Voyage Immobile

Étudiants en première année à l’université, nous avons passé une semaine à Athènes, du 12 au 19 janvier 2009. Non pas pour visiter les vestiges du passé d’une civilisation mère de la démocratie, mais pour comprendre les récents évènements. Cette question guidait nos pas : pourquoi Nicolas Sarkozy avait-il bien pu déclarer : "Ça chauffe partout en Europe, il ne faudrait pas qu’on ait un mai-68 européen en plein Noël !".

Étudiants en première année à l’université, nous avons passé une semaine à Athènes, du 12 au 19 janvier 2009. Non pas pour visiter les vestiges du passé d’une civilisation mère de la démocratie, mais pour comprendre les récents évènements. Cette question guidait nos pas : pourquoi Nicolas Sarkozy avait-il bien pu déclarer : "Ça chauffe partout en Europe, il ne faudrait pas qu’on ait un mai-68 européen en plein Noël !". Pourtant il nous semblait que la situation explosive que connaissait la Grèce était toute trouvée, elle relève d’un “archaïsme”, d’une société à peine entrée dans la voie de la “civilisation”, d’un pays sortant tout juste de l’arriération balkanique. Enfin, c’est ce que nous avions entendu au JT de 20h...

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Le 6 décembre au soir, dans le quartier vivant et populaire d’Exarchias, Alexandros Grigoropoulos est, à en croire les nombreux témoins, assassiné par un représentant des forces de l’ordre.
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Une patrouille de policiers en civil est passée sur la place (d’Exarchias) les jeunes les ont alors insultés”. C’est alors que les policiers sont allés chercher du renfort. “Le flic a visé et après il a tiré” raconte un témoin présent sur la place ce soir là.
La bavure est flagrante, la tension palpable.
Le 10 décembre, le rapport officiel de la balistique vient confirmer la version des autorités publiques et mentionne que la balle est “déformée” ce qui prouverait qu’elle a heurté une “surface dure” avant de blesser mortellement Alexi, innocentant de facto le policier. Mais ce meurtre est un symbole tristement sanglant (1) de l’incompétence d’une police répressive, où l’emploi public n’est que clientélisme électoral. Les deux policiers inculpés pour le meurtre d’Alexi ont directement désobéi à leur hiérarchie en cherchant la confrontation.
L’impunité policière n’est que le reflet de la corruption généralisée qui prospère depuis le début des années 90, l’avènement des subventions européennes et du business juteux avec les Balkans, depuis la chute du mur.
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La manœuvre balistique jette aux oubliettes la mémoire de cet adolescent, encense la fatalité, et “crache” sur la dignité de toute une partie de la population, leur rappelant qu'aux yeux du gouvernement ils ne sont rien, sans voix. Tous potentiellement assassinés, sans aucun assassin. Les habitants, les jeunes du quartier, les étudiants des universités toutes proches, blessés dans leur “dignité” par ce mensonge éhonté descendent, à l'appel des organisations d'extrême gauche, mais très souvent spontanément, dans la rue pour exprimer leur mécontentement durant tout le mois de décembre.

