Les limites du populisme. Réponse à l'article de Lenny Benbara (LVSL)

L'idée d'un populisme de gauche, inspirée de Chantal Mouffe et Ernesto Laclau, est aujourd'hui bien ancrée parmi les soutiens de France Insoumise ; en réponse à un article publié sur le site Le Vent Se Lève, le présent billet cherchera à montrer les limites de cette approche

Le site d'information et de débat Le Vent Se Lève a publié le 23 août dernier un article de Lenny Benbara intitulé La France Insoumise face à son destin : l'auteur y présente son analyse du succès de La France Insoumise aux élections présidentielle et législatives, qui repose selon lui sur l'utilisation d'une stratégie "populiste" au sens d'auteurs tels que Chantal Mouffe, Ernesto Laclau, Pablo Iglesias ou Iñigo Errejon, d'où il conclue que La France Insoumise doit davantage se conformer à cette stratégie pour aller plus loin. Si cette analyse est intéressante, elle fait aussi ressortir les limites du populisme, en particulier une certaine confusion quant au phénomène de la lutte des classes et au contexte politique actuel, cet article se veut donc une réponse à celui du citoyen Lenny Benbara.

Voici en effet ce que celui-ci écrit du succès de France Insoumise :

"Un des premiers enseignements que l’on peut tirer de cette élection présidentielle est qu’elle a permis de trancher entre deux orientations stratégiques. La première est le populisme, entendu comme une façon de construire un sujet politique collectif en articulant un ensemble de demandes sociales et en posant des lignes de clivages là où elles sont les plus efficaces, afin de déterminer un « eux » et un « nous ». Ici « ceux d’en bas, la France des petits », contre « ceux d’en haut ». Cette stratégie a nécessité la construction de nouveaux référents plus transversaux et la liquidation de l’ensemble des référents traditionnels de la gauche, qui, en tant que signifiants discrédités par la politique de François Hollande, étaient devenus des boulets politiques. La stratégie populiste ne nie pas la pertinence analytique du clivage gauche-droite, comme on l’entend souvent, mais refuse son utilisation rhétorique, dans les discours, et dans la pratique politique. Cette stratégie s’est opposée à une seconde stratégie qui repose sur la rhétorique de gauche et la constitution d’un cartel de forces qui s’affirment clairement de gauche. Cette dernière a été portée par Benoît Hamon, candidat identitaire de « retour aux fondamentaux de la gauche », et par le PCF qui proposait, avant la campagne, la constitution d’un large cartel de gauche. Les scores des différents candidats et la dynamique de la campagne sont venus trancher ce débat."

Présenté ainsi, en effet, il est difficile de ne pas donner raison à l'auteur ! D'un côté la pathétique campagne de Benoît Hamon, échouant pour avoir voulu défendre "les fondamentaux de la gauche" ; de l'autre le succès de Jean-Luc Mélenchon, réussissant en opposant une "France des petits" contre "ceux d'en haut". Mais la seule énonciation de cette analyse fait apparaître la contradiction : opposer une "France des petits" à "ceux d'en haut", n'est-ce pas justement revenir aux fondamentaux de la gauche ? Ce n'est jamais qu'une version très floue et simplifiée du clivage entre exploiteurs et exploités, dirigeants et dirigés, sur lequel se fonde la gauche depuis toujours. Ce n'est donc pas d'être le candidat du "retour aux fondamentaux de la gauche" qui a provoqué l'échec de Benoît Hamon, car Jean-Luc Mélenchon l'était bien plus que lui, par son discours comme par sa pratique politique. Qui plus est, l'auteur paraît ici se focaliser sur ce qui arrange son analyse. On pourrait présenter les choses tout autrement : il y avait d'un côté Jean-Luc Mélenchon, député européen ayant pris le risque de quitter le PS dès 2008, ayant attaqué François Hollande tout au long de son quinquennat, doté d'un programme cohérent et chiffré, excellent orateur et excellent débatteur, doué d'une solide culture intellectuelle ; de l'autre Benoît Hamon, pur produit de la bureaucratie du PS, ancien ministre de François Hollande et toujours membre du PS, médiocre orateur et médiocre débatteur, portant un programme incohérent et inapplicable avec une majorité PS ! Comment s'étonner que les électeurs aient choisi le premier ? Comment être sûr que la stratégie des deux hommes y soit pour quelque chose alors que le contexte était aussi défavorable à Benoît Hamon, héritier d'un PS discrédité et porteur d'un programme bancal ?

