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Lien 11 juil. 2017

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Quelques idées reçues sur Marx

Karl Marx est peut-être encore aujourd'hui le plus cité des auteurs politiques, et ce par des gens d'absolument tous bords politiques -même Macron s'y est mis ! Mais rares sont ceux à l'avoir véritablement lu, tant chez ceux qui s'en revendiquent que chez ceux qui le dénoncent, ce qui aboutit à un certain nombre de contresens... Petit tour d'horizon des préjugés les plus courants !

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"La lutte des classes, c'est les méchants bourgeois contre les gentils prolétaires/les méchants patrons contre les gentils salariés/les méchants riches contre les gentils pauvres"
Commençons par le plus grossier ! Marx l'explique lui-même dans sa préface à la première édition allemande du Capital : "Je ne peins pas en rose, loin s'en faut, le personnage du capitaliste et du propriétaire foncier. Mais ces personnes n'interviennent ici que comme personnification de catégories économiques, comme porteurs de rapports de classe et d'intérêts déterminés. Moins que toute autre encore, ma perspective, qui consiste à appréhender le développement de la formation économico-sociale comme un processus historique naturel, ne saurait rendre un individu singulier responsable de rapports et de conditions dont il demeure socialement le produit, quand bien même il parviendrait à s'élever, subjectivement, au-dessus de ceux-ci." Il n'y a donc pas de bons et de mauvais, seulement des individus qui occupent des positions différentes dans la société et qui agissent en fonction d'elles, et même pour ceux qui appartiennent à la classe dirigeante, il est bien difficile de quitter son rôle : il relève ainsi dans le tome un du Capital le cas d'employeurs ayant essayé de mieux traiter leurs salariés ; ils ont dû renoncer pour ne pas être écrasés par la concurrence... Pour Marx, l'oppression est une question de système et non pas de personnes. On ne trouve pas de jugement moral visant les personnes dans son œuvre : les acteurs agissent comme les structures sociales les font agir, point final.
"Mais le prolétariat et la bourgeoisie, c'est dépassé, les ouvriers ne vivent plus comme au XIXème siècle, et il y a surtout une classe moyenne, maintenant !"
Alors, si quand vous dites "prolétariat", vous imaginez un mec en bleu de travail en train de bosser à la chaîne, pardon, mais vous n'y êtes pas du tout. Ce qui distinguait le prolétariat pour Marx, ce n'était pas le type de métier mais la façon de gagner sa vie : vous ne possédez pas vos moyens de production, vous ne possédez pas de terre ou d'autre source de revenu qui ferait de vous un rentier, donc vous devez vendre votre force de travail à un mec qui lui possède des moyens de production, c'est à dire un capital, il vous donnera un salaire, et en échange, il décidera comment vous travaillerez et prendra une partie de ce que vous aurez produit ; dès lors, vous êtes un prolétaire pour Marx, c'est à dire quelqu'un qui ne possède que sa force de travail pour vivre, tandis que celui qui possède les moyens de production est un capitaliste, quelqu'un qui vit de son capital. C'est cette distinction que Marx explique dans les premiers chapitres du Capital, et elle est toujours valable aujourd'hui, il y a même bien plus de travailleurs salariés de nos jours qu'à l'époque de Marx ! Ceci n'empêche pas, évidemment, qu'ils exercent des métiers très différents, n'ont pas les mêmes conditions de vie ni la même culture, c'est pourquoi des sociologues comme Bourdieu font des distinctions plus précises à l'intérieur de cette grande classe.
"Marx pensait que la démocratie était une illusion, c'est pour ça qu'il voulait établir une dictature, la dictature du prolétariat !"
Tout faux ! D'abord, Marx ne pensait pas que la démocratie était une illusion, il pensait que la démocratie bourgeoise en était une, autrement dit les régimes qui se donnent l'apparence de la démocratie mais où le pouvoir est en fait détenu par la classe dominante. Et lorsqu'il parlait d'y substituer la "dictature du prolétariat", si vous pensez à un régime sans élections ni liberté d'expression avec un moustachu qui décide de tout, vous vous mettez le doigt dans l'œil : à l'époque de Marx, le mot "dictature" n'évoquait pas un régime à la Mussolini mais une institution de la Rome antique consistant à confier les pleins pouvoirs au consul à titre temporaire -l'équivalent de l'article 16 de notre Constitution, si vous voulez. Il s'agissait donc d'un exercice du pouvoir temporaire, et qui n'était pas le fait d'un homme, ni même d'un parti, mais d'une classe toute entière : pour Marx, c'était tout le prolétariat qui devait exercer la dictature, ce qui n'est évidemment pas possible sans des mécanismes démocratiques comme les élections et surtout le référendum révocatoire, voire le mandat impératif -c'est pourquoi Marx et Engels se référaient à l'expérience de la Commune de Paris, qui elle-même s'inspirait de la Constitution défendue par Robespierre en 1793. C'est cela, la dictature du prolétariat.
