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Billet de blog 12 janvier 2026

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Rokhaya Diallo vs "Charlie Hebdo" : "Têtu" n’a-t-il vraiment rien à dire ?

La journaliste féministe et antiraciste Rokhaya Diallo a dénoncé le 24 décembre 2025 l’iconographie colonialiste du dessin la caricaturant en danseuse de la revue Nègre publié dans l’hebdomadaire satirique "Charlie Hebdo". Si de nombreux médias ont traité le sujet, Têtu s'est jusque-là abstenu de le faire.

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“Dans le droit fil de l’imagerie coloniale, Charlie Hebdo incapable de confronter les idées d’une femme noire sans la réduire à un corps dansant, exotisé, supposément sauvage. Ce dessin hideux vise à me rappeler ma place dans la hiérarchie raciale et sexiste”, a dénoncé le 24 décembre l’essayiste et journaliste féministe et antiraciste Rokhaya Diallo. Signé par Riss, directeur de la publication du journal satirique, le dessin publié en octobre illustre l’article “Rokhaya Diallo, la petite fiancée de l'Amérique”, dans un hors-série intitulé Les Fossoyeurs de la laïcité. Réponse de Charlie Hebdo : ”Chacun pourra ainsi lire que nous y dénonçons les positions de l'essayiste contre la loi de 1905, qu'elle a toujours condamnée en lui préférant la culture communautariste américaine. Y voir une référence raciste est une manipulation dont elle nous a malheureusement habitués.”  

Ce n’est en effet pas le premier accrochage entre le journal proche du Printemps républicain et la militante intersectionnelle, qui déclarait au Monde en janvier 2018, trois ans après les attentats de 2015 perpétrés par les frères Kouachi, et qui ont fait 12 victimes, dont 8 au sein de la rédaction  : “Si être Charlie c’est embrasser la ligne de Charlie Hebdo je ne suis pas Charlie. Si c’est condamner les attentats, alors je suis Charlie"

Réactions et soutiens

Parmi les nombreuses réactions, celle de Médiapart, qui, dès le 16 décembre, par la voix de Carine Fouteau, directrice de la publication, a apporté son soutien à sa collaboratrice, “la journaliste et réalisatrice Rokhaya Diallo, visée par une caricature aux relents colonialistes”.  Le 28 décembre, la Ligue des droits de l’homme a résumé la situation en ces termes  : “Tout journal satirique a droit à l’outrance et il est certain que les caricatures de Charlie Hebdo renvoient souvent à des archétypes, en illustration d’un article. Pour autant, le choix de Riss de présenter Rokhaya Diallo par une iconographie coloniale (grosses lèvres, corps cambré, ceinture de bananes, s’offrant au regard d’hommes «blancs» goguenards) est insupportable et ne présente pas de lien avec le texte illustré.” Et d’ajouter : “Enfin, la divergence qui existe entre le journal et Rokhaya Diallo sur la question de la laïcité ne justifie pas la libération d’un humour raciste et sexiste qui ne traduit rien d’autre qu’une mise en scène humiliante et dégradante.” 

Plusieurs politiques ont également exprimé leur soutien à Rokhaya Diallo sur le réseau social X, à commencer par l'élue écologiste au conseil de Paris Alice Coffin, autrice du Génie Lesbien :  “À toi, une des personnes les plus génialissimes, intelligentes et gentilles de ce monde, tout mon amour. Quoi que tu décides de faire face à cette immondice, on est là. Avec mon admiration sans cesse renouvelée, d'avoir su malgré l'horreur poser les mots pour analyser cette imagerie.” Premier secrétaire du Parti socialiste, Olivier Faure a également réagi  – “Il faut une sacrée dose de mauvaise foi pour prétendre que ce dessin est finalement un hommage à Rokhaya Diallo… ce dessin reprend juste les codes racistes de l’époque coloniale” –, ainsi que l'ancienne Garde des Sceaux Christiane Taubira : “Bon, vu notre grande capacité d’autodérision, nous aurions pu en rire, si ce dessin n’était à ce point indigent intellectuellement, plastiquement plat, stylistiquement fade, sémantiquement médiocre, psychologiquement tellement obsessionnel. Et claniquement empêtré.” Côté Insoumis, Mathilde Panot, présidente du groupe La France Insoumise (LFI) à l’Assemblée nationale, a tenu à marquer son soutien, jugeant le dessin “immonde”, tout comme la députée Nadège Abomangoli : Soutien à Rokhaya Diallo face à ce racisme et à ce sexisme abjectes. Ce qui dérange, c’est le fait que Rokhaya Diallo est une femme noire qui parle, qui pense, qui assume ses positions sans baisser la tête, dans des espaces que certains estiment encore « réservés ».” “Ce «dessin» est abominable de racisme”, a quant à lui écrit le député Antoine Léaument.