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Et sur les pavés se retrouvent des collégiens, lycéens, étudiants, immigrés, clandestins, travailleurs, photo-reporters et quelques journalistes compétents dans de grandes manifestations hétéroclites, rassemblant toutes les catégories sociales. Les parents, incapables de retenir leurs enfants, descendent avec eux pour les protéger des forces de l'ordre. Dans les petites villes, ce sont majoritairement les plus jeunes, lycéens et collégiens, qui attaquent les commissariats, cassent les vitrines, pillent les supermarchés, signes de l'enracinement profond de la révolte contre la “cruauté” sociale. C'est l'avenir des plus jeunes qui est pris en otage. De plus, nous notons que les forces de l’ordre sont aidés par des groupes d’extrême droite, se battant côte à côte dans certaines villes, notamment à Patras. Parfois même les forces de l’ordre aident les groupes fascistes en assurant leurs replis et venant à leurs secours après un assault contre des manifestants.
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La situation des immigrés (2) est aussi catastrophique. Pour le constater une promenade dans les rues d'Athènes suffira. Sur la place Omonia, la foultitude de vendeurs à la sauvette témoigne du peu de considération de la société grecque envers les albanais, roumains, bulgares, pakistanais, afghans et irakiens... À chaque coin de rue, des vendeurs à la mine défaite vous proposent toutes sortes de bricoles. À la première goutte de pluie, un arsenal de parapluies vous est proposé. À la moindre sirène de police et au milieu d'un trafic routier asphyxiant, les vendeurs avec sur leurs dos l'unique fortune emballée dans de grandes bâches, courent pour échapper au contrôle d'identité. Vous remarquerez que les asiatiques sont spécialisés dans la vente de montres, briquets, petits jouets présentés sur un plateau accroché autour du cou. Vous détournerez le regard à la vue des plus miséreux, qui proposent des paquets de mouchoirs contre une petite pièce. À deux pas de la place Omonia, un clochard vous expose ses jambes gangrénées ; comme tout le monde, vous détournerez le regard, signe d'une misère “normalisée”. Une déclaration de l'association des immigrés Albanais illustre le ressentiment des communautés immigrées : “Le cri assourdissant que nous entendons est pour les 18 ans de violence, de répression, d’exploitation et d’humiliation. Ces jours sont aussi les nôtres. Ces journées sont pour les centaines d’immigrés et de réfugiés qui ont été assassinés aux frontières, dans les commissariats de police et sur leurs lieux de travail. Ces jours sont pour le prix que nous devons payer pour simplement exister et respirer”(3).

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Dans ce contexte de société qui se meurt, les “événements de décembre” ont embrasé la Grèce. De Patras à Larisa le mécontentement se compte au nombre de manifestants et l’injustice sociale se mesure à la violence des affrontements.
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La presse nationale reprend en cœur les attaques des “anarchistes”(4) envers les “gardiens de la paix”, envers les banques, stigmatisant et amalgamant les révoltés à des terroristes. “Ce sont des ennemis de la démocratie”, clame, au plus fort des émeutes, Costa Caramanlis, le premier ministre grec, soutenu par le consensus de la cohorte des grands médias. Ces déclarations ont été approuvées dans un communiqué par le Pasok et le KKE (5). Ce n'est pas sans nous rappeller nos “casseurs” lors du CPE et nos “racailles” qui “gangrennent” les banlieues. Mais lors d’une manifestation nous constatons que ces “cagoulés” (6) qui pillaient les magasins, le faisaient dans l'espoir de récupérer les produits à grande valeur marchande afin de les revendre sous le manteau pour faire vivre leurs familles. La majorité récupéraient des produits de premières nécessités, lait, eau, nourriture, jusqu'au rayon des couches et des produits d’hygiènes, quand cela est possible.*

Les médias ici, plus personne n'y croit, c’est du vent” nous dit un professeur de français d'un lycée d'Athènes. Envers eux, il n’exprime que du dégoût : “ils sont aux mains et au service de la propagande étatique”, stéréotypant et détournant l'information factuelle.
Tous les journalistes, particulièrement durant le mois de décembre, subissent des pressions énormes et des menaces de licenciements. Les rédactions veillent au grain, l’information doit suivre la ligne éditoriale et non l’inverse.
Le photo-reporter qui a publié la photo où l’on voit un policier anti-émeute (costume vert-kaki) braquer son arme de poing sur les manifestants, a été renvoyé par sa direction.
Du 9 au 16 janvier, le syndicat des patrons et des rédactions de presse (ESIEA) (7) est occupé par des travailleurs de l’industrie de la presse. Se réunissent dans le bâtiment de la rue Academia, des techniciens de radio et de télévision, des journalistes, des imprimeurs et même des employés des services de maintenance et de nettoyage qui travaillent tous dans l’industrie de l’information. Durant une semaine des journalistes de tous médias, de tous les différents journaux sont passés dans le syndicat occupé, pour parler, discuter, échanger et en fin de compte tout remettre en cause et se révolter, en dénonçant le traitement réservé aux “encagoulés”. Les licenciements, sous couvert de “crise économique”, sont quotidiens.
Pas de photo s’il vous plait, les gens qui sont ici prennent des risques”.
Nous assistons à un débat où l’on parle de “devoir citoyen” et de “contre information”.
Le photo-reporter licencié pour avoir diffusé des photos contredisant la version gouvernementale est très respecté par l’assemblée, sur son t-shirt on peut voir la Joconde armée d’un fusil AK-47. Cependant la réunion est autorégulée, chaque intervenant respectant la parole de l’autre et il n’y pas de tour de parole ou de président de séance. Exemple concret de démocratie “directe”. L’expression oxymorique trouve ici son vrai sens, faisant ressurgir in fine le paradigme de la “démocratie” consensuelle des pays occidentaux.