En 1917, le régime établi par Lénine en Union Soviétique était d'ailleurs particulièrement démocratique, comme il l'avait théorisé dans L'État et la révolution, reposant sur le pouvoir de conseils locaux de travailleurs, les soviets ; c'est ensuite, à partir de 1918, que confrontés à la guerre civile, lui et Trotsky ont décidé de confisquer le pouvoir aux soviets et à l'assemblée constituante, dans l'idée qu'il fallait temporairement suspendre la démocratie le temps de faire face aux évènements, à l'instar de Robespierre en 1793. C'est une décision qui a fait polémique, vivement critiquée par Rosa Luxemburg dans La révolution russe, celle-ci considérant que le socialisme ne pourrait être réalisé que si les masses s'en emparaient elles-mêmes et non par une "poignée de dictateurs socialistes".
"Marx était étatiste, il voulait donner plus de pouvoir à l'État en lui donnant le contrôle de l'économie"
La pensée de Marx visait justement à la suppression de l'État (en tout cas de ce qu'il considérait comme l'État), donc autant dire tout de suite que si vous croyez qu'il était étatiste, vous êtes complètement à côté de la plaque ! On parlait de dictature du prolétariat au-dessus : si Marx se référait à cette institution romaine du pouvoir temporaire, c'est précisément parce que ce n'était à ses yeux qu'une phase, celle où le prolétariat a pris le contrôle de l'État et travaille à établir une société sans classe ; une fois cette société sans classes établie, l'État disparaîtra pour Marx, car sa fonction est justement de maintenir la domination d'une classe sur une autre, Lénine l'expose particulièrement bien dans L'État et la révolution. C'est cette idée de dictature du prolétariat qui différencie Marx des anarchistes comme Bakounine ou Proudhon : pour les anarchistes, l'État doit être aboli sans qu'on cherche à en prendre le contrôle ; pour Marx, ce n'est pas possible car l'État est la conséquence logique d'une société où il y a une classe dominante, il faut donc prendre le contrôle de l'État pour exproprier cette classe dominante, et ensuite, seulement, l'État connaîtra un "dépérissement progressif". Sans cela, la classe dominée se trouverait désarmée contre la classe dominante, puisqu'elle n'aurait pas d'État pour se défendre contre elle.
"Marx était contre la propriété privée"
Toujours pas : Marx était contre la propriété privée des moyens de production, ce qui est très différent. En clair, vous aurez toujours votre voiture, votre chemise et votre appartement, mais vous n'aurez plus votre usine. Vous n'avez pas d'usine ? Bon, alors vous n'avez rien à craindre.
"Le matérialisme historique, ça veut dire que c'est l'économie qui détermine tout, parce que toutes les idées qui donnent naissance à la culture et aux institutions sont déterminées par le contexte matériel"
Il est vrai qu'une lecture rapide de Marx peut donner cette impression, car lui et Engels ont tenu à souligner que les idées naissaient dans un contexte matériel donné et ne pouvaient donc être à elles seules le moteur de l'histoire, contredisant la vision de Hegel ou Feuerbach -c'est la fameuse opposition entre l'infrastructure (le mode de production économique) et les superstructures qui prennent place dans le contexte matériel de cette infrastructure (croyances, institutions, idées politiques...). Toutefois, cela ne signifie nullement que ces superstructures soient sans effet sur les infrastructures, que les idées ne puissent pas changer la société et l'économie : au contraire, Marx et Engels eux-mêmes ont écrit dans Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel ou même dans L'idéologie allemande qu'une idée, une croyance, suffisamment partagée dans une société devait être comptée comme étant elle-même une force matérielle ! Par la suite, Lénine et Gramsci, notamment, ont insisté sur les facteurs "subjectifs" de la révolution, considérant qu'une situation de crise économique ne pouvait suffire à la provoquer en l'absence des facteurs "subjectifs" -le rôle du parti révolutionnaire, qui passait pour Gramsci par la construction d'une "hégémonie culturelle". Il est vrai qu'une lecture "économiste" du marxisme a été portée notamment par Jules Guesde, mais c'est à son sujet que Marx avait lancé la boutade "Ce qu'il y a de certain, c'est que moi, je ne suis pas marxiste"...
Il faut dire que c'est tout simplement logique : si Marx et Engels avaient cru que les structures économiques évoluaient toutes seules et que les acteurs n'y pouvaient rien, on se demande pourquoi ils auraient pris la peine d'essayer d'organiser des partis communistes !
"Marx a dit que la religion, c'est l'opium du peuple"
Alors oui mais non : la citation sur la religion comme l'opium du peuple est sortie de son contexte, en entier ça donne "La misère religieuse est tout à la fois l’expression de la misère réelle et la protestation contre la misère réelle. La religion est le soupir de la créature accablée, l'âme d'un monde sans cœur, de même qu'elle est l'esprit d'un état de choses où il n'est point d'esprit. Elle est l’opium du peuple." (Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel). Ce qui est très différent : si Marx était profondément athée, il considérait la religion comme n'étant pas tant un problème en soi (même si elle peut l'être) qu'une réaction à un problème beaucoup plus profond, à savoir l'oppression dans la société. Il a développé sur ce thème en particulier dans La question juive, où il défendait les libertés religieuses des juifs contre Bruno Bauer, rappelez-vous, j'en parlais dans cet article !

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