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Billet de blog 17 juin 2011

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La Raison des Notions

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

And so when wise men say to me

That love's young dream never comes true

to prove that even the wise men can be wrong

I concentrate on you

Cole PORTER

Reprenant la chanson écrite par Cole Porter, Frank Sinatra chantait : « pour prouver que même les sages peuvent avoir tort, je me concentre sur toi ». En effet, nul n'est à l'abri de l'erreur ou de l'égarement, pas même le plus sage des hommes.

Or s'il est un thème à propos duquel beaucoup de grands hommes ont écrit ces derniers siècles, c'est bien la multitude. Que n'a-t-on pu dire sur les groupes, qu'ils soient sociaux ou au contraire désocialisants. Que n'a-t-on pu écrire sur les réunions et leurs dérives totalitaires, ou à l'inverse sur la solitude de l'être coupé des autres.

L'idée est au coeur des débats dès le dix-neuvième siècle, où la notion de « foule » passionne les auteurs, de Gustave Le Bon à Gabriel Tarde et Sigmund Freud. La foule est souvent qualifiée par sa faiblesse intellectuelle et sa grande malléabilité, appelée aussi « suggestibilité ». Les psychologues décrivent les mécanismes qui permettent de désamorcer l'attention et le libre arbitre des individus et qui rendent possible la conduite du groupe par un seul homme, un seul mot d'ordre.

Cette idée est encore très populaire aujourd'hui, où le terme de masse (notamment dans « mass-media ») a remplacé celui de foule, trop attaché à la dimension spatio-temporelle du rassemblement. Ainsi, on vise généralement plus la sensibilité à la manipulation de la masse par les messages médiatiques et les images les plus basiques, voire primaires, et les dangers que cela peut représenter pour la société. Ce sujet n'est pas neuf, il était exposé dès 1939 par Serge Tchakhotine dans une brillante étude qui a fait date.

Mais de la mise en garde contre les dangers de la manipulation et les risques inhérents à la plus grande suggestibilité des groupes à la condamnation des masses, qualifiées de dangereuses par essence, il y a un pas, et peut-être même plusieurs, qui sont franchis. Et à ce qui était initialement au coeur du débat, à savoir l'effet produit par le discours sur la multitude, opposé à la réaction individuelle au même stimuli, est substituée la thématique de la nature du groupe, sans que celle-ci ne soit d'ailleurs étudiée, le propos visant alors un seul but, le dénigrement des masses. De tels discours peuvent être trouvés partout, à commencer chez certains des auteurs ayant porté de l'intérêt à l'étude de la suggestibilité, mais n'ayant su se hisser au dessus de leurs préjugés à l'égard de la plèbe.

Car au fond, que l'on désigne la foule ou la masse, la multitude ou la « rue », c'est toujours du peuple dont il s'agit vraiment. Or voilà une notion qui brille malheureusement par son absence dans les débats contemporains. On oublie généralement que c'est la souveraineté du peuple qui fonde la démocratie et que lui seul garantit la liberté et la justice. On édulcore les propos des grands théoriciens de la chose politique, préférant concentrer l'attention sur l'interprétation de telle formule ou l'on se contente de mobiliser d'autres noms au secours d'une tendance à la délégitimation du peuple au profit de ses gouvernants. On se dit « républicain plus que démocrate ».

Mais si le peuple est depuis longtemps relégué au rang de figure de style rhétorique dans les pays anciennement démocratisés, il revient aujourd'hui sur le devant de la scène dans l'extraordinaire mouvement de démocratisation initié par la révolution tunisienne. Car s'il est un qualificatif qui peut résumer le phénomène auquel assiste le monde en Tunisie, en Egypte, en Libye, au Yemen et dans nombre d'autres pays encore, c'est bien celui de « populaire ». La révolte est partie du peuple, de cette rue que l'on disait sensible aux manipulations, à la rage et aux excès, et qui a su montrer toute la sagesse de l'humanité à travers son obstination au dialogue et son refus catégorique de la violence.

C'est ce même petit peuple, qui, lorsqu'il exige désormais les gages de l'honnêteté et de l'engagement de ses représentants se voit qualifié d'immature ou d'irresponsable, accusé de mettre en danger la sécurité de tous et l'avenir de la nation. Certaines postures ont la vie longue et il est toujours plus aisé d'applaudir le changement que de l'accompagner.

Ainsi, le peuple a fait son retour dans le paysage intellectuel, redonnant vie aux espoirs des temps passés, et réinstallant l'idée qu'un « honnête homme », tout juste doté d'une culture moyenne, était capable de prendre de bonnes décisions, d'effectuer des choix raisonnables. En somme, ce qui renaît avec le peuple, c'est l'idée que de simples citoyens pourraient décider de leur avenir, prendre les mesures les plus adaptées à leur époque et à leur lieu de vie, sans qu'il soit nécessaire de les guider, de les emmener ou de les manipuler pour leur faire voir la vérité.

Il reste donc une notion qui doit encore refaire surface, une idée qui semble encore réticente à faire son apparition dans le débat, celle de représentation. Car au spectacle de l'Agora permanente de la place de la Kasbah à Tunis ou de la place Tahrir au Caire, voilà que l'on oppose désormais le recours à l'évocation d'une majorité silencieuse, rejetant par là même le concept de représentation, tout en feignant d'y recourir pour donner une voix à ceux qui ne s'expriment pas d'eux mêmes. Or en vérité, l'expression ne peut être qu'individuelle, « moi seul suis en mesure d'exprimer l'opinion qui est la mienne ». Mais pour être prises en compte, les voix doivent être mises en commun et portées plus haut que le concert des cris individuels. Pour exister, les avis doivent faire l'objet d'une mise en débat et d'un consensus. C'est modestement à cela que doit servir la représentation. Se gardant bien d'apparaître comme un guide, ne prétendant pas apporter son éclairage avisé, le représentant se fait l'écho de ceux qui l'ont choisi et de leurs positions partagées.

D'autres lieux, d'autres moments, doivent par ailleurs être réservés à l'expression des analyses et des opinions, afin que chacun puisse participer, dans la mesure de ses moyens à la « culture de l'honnête homme », tout en cherchant à éviter le « messianisme du despote éclairé ».

Ainsi, pour ma part, pour prouver que même les sages peuvent avoir tort, je me concentre sur ma Tunisie.

(Publié le 14 mars 2011 sur mon blog)

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