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Les journalistes disant “faire leur job”, professionnellement insoumis prennent conscience de leur rôle à jouer. "Nous sommes aussi et surtout des travailleurs", et de ce fait, ils produisent l’information et sont soumis au même code du travail, ou plutôt aux droits du travail que les autorités semblent, petit à petit, oublier. La difficulté, à leurs yeux aussi grande que la nécessité, est technique car les instruments de diffusion sont aux mains du capital.
À en croire les journalistes présents la situation de l’information en Grèce est comparable à celle d’une dictature. Le parallèle avec les médias français et les grands groupes de presse ayant des accointances avec le pouvoir est facile, pas forcément impertinent, au vu de la tempête suscitée par la suppression de la publicité, sur les chaînes publiques dans le microcosme parlemento-journalistique.

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Un communiqué des travailleurs des médias vient apporter son soutien à une travailleuse d'origine bulgare, Constantina Kuneva, qui est torturée, dans la nuit du 22 décembre, forcée à boire de l'acide sulfurique alors qu'elle rentrait du travail. Secrétaire générale du secteur du nettoyage de la région d'Athènes (PEKOP), elle recevait régulièrement des menaces de mort en raison de ses activités syndicales. Elle dénonce des conditions de travail très difficiles dans ce secteur qui emploie 80% de migrants dont une forte proportion de femmes: “Les mécanismes d'inspection du travail ne fonctionnent pas en notre faveur, les autorités sont du côté patronal”.

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Licenciée en histoire de l'art et en archéologie, elle est venue travailler en Grèce, depuis 17 ans comme femme de ménage chez OIKOMET (entreprise de nettoyage industriel), pour offrir à son fils, qui souffre de problèmes cardiaques, une opération du cœur. Elle gagne 600 euros par mois. Elle a perdu un œil et l'usage de ses cordes vocales, elle est toujours en soins intensifs. La GSEE (8) “proteste avec véhémence contre le retard inacceptable et les déficiences de la procédure d'enquête”.

L'article 16 de la constitution stipule que l'enseignement supérieur est entièrement dévolu à l'Etat, en un mot, il n'y a que des universités publiques. Cependant, le reste de l'éducation est ouvert au privé. En réalité, tout le parcours scolaire d'une majorité de jeunes étudiants passe par la conjugaison d'un enseignement public et privé. Les études secondaires se concluent par un concours où les résultats déterminent la suite des études de chacun. Si les lycéens réussissent le concours d'entrée aux études supérieures, c'est à dire obtiennent une assez bonne note au baccalauréat, ils pourront poursuivre dans l'université et le domaine de leur choix. Les entreprises de soutien scolaire, d'établissements et de cours privés se substituent grandement à une éducation publique défaillante. Les familles se sacrifient pour permettre à leurs enfants de suivre, en plus des cours publics, un enseignement privé.

Un étudiant témoigne que durant son année de terminale certains professeurs travaillant dans le public continuaient leurs cours, aux mêmes élèves, dans le privé. Il nous avoue que ses parents ont refusé de lui communiquer le montant des cours privés, voulant éviter une pression trop grande sur l'adolescent qu'il était.

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En 2007, une grande grève de deux mois de l'Ēducation nationale a mobilisé 95% des enseignants. Grève pour une amélioration des conditions de travail et pour une augmentation du budget alloué à l'Education nationale. Avec 3,5% du budget national consacré à l'éducation, la Grèce se situe en queue du peloton européen.

