De la violence issue de l’immigration - petite histoire personnelle dans l’histoire de France.

Dans un contexte ou l’on prête de plus en plus - dans la presse de droite et à présent dans celle de gauche - les plus mauvaises intentions aux pourfendeurs de la xénophobie et de l’islamophobie en particulier, je souhaite narrer ici un petit fait divers qui vient de m’arriver. Il “finit bien” et je le partage, car il se peut qu’il aide à réfléchir, encore et toujours, à ce qui nous arrive.

 

J’ai grandi à Montreuil-sous-bois - dans le haut-Montreuil précisément, quartier le plus pauvre - et la violence du quartier populaire, je l’ai connu. Insultes, menaces, bagarres, dans mon collège, étaient monnaie courante. 

Mais rien de grave ne m’est jamais arrivé, et si j’ai eu un peu les chocotes plus d’une fois, je me suis toujours déplacée dans ma ville quand et où bon me semblait.

 

Je quitte Montreuil à 19ans pour étudier et vivre dans des quartiers plus bourgeois de la région parisienne. Je reste très fière d’avoir grandi où j’ai grandi. Je connais la dure réalité de la banlieue, ses problèmes, et sais que la générosité et l’intelligence peut se trouver chez tout le monde quelque soit ses origines, ethniques, culturelles et sociales.

Quelques années plus tard, à 23ans, je décide avec mon compagnon de revenir vivre à Montreuil. Le bas-Montreuil cette fois, le Montreuil bobo, ou l’on vit plus confortablement, presque comme à Paris.

 

Et un soir de 2011 on je rentre tard un peu ivre sur l’avenue de Paris, un homme, de type maghrébin, me suit dans mon immeuble et m’agresse sexuellement.

Heureusement, la chose ne dure pas, car je crie et 2 personnes viennent très vite à mon secours.

 

Le type est arrêté, et s’en suis 3 mois de galères. Hôpital, commissariat, tribunal. Toute l’administration française se déroule devant moi. Le second choc arrive quand j’apprends que le type est multi-recidiviste. 1ère tentative de viol a 15ans, des dizaines d’actes de délinquance répertoriés et aussi une condamnation pour violences conjugales.

 

Etre victime, c’est pas drôle. Et pour quelqu’un comme moi qui a toujours été fortement politisée à gauche, être victime d’un arabe dans ma ville… c’est pas drôle et ça fait chier. J’ai grandi ici, je les ai vu les cas de gamins qui décrochent complètement de tout, qui ne développent que leur violence pour fonctionner.. ce type, il aurait pu être dans ma classe. Quelque part, il était dans ma classe.

Est-ce que je pense trop à mon agresseur? Je ne crois pas. Je suis féministe convaincue, je n’ai aucun regret à emmerder quelqu’un qui agresse une femme. Bon, mais on parle quand même de le mettre 3ans en prison, alors qu’il a une femme et 2 enfants.. c’est pas rien.

Je ne regrette toujours pas. Je suis pour que la loi s’applique, car c’est aussi ça, l’égalité.

 

Pour différentes raisons, je décide un mois plus tard de quitter mon appartement. J’explique la situation au gars de mon agence immobilière qui m’aime bien. Comme d’habitude quand je raconte mon histoire pour la 1ère fois a quelqu’un, je ne me sens pas bien. Le drame d’être une victime, c’est beaucoup dans les yeux et la voix des autres que ça se passe. Le type me réponds “Ho non! Je suis désolé pour vous!”, et ajoute avec une véhémente certitude dans la voix : “c’était un maghrébin?”, et je réponds: “oui”. Nous terminons notre discussion sur les détails pratiques.
Je suis choquée de la question, et de la platitude de ma réponse. Moi qui toujours pars au combat pour attaquer les préjuges racistes et sexistes dans le discours des autres.. bam, j’ai participé à les renforcer, et pire, dans la tête de quelqu’un qui attribue des logements.

Çà s’est passé si vite.. j’étais émue…

Ben oui.. mais ça se passe souvent comme ça.

 

Surement, c’est beaucoup car ce moment m’est resté au travers de la gorge ces dernières années, que j’écris ce texte aujourd’hui.

Bien sur, je l’écris pour réaffirmer, à moi-même et à tous, que “NON”, ce n’est pas un maghrébin qui m’a agressé. 

C’est un homme déséquilibré, sans éducation ni morale, qui ne s’est développé depuis son enfance, pauvre à tous points de vue, que dans la violence. Il mérite d’être puni, mais surtout il doit être fortement aidé pour (ré)apprendre à vivre dans une société. Je ne suis pas naïve, je sais que la prison française est, hélas, très loin de faire des miracles.. Mais il a alors 32ans et 2 enfants. Et il est français. En tant que citoyen européen et français, on ne peut que souhaiter qu’il aille mieux.

 

J’écris aussi ce texte pour 2 autres personnes. 

- Pour mon voisin au nom d’origine marocaine, qui a été le seul de mon voisinage - en plus de mon compagnon - à venir m’aider quand j’ai crié à l’aide, alors qu’on ne se connaissait même pas. Sans lui, l’homme n’aurait pas été arrêté.

- Pour mon avocate au nom d’origine algérienne, qui était parmi les avocats d’aide aux victimes commis d’office (mais auquel je n’avais pas droit car je gagnais un tout petit plus que le smic a l’époque), et qui m’a expliqué les choses avec une douce intelligence alors que je ne comprenais guère ce qui m’arrivait, et fait un tarif très abordable pour m’aider. Grâce à 4ans de lutte qu’elle a mené seule - payée pas grand chose - contre le fond d’aide aux victimes* j’ai gagné mon procès en civil aujourd’hui.

 

 

Voila. Petit fait divers, mais qui certainement participe à la construction de mon histoire, au développement de ma pensée. Elle aurait pu tourner autrement si je n’y avais pas pris garde.

 

 

Parler “des arabes”, “des maghrébins” ou par analogie - ça passe mieux dans les salons non-frontistes - “des musulmans”, tout comme ficher les noms dans les écoles, c’est mettre mon sauveur, mon avocate et mon agresseur dans le même sac.
Ce n’est pas parler de la vraie histoire, c’est s’en raconter une.

Ce n’est pas affronter les problèmes, c’est s’en créer d’autres. 

 

C’est tomber dans la logique viciée du racisme, tout simplement.

 

Et être contre, ce n’est pas juste un discours, une étiquette, que l'on peut placarder - comme le fameux "je ne suis pas raciste, mais" - qu'on soit intellectuel, journaliste ou citoyen lambda.

C’est une pensée active, une lutte acharnée, de chaque instant.

 

 

 

 

* : Système d’état qui avance aux victimes l’argent que va devoir verser le coupable s’il ne peut pas le verser dans l’immédiat. Un beau principe, qui s’avère plutôt radin dans la pratique.

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