Le programme de Mélenchon du point de vue antiraciste

Dans ce billet, j'aimerais proposer une analyse critique du programme de Jean-Luc Mélenchon et de la France insoumise du point de vue antiraciste et décolonial. J’aimerais m’éloigner d’une attitude qui consisterait à réagir positivement ou négativement à telles ou telles déclarations de tel ou tel candidat, qui démontrerait son racisme supposé ou à l’inverse son attachement au multiculturalisme[

Dans ce billet, j'aimerais proposer une analyse critique du programme de Jean-Luc Mélenchon et de la France insoumise du point de vue antiraciste et décolonial. J’aimerais m’éloigner d’une attitude qui consisterait à réagir positivement ou négativement à telles ou telles déclarations de tel ou tel candidat, qui démontrerait son racisme supposé ou à l’inverse son attachement au multiculturalisme[1]. Plutôt que de relayer les déclarations et prises de position passagères des uns ou des autres, je pense que le mouvement antiraciste doit viser l’analyse de propositions politiques et engagements concrets. Et c’est dans cette démarche que je m’inscris. En l’espèce, ce programme a évidemment de nombreuses lacunes, qui font souvent écho aux propres faiblesses du mouvement antiraciste. Toutefois, il me semble ouvrir des possibilités intéressantes (sur les institutions, la sécurité ou l’international) dont le mouvement antiraciste pourrait se saisir. En tous les cas, c’est sur la base de cette discussion programmatique que le choix d’un candidat, ou de l’abstention, devrait se faire. Ainsi, je suis bien conscient que telles ou telles déclarations de JLM sont problématiques[2] et mériteraient un développement à part entière, mais je les laisse ici de côté pour discuter uniquement des propositions sur lesquelles il se présente à l’élection. Etant précisé que cette analyse est forcément incomplète, j’invite chacun et chacune à consulter le programme en question pour se faire son opinion[3].

 

Une laïcité « à l’offensive », mais sans nouvelle loi liberticide

 

Mon premier réflexe est d’aller vérifier les propositions du candidat sur la laïcité, connaissant le laïcisme militant de JLM. Nous prépare-t-il une nouvelle loi restreignant le port de signes religieux, ou plutôt du voile islamique pour le dire clairement, dans l’espace public, dans l’entreprise, sur les plages, à l’université ?

 La rhétorique utilisée, critiquable, s’inscrit dans la thèse d’une laïcité menacée de toute part, en lutte contre les « communautarismes », qu’il faudrait reconquérir, loin d’une laïcité d’apaisement permettant de remettre au centre du débat les questions sociales.

 Mais il faut souligner que non, aucune nouvelle loi ou mesure liberticide visant à restreindre un peu plus la liberté des femmes musulmanes à s’habiller comme elles l’entendent n’est proposée par la France insoumise ni dans son programme (point 7.), ni dans le livret thématique sur la Laïcité.

 Par ailleurs, le programme propose des mesures qui ont l’intérêt de « désislamiser » le débat sur la laïcité comme la fin du concordat en Alsace-Moselle, le refus du titre de « chanoine de Latran » pour le Président de la République, et l’opposition de principe à la géopolitique du choc des civilisations.

 

Lutte contre les discriminations : un récépissé de contrôle d’identité… mais encore ?

 

Le programme propose (point 6.) d’ « introduire le récépissé de contrôle d’identité pour interdire le contrôle au faciès », reprenant une revendication phare du mouvement antiraciste.

 Mais à part cette mesure essentielle, le programme se contente de vœux pieux visant à « assurer l’égalité réelle et combattre les discriminations fondées sur le genre, le handicap, l’apparence, la couleur de peau (…), la religion(…) ».

 Ce vide et cette absence de réflexion ne peut qu’être critiquée, surtout face à l’ampleur de la tâche qui consiste à lutter contre les discriminations raciales/religieuses au travail, dans le logement, face aux services publics...

