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Billet de blog 17 juin 2011

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La Révolution des Sentiments

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Pendant plus de vingt ans, la Tunisie a vécu à l'ombre d'un homme et de ses proches. Une bande de brutes et de bandits qui n'ont eu, pour seul et unique but, que l'asservissement du pays et de ses ressources pour leur bénéfice personnel. Mais la dictature ne fut pas pour les tunisiens qu'une affaire de politique ou d'économie. Il n'était pas question que de corruption ou de manque de pluralisme. Au delà des formes les plus visibles de confiscations, il s'en trouvait une, beaucoup plus grave pour les individus, car plus profonde et pernicieuse, c'était celle de la liberté de confiance.

La peur était présente dans la vie de chacun, du marchand de légumes ambulant au premier ministre. Elle agissait comme une bride sur les sentiments et les émotions. Il serait faux d'affirmer qu'il n'y avait jamais de rire ou de joie, au contraire, la douceur de vie tunisienne est bien connue. Mais au plus profond de chacun, résidait une angoisse cachée, tapie dans l'ombre, prête à submerger l'impudent qui aurait oser oublier qu'il vivait en dictature.

Cette peur était le plus souvent fondée, la répression policière ou les pressions économiques ou administratives pour qui ne souhaitait pas coopérer, et même plus pour ceux qui cherchaient à s'opposer, étaient bien réelles. Quiconque a déjà visité la Tunisie, ou n'y a même fait qu'un bref séjour, aura sans doute remarqué ses terrasses de café toujours occupées, généralement par des hommes mais aussi quelques fois par des femmes jeunes ou moins jeunes. Ces terrasses, comme tous les lieux publics accueillaient volontiers les discussions et les railleries, mais jamais de propos politiques ou sur le régime, encore moins sur les proches du dictateur, car derrière chaque sourire, derrière chaque moustache, pouvait se cacher un policier en civil ou un indicateur, prêt à agir sans la moindre retenue et à la vue de tous, afin que chacun sache ce qu'il en coûte d'oser ignorer la règle. Parfois, la peur gagnait en vigueur, se transformant en une véritable frayeur, lorsque par exemple, un membre de la police présidentielle, vêtu d'un costume élégant et conduisant un 4X4 américain de couleur blanche, barrait la route d'un jeune couple pour un contrôle d'identité inopiné. Personne ne pouvait jamais prédire l'issue d'une telle rencontre, même le plus innocent des hommes pouvait subir les foudres de ceux qui avaient les grâces du tyran. S'étonnera-t-on que ces derniers lui aient depuis prouvé leur attachement en faisant couler le sang de leurs compatriotes.

Mais la véritable raison d'être de cette peur était ailleurs. Ce n'était pas par la peur que le régime gouvernait ou pillait les richesses. Ce n'était pas sous la menace que le peuple travaillait, mais bien par elle qu'il se taisait. L'angoisse permanente agissait comme une épée de Damoclès, constituant un risque qui planait au dessus de tous, et qui empêchait chacun de se lier vraiment, sans retenue. Car au fond, beaucoup auraient pu vivre sous ce régime, tant qu'ils avaient un travail, des loisirs et le ventre plein, pourquoi donc se seraient-ils tracassés. Et d'ailleurs, ce qui déclencha la fin de ce régime inique, ne fût pas la faim, mais bien la peur.

Agissant comme un puissant facteur de désocialisation, allant jusqu'à rendre tout le monde suspect et personne digne de confiance, au point que l'on puisse parfois douter de soi-même, la peur a poussé les hommes et les femmes à bout. Elle a provoqué une véritable dépossession de soi, laissant une génération entière dans un profond désarroi. Beaucoup ont fui, les autres les ont enviés. Certains sont morts en essayant. Mais peu ont pu affirmer ne pas vouloir partir, jusqu'au jour où l'acte désespéré d'un jeune homme a libéré les autres de leurs craintes. Il aura fallu toute la force du découragement pour que Mohamed Bouazizi décide de mettre fin à ses jours, jetant au visage de ses bourreaux la nature de leurs actions, du sort qu'ils imposaient aux leurs. Il lui aura fallu toute la volonté de l'accablement pour dévoiler aux yeux des siens la véritable nature de leur condition.

Prisonniers d'eux-mêmes, enchainés les uns aux autres par leur peur commune, seule la sagesse d'un homme a pu les libérer. Ce sacrifice révoltant, ce crime suprême commis par la propre main du supplicié a suffi à déclencher la fuite de cette peur tant redoutée. Mis face à leur condition par cet esprit vengeur, les hommes et les femmes de Tunisie ont alors décidé d'en finir avec un régime qui leur semblait encore si puissant. Nul ne croyait qu'il ne faudrait que quelques semaines pour chasser le tyran. Personne ne savait que quelques mots suffiraient à exprimer la toute puissance du peuple, une simple phrase : « je n'ai plus peur maintenant ».

Aujourd'hui, tous se sentent revivre, libérés de leur prison de vide et de silence. Tous parlent, crient, s'expriment et commentent. Oserait-on le leur reprocher? Mieux vaudrait éviter, car plus jamais ils ne se laisseront prendre par cette ennemie sournoise, ce parasite qui a vécu en leur sein trop longtemps. Désormais la vie a plus de sens et plus de goût, les jours sont plus beaux et la lumière brille plus fort. Désormais ils sont fiers, si fiers d'être eux-mêmes, si orgueilleux de leur drapeau, de leur hymne, de leur peuple.

Maintenant que la peur les a quittés, d'autres sensations surgissent, parfois attendues, parfois surprenantes, le désir de justice, l'aspiration profonde à la liberté, la méfiance à l'égard de ceux qui partageaient le pouvoir et surtout la crainte de tout perdre à nouveau. S'étonnera-t-on qu'un peuple privé de sentiments vrais soit maintenant enclin à l'exagération, qu'une population dominée trop longtemps par la terreur trouve désormais le moindre doute insupportable?

Il va de soi qu'il revient maintenant à cette société nouvellement émancipée d'apprendre à maitriser ses émotions, à faire confiance à nouveau, mais cela peut prendre du temps. Et jusqu'à ce que ce peuple soit en mesure de le faire, il paraît bon qu'on le rassure, qu'on lui prête toute l'attention qu'il réclame, qu'on l'accompagne et qu'on lui prouve qu'il ne sera plus méprisé et que jamais plus on ne cherchera à faire revenir la peur dans sa vie.

(Publié le 25 janvier 2011 sur mon blog)

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