On rétorquera peut-être "Oui, mais Benoît Hamon a été à 15% dans les sondages !" : il l'a été, c'est vrai. Juste après la primaire, alors que beaucoup de gens, surtout parmi les "catégories populaires" de l'INSEE qui se défient le plus du PS, ne s'intéressaient pas encore à l'élection... La dégringolade a commencé tout de suite après en même temps que remontait Jean-Luc Mélenchon, comme pour François Fillon dont l'érosion avait commencé bien avant l'affaire Pénélope. Disons-le, les sondages juste après une primaire ne valent pas un clou, moins encore que les autres.

On peut bien accorder une chose à l'auteur : Jean-Luc Mélenchon a peu employé le mot "gauche" et les symboles traditionnels de celle-ci, et il est tout à fait possible, en effet, que cela ait contribué à son succès (mais sans doute de façon beaucoup plus partielle que ne le laisse entendre cet article par rapport à l'influence du contexte). Mais sur le fond de son discours, c'est bien un retour aux fondamentaux de la gauche, sur le droit du travail, l'économie, la République, la nation, la laïcité, qui a porté Jean-Luc Mélenchon.

Lenny Benbara poursuit ainsi :

"Il est en effet nécessaire de rappeler que la campagne de LFI n’est devenue pleinement populiste qu’à partir du meeting du 18 mars place de la République. Auparavant, nous étions face à une stratégie hybride – très « homo urbanus », le nouveau sujet politique conceptualisé par Jean-Luc Mélenchon dans son ouvrage L’ère du peuple -, centrée sur le cœur électoral de la gauche et les classes moyennes. Le meeting du 18 mars, les drapeaux français, et le contenu historique et patriotique du discours, ont permis au mouvement de devenir plus transversal et de passer de l’incarnation de la gauche à l’incarnation du peuple. C’est d’ailleurs à partir de ce moment-là que Jean-Luc Mélenchon gagne des points dans les sondages et démarre sa dynamique, amplifiée deux jours plus tard par son excellente prestation lors du débat avec les « gros candidats ». Au cours de ce débat, le tribun arrive à se départir de l’image colérique qui lui collait à la peau au profit d’une image plus positive et souriante, ce qui lui permet de rentrer dans des habits d’homme d’État."

En somme, la preuve que c'est la stratégie populiste qui a porté le succès de Jean-Luc Mélenchon, ce serait qu'elle n'aurait été "pleinement" adoptée qu'à partir du meeting de la Bastille, ce qui coïnciderait avec le début de la dynamique de Jean-Luc Mélenchon. Le meeting de la Bastille, virage populiste de la campagne ? C'est à se demander si nous avons assisté au même ! Le meeting de la Bastille, c'était un discours rendant hommage à la Commune sans complexe, argumentant sur les enjeux de la VIème République qui ne sont pas vraiment les plus accessibles à ceux qui ne font pas partie du "cœur électoral de la gauche et les classes moyennes" et se concluant, contrairement à certains de ses prédécesseurs, sur L'internationale ! Autrement dit, un meeting qui collectionnait les symboles historiques de la gauche bien plus que les précédents ; ce n'était pas un virage populiste de la campagne mais au contraire le moment le moins populiste de cette campagne ! "Oui, mais les drapeaux français ?", dira-t-on. Oui, certes : mais c'est tout, et leur usage ne dépareillait pas vraiment avec celui de la Marseillaise qui concluait déjà les meetings précédents... L'hymne comme le drapeau sont d'ailleurs eux aussi des symboles historiques de la gauche avant d'être ceux de la nation. Si c'est là le seul changement qui doive amener à considérer ce meeting comme le plus populiste, c'est un peu court !

De toute façon, il n'y a nul besoin de s'étriper sur la nature de ce meeting : ce n'est pas lui qui a provoqué le succès de Jean-Luc Mélenchon, ce type d'évènements attire surtout l'attention de ceux qui ont déjà l'intention de voter pour le candidat ou en tout cas envisagent de le faire (voir les célèbres recherches de Paul Lazarsfeld), sans doute a-t-il démontré que Jean-Luc Mélenchon avait toujours une base solide malgré les sondages défavorables, mais guère plus ; ce qui a changé la donne, comme le dit l'auteur, c'est le débat, au cours duquel Jean-Luc Mélenchon est apparu comme bien plus solide que Benoît Hamon -et, de la maigre expérience de l'auteur de ces lignes, l'impact de ce débat était visible sur le terrain.