 Mais il faut aussi admettre que le mouvement antiraciste lui-même n’a pas mis dans le débat public de plateforme politique claire pour lutter contre les discriminations. Comment espérer dans ces conditions que les candidats de mouvements politiques dont l’antiracisme n’est pas la principale préoccupation s’emparent de la question ? Beaucoup reste à construire et ce n’est pas forcément vers la France insoumise qu’il faut se tourner.

 

Sortie de l’état d’urgence, dépénalisation du cannabis et autres propositions intéressantes sur la sécurité

 

Dans ce domaine la rhétorique de la « police républicaine » ardemment défendue par Mélenchon a de quoi attirer la méfiance des militants pour lesquels il existe un racisme systémique soutenu par l’appareil d’Etat policier et judiciaire, qui joue un rôle politique de premier plan dans la répression des minorités.

 Pourtant des propositions intéressantes peuvent être soulignées et en premier lieu la sortie de l’état d’urgence (point 12.), dont les multiples mesures d’application ont pris la forme d’une punition collective à l’égard des Musulmans à la suite des attentats (fermeture de Mosquées sur la base de simples notes de renseignement, plus de 4000 perquisitions administratives pour une dizaine de mise en examen, assignations à résidence…).

 Sur la police (point 13.), les propositions suivantes peuvent être notées :

-          Démantèlement des Brigades Anti-Criminalité

-          Interdire les Taser et Flash Ball

-          Mettre fin à la politique du chiffre et renforcer la lutte contre la délinquance en col blanc

 Enfin, le programme propose de contraventionnaliser l’usage de stupéfiants et légaliser l’usage de cannabis. Dénoncer la surenchère punitive dans la guerre contre la drogue concerne l’antiracisme dans la mesure où cette lutte est de fait une guerre raciale[4], qui impacte de manière disproportionnée les minorités ethniques et constitue probablement la première cause de leur surreprésentation parmi la population carcérale. Mettre fin à cette surenchère, c’est de fait évacuer une partie de la pression policière et judiciaire qui pèse sur les minorités[5].

 

Une politique internationale « non alignée »?

 

Tout d’abord, j’apprécie dans le programme de JLM le fait qu’il introduise la géopolitique dans le débat public, qui n’est tout simplement pas un sujet de discussion chez la plupart des médias et hommes politiques français. Il produit une analyse intéressante des rapports de force au niveau international, pour ensuite proposer un plan d’action pour un gouvernement « non aligné » dans ce contexte[6]. Effort qu’aucun autre candidat ne fait à ma connaissance.

 Notons ainsi le souhait de s’engager dans une politique multilatérale plutôt que dans un « bloc occidental », qui se traduit par (Point 54 et suivants):

 -          La sortie de l’Otan et le refus de participer à toute alliance militaire permanente à l’exception des opérations de maintien de la paix sous l’égide de l’Onu

-          La sortie du FMI et de la Banque mondiale,

-          La formation d’une nouvelle alliance alter-mondialiste

-          Le renforcement et le réinvestissement dans l’ONU

-          La fin des accords commerciaux inégaux (oui mais lesquels ?)

-          Le rejet de l’ « Europe de la Défense »

 Sur la guerre en Syrie, le programme de JLM soutient une solution politique, passant par l’organisation d’élections libres sous surveillance de l’ONU. Il ne pose pas comme condition préalable à toute négociation politique le départ de Bachar Al Assad, revendication d’une partie des mouvements politiques syriens. En même temps, je n’ai pas connaissance d’autres propositions pour mettre fin à cette guerre de 5 ans.

 Sur la question de Palestine, le programme propose de « reconnaître l’Etat palestinien » et de soutenir une solution à deux Etats dans les frontières de 1967. En résumé, une position de principe plutôt favorable à la cause palestinienne, mais déjà largement dépassée et rendue impossible sur le terrain par la politique d’apartheid israëlienne. On pourra critiquer l’absence de proposition de loi visant à dépénaliser le boycott des produits israëliens, après la décision honteuse de la Cour de cassation sur ce sujet, ou de propositions de sanctions internationales concrètes pour mettre la pression sur l’Etat colonial, comme la suspension des accords UE/Israël.