Á noter que l'espérance de vie et le nombre de diplômés sont au dessus de la moyenne européenne. Cependant la gestion de l’économie, notamment de la répartition des richesses, fait de la Grèce une des sociétés les plus inégalitaires d’Europe. La répartition des richesses y est la plus polarisée: la part des salaires dans le produit national est en deçà de 55% (près de dix points de moins qu’en France), et elle est en forte baisse (comme en France et dans la quasi-totalité des pays occidentaux) depuis les années 1980 (9). Avec le Portugal, les salaires et les retraites sont les plus faibles d'Europe. Le taux de travailleurs vivants en dessous du seuil de pauvreté (650 euros) est le plus élevé de l'Union européenne (14%)(10). Ces inégalités “primaires” sont aggravées par les inégalités “secondaires” dues à la faiblesse de l’État social, tout particulièrement dans deux domaines clés, la santé et l’éducation, gangrénés de façon chronique par la logique du profit. Cette situation de la Grèce prend racine dans la crise politique profonde du bipartisme. Depuis les années 1980 le PASOK et la Nouvelle Démocratie totalisent prés de 85% des suffrages mais les rapports de force, notamment depuis 2004, laissent entrevoir un nouveau paysage politique. Le rapprochement idéologique du PASOK et de la droite gouvernementale a ouvert un espace à gauche un espace similaire à celui que le Parti Socialiste en France laisse à la gauche, espace que s'efforce de combler la Coalition de la Gauche et du Progrès (SYRIZA). Elle regroupe des organisations trotskystes, léninistes et maoistes et notamment le parti Synaspismos (11) qui a su imposer une ligne politique clairement à gauche, notamment en refusant toute alliance avec le “centre-gauche” et toute participation à un gouvernement avec le PASOK. Les élections législatives de 2007 marquent une poussée de la gauche : le KKE passant de 6% à plus de 8% et SYRIZA de 3,3% à 5,5%. Aujourd’hui, le KKE est dépassé dans les sondages par SYRIZA qui gravite autour de 13% d’intention de vote. SYRIZA à travers son jeune porte parole Alexis Tsipras, surnommé le “Besancenot grec”, semble représenter la nouvelle génération et ses attentes. Il s’implante de plus en plus dans les catégories sociales aisées et surtout chez les jeunes diplômés condamnés à la précarité. Le Parti Communiste stalinien, le KKE, semble lui être relayé à la troisième place au sein des forces de gauche.

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Aujourd’hui Nouvelle Démocratie est quant à elle de plus en plus critiquée par la jeunesse. La jeunesse radicale ne cesse d’augmenter ses forces, ce qui explique la multiplication des mouvements sociaux en Grèce depuis les années 90. La radicalisation de l’opposition s’explique principalement par le séisme qu'a causé la vague libérale depuis 1989, initié par le retour au pouvoir de Nouvelle Démocratie, dans une alliance gouvernementale avec SYRIZA. Après un bref retour du PASOK au pouvoir, Nouvelle Démocratie reprend la direction du pays en 2004. Costas Caramanlis qui devient le premier ministre remporte de nouveau les élections de septembre 2007, dans des conditions troublantes. Ces dernières années les scandales politiques sont recurrents, on parle de corruption, d'abus de pouvoirs, de détournements, et même de meurtres.

Il se murmure dans la jeunesse universitaire grecque que les incendies de 2007, ravageant le Péloponnèse, causant quelques 80 morts et brûlant 270 000 hectares de forêts, ont été étrangement bénéfiques au gouvernement de Caramanlis et à l'église Orthodoxe. Malgré l’horreur des morts, auxquels les services publics n’ont pas pu porter secours, des fonds, en guise de dédommagement pour les terres brûlées, ont été distribués à la population. Dans les campagnes : “les familles ont envoyé tous les fils et petit fils récupérer les chèques de l’Etat”. Un montant de l’ordre de trois mille euros pour cacher l’infâme responsabilité des pouvoirs publics, et miraculeusement aux élections législatives (anticipées) du 16 septembre, la Nouvelle Démocratie conserve, de justesse (2 députés), la majorité parlementaire. Des euros en guise de pansement à la crise de l'Etat grec décidément incapable d'assurer la protection élémentaire de sa population.

Dans un communiqué des travailleurs insurgés d’Athènes, les “grands frères” expliquent aux “petits frères” comment ils ont été bernés “ils nous ont fait miroiter des perspectives de succès personnel et certains d'entre nous y crûrent.” “Nous allons maintenant mentir à notre patron et quitter notre boulot sous un faux prétexte, pour vous rejoindre (...) les pierres à la main” (14).