En 2023, une caricature de la députée insoumise Danièle Obono, à l’iconographie jugée tout aussi abjecte, titrée “Gaza/Israël, la paix, c’est possible ! La France échange Obono contre les otages israéliens”, avait déjà provoqué la colère et l’indignation des membres du parti fondé par Jean-Luc Mélenchon. Et si les dessins représentant ces deux femmes sont signés Riss – pseudonyme de Laurent Sourisseau –, ce n’est pas tout à fait un hasard. Le directeur de la publication, qui a succédé à Charb après les attentats de 2015, perpétue l’héritage idéologique de Philippe Val (rédacteur en chef de Charlie Hebdo de 1992 à 2004, puis directeur de la publication  jusqu’en 2009), dont l’obsession pour l’islam va aller crescendo après les attentats du 11 septembre 2001. Avec lui a pris fin l’humour libertaire, antimilitariste et anticlérical qui a fait la réputation du journal dans les années 1970, les puissants de ce monde, longtemps dans le viseur de l’hebdomadaire, laissant la place aux musulmans. En octobre 2014, un autre des dessins de Riss, en une de Charlie, représentant des femmes voilées enceintes manifestant pour leurs allocations, créait l’indignation en raison d’amalgames sexistes, racistes et islamophobes. Invité sur le plateau du site Arrêt sur images, le dessinateur Luz, collaborateur de l’hebdomadaire, peinait lui-même à en trouver le sens : “Ce dessin est un peu confus je crois.” Le 13 janvier 2016, le dessin représentant un jeune migrant noyé, Alan Kurdi, échoué sur une plage, et titré “Que serait devenu le petit Aylan s’il avait grandi  ? Tripoteur de fesses en Allemagne” provoquait à son tour l’effarement.  Enfin, l’iconographie raciste de son dessin représentant Maryam Pougetoux, alors présidente de l’UNEF, en 2018, a également largement été dénoncée à l’époque. 

“Quel rapport avec les LGBT ?”

J’entends déjà le leitmotiv, cher aux homonationalistes : “quel rapport avec les LGBT ?!”. Pour commencer, en 2012, Rokhaya Diallo a marché en faveur du Mariage pour tous. En 2017, elle s’est également rendue à la première cérémonie des Out d’or, organisée par l’association des journalistes LGBT (AJL) où elle a déclaré : "La question de la visibilité dans les médias est centrale car elle contribue à construire les imaginaires collectifs." En 2022, elle donnait un entretien à Têtu et comptait parmi les signataires de la pétition du magazine intitulée “La France doit reconnaître les victimes de sa répression anti-gay”, relative à la loi visant à réhabiliter et à indemniser les condamnés pour homosexualité entre 1942 et 1982. À travers son podcast, Kiffe ta race, elle a également donné la parole à des personnes queers témoignant de leurs expériences à l’intersection du racisme et de l’homophobie. 

En d’autres termes, l’essayiste est une alliée et l’a prouvé à de multiples reprises. Or le mot “allié” suggère… une alliance. Ce concept, faut-il le rappeler, n’est pas à sens unique, et c’est d’ailleurs pourquoi les membres du Rassemblement national, quels que soient leurs discours et appels du pied, ne sont aujourd’hui pas considérés comme tels en dehors des rangs homonationalistes. Aussi, quand nos alliés des luttes antiracistes s’engagent à nous soutenir publiquement et signent nos pétitions, la moindre des choses, quand on sait soi-même le mal causé par les représentations LGBTphobes, est de ne pas faire l’autruche lorsqu’ils font l’objet des pires insultes et humiliations.

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