Il apparaît ainsi que l'opposition faite par l'auteur entre d'un côté une stratégie victorieuse opposant "la France des petits" et "ceux d'en haut" et de l'autre une stratégie défaite de "retour aux fondamentaux de la gauche" est très artificielle : si Benoît Hamon a perdu, c'est parce qu'il n'était pas capable, de par son parti, son passé et ses qualités personnelles, d'incarner un "retour aux fondamentaux de la gauche", et rien ne dit que Jean-Luc Mélenchon n'aurait pas fait un score identique ou supérieur en se revendiquant davantage de la gauche, car clairement, c'est bien lui qui incarnait ce retour à ses fondamentaux ! Nous ne reviendrons pas ici sur l'idée de cartel de partis qui n'avait de toute façon pas d'existence réelle dans cette campagne, le PCF n'ayant pu l'imposer à la France Insoumise et Benoît Hamon s'étant appliqué de son côté à essayer de faire oublier qu'il était le candidat d'une alliance entre le PS, EELV et le PRG ; l'idée de cartel de partis a été largement discréditée par les élections régionales.

L'auteur pointe ensuite la capacité de Jean-Luc Mélenchon à avoir été perçu comme un deuxième choix possible par beaucoup d'électeurs, lui donnant une réserve de voix, et le tassement de sa campagne au cours des législatives suite à des interventions plus agressives : nous n'y reviendrons pas non plus, c'est avec raison qu'il le souligne. La suite est en revanche beaucoup plus contestable :

"Le premier mois d’activité parlementaire des insoumis a été marqué par des moments médiatiques qui ont mis en scène une rhétorique d’opposition : refus de la cravate, refus de se rendre à Versailles, etc. Si l’on comprend aisément que dans un contexte où Les Républicains sont complètements minés par leurs divisions internes, et où le FN est invisible et subit le contrecoup de sa campagne de second tour catastrophique, il soit opportun de s’arroger le monopole de l’opposition, cette rhétorique va néanmoins devoir être dépassée, ou du moins conjuguée avec une rhétorique instituante. [...] La rhétorique d’opposition, à froid, alors qu’il n’y a pas de mouvements sociaux de grande ampleur et que nous subissons la dépolitisation post-présidentielle, prend le risque de tourner à vide. [...] Disons les choses clairement : la gauche antilibérale française a intériorisé la défaite, et elle ne s’imagine pas autrement qu’en opposante éternelle qui résiste indéfiniment aux assauts du néolibéralisme. Cette position est confortable et relève, parfois, du narcissisme militant qui se complait dans le rôle transgresseur de l’opposant. [...] La France Insoumise, si elle ne veut pas être cantonnée au rôle de l’éternel opposant, va devoir travailler à la transformation de la culture de sa base militante, qui vient bien souvent – mais pas uniquement – de la vieille gauche radicale. Cette transformation est déjà en cours, avec notamment la mise au placard bienvenue des drapeaux rouges. L’heure est à son approfondissement."

Le procès ici fait à la France Insoumise est bien étrange ! Il lui est reproché de manifester bruyamment son opposition en l'absence d'un mouvement social de grande ampleur, de ne pas réellement travailler à une "rhétorique instituante" c'est à dire à porter un projet alternatif, et pour finir, de ne pas réellement envisager de prendre le pouvoir ! C'est une fois de plus ne pas comprendre les raisons de son succès, mais aussi ne pas comprendre le rôle d'un parti politique (au sens webérien du terme, qui n'a cure de la forme juridique) : si Jean-Luc Mélenchon était plus crédible que Benoît Hamon, c'est précisément parce qu'il n'a attendu personne pour vitupérer la politique de François Hollande, montant au créneau alors que le mouvement social (de gauche) était atone, chacun a pu voir qu'il n'était pas un opportuniste ; et le rôle d'un parti et de ses représentants n'est précisément pas de suivre le mouvement mais de le précéder... Le travail du groupe parlementaire est au contraire parfaitement approprié pour montrer que la France Insoumise est une opposition cohérente et active, contrairement au PS ou à l'UMP. Et il est bien étrange de conclure de cette opposition qui n'attend pas d'être majoritaire pour s'exprimer qu'elle s'expliquerait par une culture de la "gauche radicale" (dont les leaders de la FI ne sont d'ailleurs pas issus, sauf à remonter à l'OCI et à la LCR) qui n'envisagerait pas la prise du pouvoir : si c'était le cas, la France Insoumise ne se serait pas donné la peine d'élaborer ce programme cohérent, novateur et chiffré, ni de participer sérieusement à l'élection, encore moins d'envisager un futur secrétaire général de l'Élysée ; elle se serait contenté de quelques slogans utopiques du type "Désarmement de la police" ou "Interdiction des licenciements" et d'annoncer ne surtout pas vouloir gagner l'élection comme en ont coutume les pseudo-trotskystes français...

