La "post-vérité", une imbécilité confortable

Une expression se répand dans la presse comme une traînée de poudre, celle de "post-vérité", devant expliquer le Brexit ou le succès d'un Donald Trump : derrière cette expression se cache une analyse des plus indigentes, qui pour la presse dominante vise moins à comprendre le réel qu'à ne pas se remettre en cause.

Vous n'avez pas pu y échapper, la "post-vérité" est partout : même Mediapart s'y met avec son article Les agressions sexuelles de Cologne et Hambourg à l'épreuve de l'ère "post-vérité" : depuis le Brexit, parler de "post-vérité" est devenu un tel lieu commun dans la presse que l'article en question ne prend même pas la peine de préciser de quoi il s'agit ! Rappelons-le donc : "post-vérité", c'est une expression employée par la rédactrice en chef du Guardian dans cet article, où elle fait une analyse résumée par Le Monde ici. Depuis, toute la presse, a fortiori la presse bourgeoise, relaie abondamment cette analyse et s'y réfère comme la grande explication au succès de Donald Trump, au Brexit, au succès de théories complotistes, de fausses informations racistes... Pour rappeler à gros traits de quoi il s'agit, nous serions selon cette analyse dans une ère nouvelle où la vérité n'aurait plus d'importance, où l'on peut dire à peu près n'importe quoi pour peu que ce soit largement relayé sur les réseaux sociaux, car de toute façon, les démentis n'atteindront pas ceux qui auront vue la fausse information, les réseaux sociaux les mettent dans une bulle avec uniquement des contacts qui pensent comme eux et relayent les mêmes informations, de sorte que la vérité ne compterait plus, uniquement l'émotion ; en somme, si Donald Trump a gagné la présidentielle, si le Brexit a eu lieu, c'est parce que les gens s'informent trop sur les réseaux sociaux, au lieu d'écouter et lire la presse classique, qui elle, c'est bien connu, dit la vérité.

Si cette analyse remporte un tel succès dans la presse, c'est qu'elle est confortable : elle permet aux médias, et à la classe sociale qui détient les plus importants d'entre eux, les capitalistes, de s'exhonérer des succès de l'extrême-droite ; ce n'est pas leur faute, c'est celle des réseaux sociaux. En outre, elle permet de donner corps aux angoisses habituelles concernant le développement des nouvelles technologies, qui déconnectent les gens du monde réel, les empêchent d'avoir des relations sociales, spécialement les jeunes bien entendu... L'air est connu.

On commencera par dégonfler les chevilles de nos journalistes en leur rappelant qu'ils n'ont pas le monopole de la vérité, et que les sites complotistes n'ont pas le monopole de la bêtise. Faut-il rappeler ici François Lenglet affirmant à la télévision que Evo Morales était impliqué dans une affaire de corruption alors qu'il a été innocenté, ce qui n'a fait l'objet que d'un discret rectificatif sur le site de France Télévision ? Faut-il rappeler L'Express manipulant les propos de Jean-Luc Mélenchon sur la Syrie si grossièrement que même Libération se sente obligé de démentir ? Faut-il rappeler ce bal d'économistes à gages dans les médias, ne représentant qu'un seul courant, celui des néoclassiques ? Ces sondeurs prétendant connaître "l'opinion publique" avec une démarche antiscientifique au possible ? (outre le célèbre article de Pierre Bourdieu, on pourra lire sur le sujet Sondages : souriez, vous êtes manipulés !, synthèse produite par les éditions Bruno Leprince) Les journalistes qui parlent de "post-vérité" ne réclament pas de pouvoir défendre la vérité contre les mensonges sur les réseaux sociaux : ils réclament de pouvoir être les seuls à répandre leurs mensonges ! Et comment s'étonner du succès de sites conspirationnistes et pire encore lorsque les médias classiques eux-mêmes sont pris à mentir ?