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Une cassure s’opère entre les organisations traditionnelles d’opposition, le KKE et le Pasok (15) et le ressentiment quotidien de la population. Le PASOK est fortement critiqué depuis sa politique de privatisation, de dérégulation financière, de taux d’intérêts élevés, appliquée par le gouvernement “modernisateur” de Costas Simitis (1996-2004), gouvernement libéral exerçant une politique sans précédent, au profit des spéculateurs de la Bourse, détenteurs de bons du trésor et des actionnaires.

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La génération “700 euros” (12) symbolise aux yeux du monde, la jeunesse diplômée (voire très diplômée), ne trouvant sur le marché du travail que des emplois précaires, des missions “sous traitées”. Les contrats donnant accès à l'assurance chômage, à la sécurité de l'emploi et la protection sociale sont devenues des exceptions. En Grèce le terme “location de travailleurs” est l’expression courante. On assiste donc à un ancrage profond de la révolte. Les derniers évènements ont marqué l’entrée en lutte de nouvelles tranches de la population comme la seconde génération d’immigrées “égaux en droit, dans la rue et dans leurs rêves” .

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La jeunesse insurgée est aussi rejointe par un nombre toujours plus grand de jeunes. Bénéficiant d'une formation supérieure, ils sont très politisés et réagissent rapidement contre les “attaques” aux droits sociaux et constitutionnels ménées par le gouvernement. Ces étudiants qui ont occupé leurs universités, dénonçant un “assassinat de plus” (13) se battent, non pas contre une n-ième réforme, mais contre un système qui les néglige. Les universités bénéficient du principe d'asile (asylium) interdisant aux forces de l'ordre de rentrer dans les universités. Elles sont alors des lieux de replis et d'organisation de la “résistance”. Les affrontements les plus violents ont eu lieu à l'université polytechnique (branche architecture) au centre ville, non loin de la place Omonia. Haut-lieu de la révolte étudiante, c'est d'ici que historiquement les affrontements ont débuté et ont été toujours les plus durs, les plus diplômés rejoignent eux aussi les barricades, tous subissent de plein fouet la précarisation, tous appartiennent à la génération “700”.

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Dans les universités, il n'y a pas de syndicat étudiant, seulement des organisations politiques. Lors des mouvements étudiants dans les assemblées générales, chaque organisation a un temps de parole dévolu, ainsi qu’une séance de questions-réponses avec les étudiants. À la fin des AG, les étudiants votent, non pas pour une résolution ou des revendications particulières mais pour une organisation et une ligne politique à laquelle la faculté se tiendra. Tous les grands partis politiques ont une antenne jeune dans toutes les universités. Les organisations d’extrême gauche universitaire grecque sont rassemblées dans l’organisation EAAK. Cette organisation gagne en popularité, au fur et à mesure des mouvements universitaires

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Les alliances dans les AG du Pasok et de la Nouvelle démocratie sont de plus en plus courantes pour contrer l’EAAK. Par exemple le mercredi 14 janvier, au cours de l’AG de Polytechnique électronique, sur un campus excentré de la ville d’Athènes (16), l’alliance entre le Pasok et la Nouvelle Démocratie a recueilli le plus grand nombre de votes mettant fin à l’occupation d’une des universités les plus militantes, EAAK se retrouvant second à une centaine de votes prés.
Au cours du mois de janvier, les universités se débloquent grâce aux bons offices des étudiants soutenant le gouvernement, du PASOK et du KKE.
Ainsi qu’avec le soutien de ceux, qui hier étaient dans la rue, et maintenant désirent plus que tout suivre les cours et réussir leurs examens, pour maintenir tant bien que mal le chateau de cartes de leur éducation, et à contre cœur faire durer l’illusion.De plus, les examens et la pression de l'administration et de la majorité des professeurs qui pèsent sur les étudiants, participent à l'inertie de leurs mouvements.

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Le 17 décembre, une banderole sur laquelle été écrit "Résistance" en grec, en français, en anglais, en italien et en allemand, est déployée sur le rocher de l'acropole par les étudiants.