À la suite d'un passage où l'auteur, analysant la sociologie électorale de La France Insoumise, conclut qu'un renforcement du discours patriotique orienté à gauche pourrait permettre à la France Insoumise d'élargir son électorat, ce qui est effectivement possible bien qu'il ne faille pas prendre trop au sérieux les sondages d'opinion (voir la synthèse Souriez, vous êtes manipulé ! des éditions Bruno Leprince et le célèbre article de Pierre Bourdieu "L'opinion publique n'existe pas"), le texte enchaîne ainsi sur la nécessité de se donner une crédibilité politique :

"Malgré les résultats catastrophiques des politiques économiques qui sont menées depuis trente ans, le personnel politique néolibéral arrive toujours à maintenir son apparence de crédibilité technique et économique. Pensons aux sempiternelles « baisses de charges » censées permettre la baisse du chômage, alors qu’il s’agit d’une dépense couteuse avec peu d’effets sur l’emploi… [...] Cette illusion de crédibilité s’appuie sur un ensemble de codes et de discours qu’il s’agit de maîtriser. La France Insoumise ne doit pas passer à côté de cet enjeu central si elle veut convaincre une partie de ceux qui hésitent à voter pour elle. Une fraction de son personnel politique doit donc se technocratiser sans pour autant se dépolitiser. Les facs de Sociologie, d’Histoire et de Sciences Politiques sont suffisamment représentées parmi le personnel politique qui gravite autour de LFI, alors qu’il existe un manque criant de profils issus du Droit, de l’Économie et de la haute administration."

On approche ici du grand point aveugle de ce texte et du populisme en général : l'aveuglement à la lutte des classes. Si le "personnel politique néolibéral" possède une telle "apparence de crédibilité technique et économique" contre tout bon sens (le programme de Jean-Luc Mélenchon était le seul à être intégralement chiffré), ce n'est en effet pas à cause d'un "ensemble de codes et de discours", en tout cas pas seulement, mais  à cause d'un rapport de forces dans la société. Marx et Engels l'expliquaient ainsi : "Les pensées de la classe dominante sont aussi, à toutes les époques, les pensées dominantes, autrement dit la classe qui est la puissance matérielle dominante de la société est aussi la puissance dominante spirituelle. La classe qui dispose des moyens de la production matérielle dispose, du même coup, des moyens de la production intellectuelle, si bien que, l'un dans l'autre, les pensées de ceux à qui sont refusés les moyens de la production intellectuelle sont soumises du même coup à cette classe dominante. Les pensées dominantes ne sont pas autre chose que l'expression idéale des rapports matériels dominants, elles sont ces rapports matériels dominants saisis sous forme d'idées, donc l'expression des rapports qui font d'une classe la classe dominante ; autrement dit, ce sont les idées de sa domination." (L'idéologie allemande). La France Insoumise peut toujours mettre un costume-cravate et étudier à l'ENA, cela ne suffira pas à renverser une telle hégémonie culturelle ! (car c'est bien l'ancêtre du concept gramscien qui apparaît dans ces lignes) Il faut de plus raisonner en dynamique, pas en statique : la crédibilité des néolibéraux a certes réussi à sauver les meubles pour les capitalistes cette année, mais elle est de plus en plus contestée avec les effets de la crise, que l'hégémonie culturelle ne fait que retarder ; cette année, le FN et la France Insoumise, porteurs du vote contestataire de droite et de gauche, se sont hissés à des scores inédits, et les néolibéraux ont été obligés d'unir leurs forces sous la conduite d'un jeune politicien, Monsieur Macron, pour donner une illusion de renouvellement... Il n'y a aucune raison pour que ça s'arrête, et plus le processus avance, plus être lié au système en place devient facteur de discrédit plutôt que de crédibilité.

