Emilio Villa ?

En 1998, les belles éditions  La Part de l’œil avaient publié des  Œuvres poétiques choisies 1934-1958 d’Emilio Villa  (« Traduit de l’italien par Alain Degange / Coordination & présentation Aldo Tagliaferri »).

Par quel hasard et quand ce livre est-il arrivé chez moi ? Je crois que c’est Martin Rueff qui me l’avait donné.  « Un livre pour toi », avait-il dit (serait-ce un faux souvenir ? ) – avec une pointe d’ironie.

Je ne l’avais pas ouvert, ce livre prétendument « pour » moi.


Pour qu’enfin je revienne à ce volume, il a fallu que paraisse, tout récemment, aux Etats-Unis, un très gros livre intitulé « The Selected Poetry of Emilio Villa, translated with an introduction by Dominic Siracusa » : une édition Contra Mundum, bilingue, foisonnante mais très claire.

Bilingue, cette édition ? Le mot, à vrai dire, convient mal, puisque les textes de Villa  jouent eux-mêmes entre les langues ou sur les bords du langage.

Ainsi, happés presque au hasard, ces deux vers qui font un geste vers nous : ils sont écrits en français – mais au prix d’y déraper :

et les Phases que je sème pour qui s’aiment

qu’un    autre     les     dévore. 


« Phases »... On pourrait croire à un lapsus ou à une coquille. Mais non : les « phrases » sont ici des « phases », elles palpitent, elles brillent, s’éteignent,  fuient comme des proies, affament.

« Le plurilinguisme de Villa , écrit Ada Tosatti (dans La Traduction de textes plurilingues italiens, 2015), le recours au français et aux langues anciennes peuvent se comprendre comme une opposition vis-à-vis des institutions littéraires existantes [...] mais aussi et surtout comme la volonté de rejeter la continuité historique avec son propre pays, et notamment avec la période fasciste, qui avait notamment mené une bataille contre les diversités linguistiques régionales. »

Et Ada Tosatti écrit encore : « [...] dans ses poésies on assiste à la mise en place de concaténations phonétiques et sémantiques, à la présence de plusieurs langues tressées, tissées dans un seul monosyllabe, dans un seul phonème, selon une démarche qui n’est pas sans rappeler un autre auteur plurilingue que Villa aimait beaucoup : James Joyce . »

C’est une autre nom qui apparaît dans l’Emilio Villa de Contra Mundum : celui de Marcel Duchamp. Dans un court poème « In Memoriam » (en regard duquel on découvre la photo d’une carte postale de Duchamp à Villa), Villa rappelle que Duchamp l’avait baptisé « VILLADROME ».

Dans l’édition Contra Mundum encore, on découvre – en italien et en traduction en anglais – un poème de quelques pages daté « circa 1989 » et intitulé « Poesia è »  – « Poetry is ».

Tout le poème recourt à l’anaphore : un des procédés les plus courants, et qui peut devenir exaspérant. De surcroît, la formule reprise litaniquement tout au long du poème est la plus générale et tautologique qui puisse se trouver : «poesia è » – « poetry is ». N’est-ce pas l’ennui assuré ?

Or ce qu’on découvre avec bonheur, c’est un poème jaillissant où les définitions de la poésie se font joyeusement imprévisibles et, à chaque fois, d’une évidence neuve, ouvrante, voire jubilante...

Je tente de traduire (en recourant à l’italien et l’anglais) le début :

 

« la poésie est évanescence

 

la poésie est condamnation à vie, liberté sur parole [ mais ici, traduire perd son sens puisque dans le texte original on lit : « con libertà/sulla parola, liberté sur parole » : en cet endroit le poème, selon la tendance plurilingue de Villa et ses fréquents recours au français, s’autotraduit]

 

la poésie est un guide aveugle vers une antique énigme, vers un secret inaccessible »

 

Et un peu plus loin :

 

« la poésie est  sé-parer soi de soi

 

la poésie est ce qui est absolument laissé hors

 

la poésie est vider sans épuiser »

 

Voici ce qu’explique une note dans l’édition  Contra Mundum  – que je traduis de l’anglais :

« Une fois écrit, ce poème fut laissé dans une boîte dans l’une des maisons d’un voisin de Villa à Rieti. Il fut retrouvé, puis publié par Toni Maraini dans le numéro 2002 de la revue littéraire italienne Quaderni. Le manuscrit original est composé de 9 feuillets sans numérotation. Ici Villa agit à la manière d’une sibylle antique, en mettant son oeuvre en pièces et en invitant son lecteur à réassembler les strophes de manière qu’elles paraissent s’ajuster. »

 

Encore :

 

« La poésie est malentendu sur

                        je ne sais exactement quoi,

                        mais malentendu

 

la poésie est impuissance infinie

                        limpide, lucide, hallucinée, »

 

 

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