 De même, le programme propose d’en finir avec la « Françafrique », mais n’aborde pas la remise en cause du Franc CFA.

 Sur l’immigration, le programme conjugue une volonté de lutter contre les causes des migrations (guerres, réchauffement climatique, misère) et d’humaniser l’accueil pour les migrants qui arrivent sur le sol français/européen. Parmi les propositions concrètes, je note parmi d’autres[7]: dépénaliser le séjour irrégulier et en finir avec le placement en centre de rétention (quand ? comment ?), régulariser tous les travailleur·se·s sans-papiers, reconnaître le droit de vote des résidents extracommunautaires.

Soulignons enfin un énorme angle mort: l'absence de critique des interventions françaises (Libye, Mali, Centrafrique, Afghanistan...), du complexe militaro-industriel, et plus généralement de l'impérialisme français. Seul l'impérialisme américain en prend (à raison) pour son grade.

 

La VIème République : un enjeu antiraciste ?

 

Je finirais par l’enjeu qui est à mon avis majeur pour l’antiracisme, bien qu’il ne soit pas souvent présenté comme tel : le passage à la VIème République.

 Parce que, d'une part, les populations non blanches en France comme à l'étranger sont en première ligne de la violence politique déployée au travers des institutions de la Vème République par ceux qui en ont le contrôle. En effet c'est souvent par les pouvoirs publics, de manière très officielle, que passent l'exclusion du foulard islamique des espaces publics, l'acharnement de l'appareil d'état sécuritaire sur les minorités, la mise en œuvre avec une facilité déconcertante d'interventions armées en Afrique ou au Moyen-Orient. Parce que, d'autre part, cette Vème République et son "hyper exécutif" est née de l'histoire coloniale et qu'elle y puise sa légitimité.

 Pourtant, sans que cela ne soit étonnant, les enjeux antiracistes et décoloniaux de la VIème République ne sont pas ceux qui sont mis en avant par les forces politiques, aujourd'hui majoritaires à gauche, qui portent ce projet.

 Parmi ces enjeux, qui mériteraient un long développement qui dépasse le cadre de cet article, on peut en souligner trois.

 Le premier est celui de la conquête des institutions. La Vème République est une machine à éliminer les minorités politiques. Les minorités ethniques et les forces politiques décoloniales de manière générale, par nature minoritaires, souffrent d'autant plus de ce manque de représentation.

 Le second enjeu est celui du contrôle des interventions armées à l'étranger. La Vème République a fait de l'intervention armée et plus généralement de la politique étrangère un domaine réservé du pouvoir présidentiel, très peu débattu et encore moins contesté politiquement. Or, la critique de l'impérialisme nécessite, a minima, de ramener la politique étrangère dans le débat public et  de la replacer sous contrôle démocratique.

 Le troisième enjeu est celui de la redéfinition de la citoyenneté française, historiquement construite sur l'idéal d'un Etat-nation uniformisateur, blanc et catholique. Nos identités à la fois politiques, historiques et culturelles sont aujourd'hui transnationales et il nous faut promouvoir une "citoyenneté de résidence", qui ne soit plus l'objet d'un chantage à l'assimilation culturelle.

                                                                                            

 


[1] Attitude qui maintient les communautés minoritaires dans un rôle de « mendiants » politiques, et de réservoirs de voix.

[2] Sur son nationalisme républicain en général, sur le foulard islamique et le burkini, sur les bombardements russes en Syrie, sur l’immigration, etc.

[3] Le programme est disponible en ligne ici : https://avenirencommun.fr/ .

[4] http://www.liberation.fr/societe/2015/04/15/la-lutte-contre-les-drogues-une-guerre-raciale_1240975

[5] Ce qui ne changerait en rien leurs situations sociales, ni n’empêcherait d’autres arguments judiciaires de prendre la place de la lutte contre le trafic de stupéfiants.

[6] https://www.youtube.com/watch?v=u8Lta7F4SgY

[7] Dans le Livret thématique 32

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