Mais le plus inquiétant est cette injonction à "se technocratiser" qui révèle l'incompréhension de la situation : si La France Insoumise compte infiniment plus de gens passés par les facultés d'histoire ou de science politique que par l'ENA ou HEC, ce n'est ni par hasard ni par un choix de sa part (ce qui rend puéril de dire qu'elle "doit se technocratiser") mais tout simplement parce que les gens sortis de ces écoles sont la classe dominante qu'il s'agit de combattre ! Ils forment l'essentiel de la classe politique, ils sont directement mêlés aux décisions politiques nationales, ils sortent des mêmes écoles que les dirigeants des grandes entreprises, ont des liens familiaux avec eux, fréquentent les mêmes clubs et ils viennent ensuite grossir leurs rangs par le pantouflage : capitalistes et hauts fonctionnaires en France sont entremêlés au point que l'on ne distingue plus les uns des autres, ce sont précisément eux, "ceux d'en haut" qu'évoquait l'auteur, il n'y a rien d'étonnant à ce qu'ils ne trouvent aucun intérêt à rejoindre la France Insoumise dont la vocation est de les combattre ! On pourra lire sur le sujet La noblesse d'État de Pierre Bourdieu, qui décrit superbement cette caste. Il peut toujours y avoir des transfuges de classe, bien entendu, il y en a toujours eu, mais ils n'auront jamais une présence massive dans les rangs de la France Insoumise tant que celle-ci ne pourra pas leur offrir une carrière, autrement dit tant qu'elle ne sera pas au pouvoir : et si cela devait arriver, gare ! Le PS est mort dévoré de l'intérieur par la place qu'y ont prise les énarques, voir La société des socialistes de Frédéric Sawicki et Rémi Lefebvre.

Essayons d'aller au-delà du commentaire de texte pour conclure de façon plus générale.

Tout au long de l'article, on devine le même défaut que chez les auteurs populistes : l'incompréhension de la lutte des classes. Cela ressort de façon flagrante lorsque l'auteur écrit que la France Insoumise devrait se technocratiser et s'étonne de la sous-représentation des hauts fonctionnaires dans ses rangs comparativement aux gens venus des sciences sociales, mais aussi lorsque, tout le long du texte, il parle de "classes moyennes", "catégories populaires" et se réfère exclusivement aux catégories de l'INSEE ; c'est oublier l'opposition fondamentale de notre société, celle entre ceux qui vivent en vendant leur force de travail comme salariés et ceux qui vivent de la possession d'un capital, le prolétariat et les capitalistes ! La coupure entre une "classe moyenne" dont on ne sait pas très bien où elle commence ni où elle finit et des "catégories populaires", si elle n'est pas inintéressante pour saisir les différences entre travailleurs, ne doit pas masquer ce conflit. Et c'est bien cela qui fait défaut dans les analyses populistes : qui sont "la France des petits" et "ceux d'en haut", "le peuple et les élites", "l'oligarchie" et ainsi de suite ? Ces mots sont suffisamment flous pour que chacun les définisse comme il l'entend. Poser les choses ainsi revient à ne rien comprendre aux sources de la domination des seconds sur les premiers, donc à s'interdire de comprendre comment la renverser. On demeure dans un flou qui est peut-être plus consensuel, mais qui ne fait pas une ligne politique capable de changer les choses -or c'est bien pour changer les choses qu'on veut prendre le pouvoir ! Et en effet : tout au long de son article, l'auteur parle de "gauche antilibérale", comme s'il ignorait que La France Insoumise n'est pas seulement antilibérale mais aussi anticapitaliste ! Jean-Luc Mélenchon l'a dit lui-même sur le plateau de Laurent Ruquier : "Pour moi, il n'y a pas de différence entre être anticapitaliste et être républicain jusqu'au bout". Ce n'est pas par coquetterie idéologique : il est impossible de venir à bout du néolibéralisme tant que la classe dominante actuelle, les capitalistes, auront le pouvoir sur l'économie, tout simplement parce qu'ils ont les moyens, par la fuite de capitaux ou la grève de l'investissement, de mettre un pays dans une situation économique très grave, laissant le choix au gouvernement entre plier comme l'a fait François Mitterrand en 1983 ou s'enfoncer dans une situation de crise comme celle du Venezuela aujourd'hui, la parenthèse keynésienne des trente glorieuses n'a été possible que grâce à la destruction du capital pendant la guerre et à la présence de l'Union Soviétique qui ont bouleversé le rapport de forces ; on ne peut donc plus être antilibéral sans être également anticapitaliste, surtout pas aujourd'hui où il est nécessaire de prendre le contrôle d'une partie de l'économie pour sauver l'environnement ! Le flou artistique du populisme sur ce rapport entre classes n'y prépare nullement ; or il faut s'y préparer, car il ne suffira pas de gagner les élections pour prendre le contrôle de l'économie, cela ne peut se faire sans les travailleurs. Gramsci lui-même, que citent Lenny Benbara aussi bien que Chantal Mouffe ou Pablo Iglesias, ne concevait pas la guerre de positions (politique) autrement que dans un rapport de forces entre classes sociales -c'est précisément l'une des manies les plus agaçantes des auteurs populistes que de sortir des penseurs de leur contexte, le marxisme de Gramsci est passé à la trappe comme l'est le racialisme de Carl Schmitt.

