérité atroce du monde concentrationnaire. 

Il est enfin arrivé ce qu'il aurait dû advenir bien avant : les grandes consciences juives de l'après-guerre ont été dans la durée rejointes par d'autres, européennes, notamment celles de Jean Monnet, Robert Schuman, Jorge Semprun - son rôle considérable doit être compris dans toute son étendue, notamment au regard de l'extraordinaire recueil de discours intitulé Une tombe au creux des nuages. Essais sur l'Europe d'hier et d'aujourd'hui (Gallimard/Climats, Paris, 1994) et je veux ajouter le nom de Jacques Delors dont l'apport doit être mesuré dans toute sa noblesse. 

Une donnée essentielle, et j'insiste sur ce point, est donc apparue à la fin de la Seconde Guerre mondiale : les consciences juives n'étaient plus seules. Il faut nous souvenir - ou, pour la plupart d'entre nous, apprendre - que seules des voix juives s'étaient élevées durant les années trente (outre Broch et Canetti, je veux citer ici Husserl, Marcuse), ce qui les rendait inaudibles en raison de la virulence antisémite qui parvenait à les discréditer, pendant que Heidegger noircissait, au deux sens du terme, ses cahiers... noirs. 

Dans la dynamique créée par la Déclaration de 1946, dont Cassin a exigé à juste raison et obtenu qu'elle soit qualifiée à tout jamais d'universelle, afin de voir ses dispositions appliquées en tout temps et en tout lieu, d'autres textes sont nés, qui constituent la descendance de ce texte majeur pour les droits de l'homme. La période 1789-1946, dont chaque part du segment est constituée d'une Déclaration, couvre une période au cours de laquelle les morts dues aux guerres atteignent largement la centaine de millions. Le paroxysme de la destruction lors de la Shoah doit nous hanter comme une plaie avivée par chaque acte antisémite. Devant cette honte - ou plutôt la trop audible et trop visible absence de honte -, comment ne pas réagir ? 

Le " plus jamais ça " de Simone Veil doit constituer le fil conducteur de notre attitude sur le plan de l'éthique et de l'action quotidienne, deux sujets dont il ne faut faire qu'un seul. Comment supporter la cruauté massive en action sous l'œil parfois trop impavide des nations réunies sous une bannière désormais unique, comment tolérer que deux Halimi, Ilan et Sarah, soient successivement, à un peu plus de dix années d'intervalle, torturés et tués au cours de notre siècle, sans que s'exprime de manière unanime, coordonnée, vigoureuse notre indignation et notre volonté de bannir à la fois l'antisémitisme et la barbarie ? 

Est-ce là notre hommage à Simone Veil ? 

Il incombe désormais qu'en mémoire de cette Dame qui honore l'humanité, les résolutions soient prises, les engagements tenus. Ni antisémitisme, ni barbarie : ce programme vaste est celui auquel nous invite fermement Simone Veil. Nous le lui devons. Sommes-nous décidés à assumer cet héritage qu'elle nous laisse ? Sommes-nous disposés à nous montrer dignes de Simone Veil ?

Morad EL HATTAB

Lauréat du Prix littéraire pour la Paix et la Tolérance

Diplômé Médaille d’Argent de l’Académie des Arts, Sciences et Lettres

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