Le 19 décembre, l'Institut français d'Athènes, qui se situe non loin de la faculté de droit, un des centres de la jeunesse contestataire, est attaqué par des “encagoulés”. L'attaque au cocktail Molotov n'a durée que cinq minutes et n'a fait aucun blessé. Au lendemain de l'assault sur les murs de l'institut on pouvait lire : “Une étincelle à Athènes, des incendies à Paris, c'est l'insurrection qui vient”. La réference au livre que les autorités françaises prêtent à Julien Coupat (signé du “Comité invisible”), qui s'intitule “L'insurrection qui vient” est claire. Julien Coupat est mis en examen et est détenu depuis le 11 novembre, pour “direction d'une association de malfaiteurs et dégradations en relation avec une entreprise terroriste” dans l'affaire du sabotage des caténaires sur les lignes de la SNCF, qui n'ont eu pour seule conséquence l'arrêt et le retard de quelques trains.

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Se tiendra prochainement le procès de 17 adolescents arrêtés à Larisa durant le mois de décembre, ils seront jugés sous une législation “anti-terroriste”. La manifestation de soutien qui c'est déroulée à Larisa (à 400km d'Athènes) ce samedi 17, comptait une majorité d'anarchistes ayant fait le trajet depuis Athènes.

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La réalité révèle les limites d’un système politique international, l’effondrement de l’idéologie libérale. Mais elle est dérangeante car elle peut faire souffler un vent de révolte, dont on sent déjà les premières brises venant glacer le cou des dirigeants de tous les pays. La situation de la Grèce rappelle, à bien des égards, la situation de la France. Un taux de chômage massif chez les 15-24 ans (24%) notamment au sein de la jeunesse diplômée et de 8,6% dans la population, une génération précarisée, une “génération à 700 euros”, les services publics privatisés, la protection sociale démantelée, une retraite qui semble devenir un simple mirage. En Grèce comme en France, et dans bien d’autres pays (Allemagne, Italie, Lettonie, Espagne…) la jeunesse ne se laisse plus adoucir ni par une n-ième promesse des sociaux démocrates qui n’ont que trop déçu en menant des politiques libérales et qui se tournent aujourd’hui vers des alliances de centre-gauche, ni par des perspectives de réussite individuelle au sein d’une société de “méritocratie” et “d'élitisme”.

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Symbole de la crise de l'autorité du gouvernement libéral, de plus en plus de fonctionnaires du ministère de l'intérieur (des policiers), sans casque ni matraque, descendent fouler le pavé avec les étudiants.

Et puis à notre retour, ce sentiment diffus d'être toujours en Grèce, sans jamais avoir quitté la France.

L.P

(1). Un adolescent de 15 ans a déjà été tué par balle par un policier en 1985. Le procès du policier donne lieu à des émeutes en 1990.

(2). La Grèce compte un million d'immigrés, soit 10% de la population dont 200 000 clandestins.

(3). Tirée de la déclaration de l'association des immigrés Albanais du 16 decembre 2008.

(4). cf. le dossier “Qui sont les anarchistes ?” du Monde Diplomatique de janvier 09.

(5). Le KKE est le parti communiste grec, se revendicant stalinien; le Pasok est le parti socialiste, sociaux-démocrates.

(6). “koukoyloforon” comprendre “cagoules”.

(7). Syndicat des journalistes, photo reporters et autres travailleurs des médias, dirigé par les “magasins”, à savoir, les médias nationaux.

(8). La GSSE est le plus gros syndicat travailleur, l'équivalent de la CGT.

(9). 60% en 1984, 70,3% en France en 1980.

(10). Pour l'Union européenne, Eurostat utilise un seuil relatif de 60 % du revenu médian. En France en 2007, 13,2% de la population soit 7,862 millions de personnes, vivaient sous le seuil de pauvreté, 20% en Grèce soit 2,225 millions de personnes.

(11). Vendredi 9, s'est tenu à Athènes une manifestation pour l'anniversaire des dix-huit ans de l'assassinat d'un professeur, à Patras par un militant local de droite.

(12). Le coût de la vie en Grèce est comparable à celui de la France.

(13). Issus de deux scissions du KKE en 1968 et 1990.

(14) Lettre ouverte des travailleurs d'Athènes à ses étudiants du 17 décembre.

(15). Le KKE est plus préoccupé à taper sur SYRIZA ce qui l’entraîne à ne pas soutenir les derniers mouvements de la jeunesse ces dernières années. Le PASOK est entièrement absent des mobilisations.

(16). Après 1973 et la chute de la dictature des colonels, les universités sont délocalisées dans la périphérie d'Athènes, loin de l'agitation du centre ville.



 

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