Il faut par ailleurs bien apprécier le contexte actuel et les raisons du succès de la France Insoumise. L'auteur de ces lignes ne croit pas que la stratégie d'un parti si bonne ou si mauvaise soit-elle puisse à elle seule, ou même majoritairement, expliquer son succès ou son échec -c'est précisément la limite des approches très volontaristes de Lénine et Gramsci comparées à celle de Rosa Luxemburg. Si c'était le cas, on aurait peine à s'expliquer comment Marine le Pen et Emmanuel Macron ont pu être les deux finalistes de la présidentielle après des campagnes aussi médiocres. Ces stratégies ont une influence bonne ou mauvaise dans un contexte donné, avec un rapport de forces entre classes donné, ce dernier ne dépendant pas que du nombre mais aussi du niveau de conscience de classe. Le contexte actuel de la France, mais aussi de l'Europe de l'ouest et des États-Unis, et même au-delà, est le suivant : celui d'une très grave crise économique qui précarise les travailleurs et discrédite progressivement à leurs yeux le personnel dirigeant ; cela entraîne une radicalisation des travailleurs vers la gauche aussi bien que vers la droite, dans l'espoir de rompre avec les politiques actuelles, c'est la raison du succès de Donald Trump et Bernie Sanders aux États-Unis, de Jeremy Corbyn et de l'aile droite des Tories ou de l'UKIP au Royaume-Uni, de la France Insoumise et du FN en France -l'extrême-droite est moins forte en Grèce, en Espagne ou au Portugal où elle a été au pouvoir récemment. Si changer de symboles et de vocabulaire a pu constituer un avantage pour Podemos et la France Insoumise (ou pas), on ne comprend rien en se focalisant sur la stratégie de ces deux partis : le phénomène ne se limite pas à la France et à l'Espagne mais concerne aussi des pays où les symboles et le vocabulaire de la gauche n'ont pas été glissés sous le tapis mais affirmés avec une force que l'on n'y avait plus vu depuis plusieurs décennies, c'est le cas pour Bernie Sanders aux États-Unis et Jeremy Corbyn au Royaume-Uni. En conséquence, une stratégie victorieuse pour la France Insoumise ne dépendrait pas tant de la question de savoir ce que l'on fait des drapeaux rouges que de ne surtout pas se couper du mouvement des masses, de sa radicalisation progressive à la recherche d'une rupture avec les dirigeants actuels. C'est précisément parce qu'il a su incarner une telle rupture, contrairement à Benoît Hamon, et l'incarner de façon crédible et rassembleuse contrairement au NPA ou à Lutte Ouvrière, que Jean-Luc Mélenchon a remporté un tel succès.

Si la France Insoumise veut réussir, quelle que soit la couleur de ses drapeaux, il lui faudra toujours faire preuve d'autant de clarté et de courage politique.

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