Par ailleurs, on ne se lasse pas de voir les journalistes redécouvrir l'eau chaude avec les technologies numériques : comment, avant les réseaux sociaux, on ne subissait pas de filtrage de l'information, peut-être ? Votre famille, vos amis, votre milieu professionnel, votre milieu religieux si vous en avez un, votre club de supporters ou je ne sais quoi d'autre... tout cela était socialement et politiquement neutre ? Vous n'aviez pas accès surtout à des opinions et des informations proches des vôtres parce qu'issues du même milieu social ? Et sans algorithme, passiez-vous votre temps à rompre des lances en parlant de politique avec des gens qui ne sont pas d'accord avec vous ? Attribuer ces effets de filtrage, de bulle, aux réseaux sociaux est d'autant plus stupide qu'en principe, vos contacts sur les réseaux sociaux sont d'abord vos connaissances IRL ! Revenons sur Terre : dès les années trente, les enquêtes conduites par Paul Lazarsfeld ont montré que les campagnes politiques et les médias qui les relaient ne font changer d'avis que peu de gens, parce qu'ils s'informent d'abord auprès de sources qui sont d'accord avec eux, pour se renforcer dans leurs choix. Ce n'est pas une nouveauté due aux réseaux sociaux mais un constat classique de la science politique depuis ses débuts ! Il n'y a jamais eu "d'ère" où l'on n'entendait que la vérité et toute la vérité. Il n'y a donc pas de "post-vérité". Comme souvent, le journaliste en quête de sensationnel tombe dans le travers du présentisme, c'est à dire faire comme si tout datait de la semaine dernière...

Quant à la distinction entre faits et émotion, la seconde étant aujourd'hui supposée effacer les premiers, c'est un non-sens total : ignore-t-on que les faits ne prennent sens qu'à travers des interprétations et les affects qu'ils inspirent ? Frédéric Lordon a suffisamment expliqué tout ce qu'il y avait de pathologique à cette obsession de faire comme si les faits pouvaient parler tout seuls, dans une excellente tribune au Monde Diplomatique. Le Monde n'est pas en reste en matière d'âneries, puisque dans son article où il relaie Katharine Viner, il parle d'un "monde où l’idéologie l’emporte sur la réalité" : mais l'idéologie fait partie de la réalité, elle lui donne sens, elle l'influe, parce que les acteurs donnent sens aux faits en fonction de l'interprétation qu'ils en en ont... Marx et Engels eux-mêmes considéraient qu'une idée qui avait pris suffisamment de force dans la société devait être considérée comme une force matérielle. Ainsi, il y aurait d'un côté les médias dominants défenseurs de la réalité à grands coups de fact-checking, de l'autre de pures chimères : sauf qu'il ne suffit pas de dénoncer un Donald Trump ou une Marine le Pen lorsqu'ils mentent, il faut encore qu'il y ait face à eux un projet qui donne envie de voter pour lui, qui propose une autre interprétation du monde et qui suscite des affects positifs...

Résumons : il n'y a pas de faits sans interprétation idéologique ni association à des émotions, il n'y a rien de nouveau à ce que chacun s'informe d'abord auprès de sources avec lesquelles il est plus ou moins d'accord, et il n'y a pas d'un côté des médias détenteurs de la vérité et de l'autre un internet sauvage où ne prospéreraient que des mensonges. L'"ère de la post-vérité" n'est que du bavardage mis en forme d'analyse. Ce n'est pas cela qui produit l'élection de Donald Trump, la victoire du Brexit, le succès de l'extrême-droite dans d'autres pays comme la France.

Mais alors quoi ? Qu'est-ce qui a bien pu changer dans leurs conditions matérielles d'existence, à ces électeurs qui ne votent plus pour la gauche ou qui votent pour l'extrême-droite, pour qu'ils soient si en colère que même un pourcentage non-négligeable de femmes et de latino-américains aient voté Trump ? Qu'est-ce qui les a mis au chômage, les a endettés, les a chassés de leurs maisons, les empoisonne, précipite sur eux de malheureux réfugiés, détruit leurs services publics et leur environnement ? Pas les réseaux sociaux. La crise du capitalisme. Ce système économique intenable qui, la dernière fois qu'il a craqué pour de bon, en 1929, nous a envoyés droit à la seconde guerre mondiale. Mais la presse bourgeoise préfère inventer les explications les plus farfelues que de se pencher sur le problème, enfermée dans la cabine.

Alors, au lieu de divaguer sur les réseaux sociaux, il serait temps de se poser les bonnes questions et de chercher une alternative, en tout cas si l'on veut que le monde reste vivable.

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