Pour une campagne de luttes

Le Parti communiste français entre en campagne pour des élections européennes de mai 2019. Cet engagement n’est pas motivé par un repli identitaire des communistes. La majorité d’entre eux sont d’abord préoccupés par la situation du pays, les blocages sociaux et politiques qui entravent l’unité populaire face au rouleau-compresseur En Marche, par Marie-Pierre Vieu, députée européenne communiste.

Si j’ai bien retenu quelque chose du Front de Gauche et de cette expérience partagée avec Jean-Luc Melenchon, c’est que seuls les actes comptent et que cela ne vaut rien d’être un bon commentateur de l’actualité, si on n’en est pas un acteur. Bref, qu’en politique, il n’est pas de partenaires ou d’amis, il n’est que des rapports de force.

Le Parti communiste français entre en campagne pour des élections européennes qui auront lieu en mai 2019. Cet engagement n’est pas motivé par un repli identitaire des communistes. Cette tentation existe dans les rangs militants, c’est un fait. Mais la majorité d’entre eux sont d’abord préoccupés par la situation du pays, les blocages sociaux et politiques qui entravent l’unité populaire face au rouleau-compresseur En Marche, et leur entrée dans la mêlée vise au contraire à porter publiquement le débat des perspectives pour lever un certain nombre des freins à la convergence politique.

Ce point de vue s’ancre sur plusieurs constats :

  • Le premier, c’est que les politiques de l’Union européenne (UE) dans leur immense majorité vont à l’encontre des besoins fondamentaux des populations, des exigences sociales qui grandissent et se structurent. Cela est tellement vrai que personne désormais ne se prévaut d’un statu quo dans la construction européenne parce que chacun est bien conscient que l’immobilisme alimente le mouvement de rejet de l’Europe au cœur du Brexit comme en témoignent les montées nationalistes qui se manifestent un peu partout en Allemagne, en Italie ou en Hongrie.
  • Le deuxième, c’est qu’une relance capitaliste de l’UE est en train de s’ordonner et nous commençons à entrevoir les premiers effets : nouvelle offensive des tenants du libre-échange, super-austérité avec le nouveau cadre financier pluriannuel sacrifiant ce qui reste des politiques de cohésion sociale et marquant un recul mortifère pour l’agriculture paysanne en matière de agricole (-15% pour le budget de la politique agricole commune !), refus de mettre en place une vraie fiscalité s’attaquant à la finance ; et, dans le même temps, la priorité donnée à la défense et à la sécurité des frontières, de nouvelles libéralisations touchant à des secteurs-clefs du développement et des enjeux écologiques comme les transports routiers ou les énergies renouvelables.
  • Le troisième, c’est la constante progression, dans le cadre néolibéral, de la dégradation continue du débat démocratique, des espaces de souveraineté populaire et un recours de plus en plus fréquent à la répression policière.

Ne plus laisser à Emmanuel Macron une longueur d’avance

Dans cette triple perspective, Emmanuel Macron ne veut pas jouer les adjuvants mais compte bien tenir les premiers rôles. Sa proposition de franchir un palier qualitatif dans le fédéralisme implique de doter l'UE d'un budget conséquent pour la zone euro permettant d’investir au niveau supranational, et de pallier ainsi les faiblesses de financement des Etats-membres. Cette démarche aux accents keynésiens est saluée par une partie des libéraux et des socio-démocrates européens, mais ne convaint pas ses alliés aux premiers rangs desquels l’Allemagne d’Angela Merkel. De plus, elle conduit à des choix hexagonaux mettant en péril notre socle de cohésion sociale et asphyxiant les populations : réforme fiscale bénéficiant aux entreprises et aux plus riches, flexibilisation du marché de l'emploi, casse du régime des retraites et de la sécurité sociale... 

Bref, quelque soit ses déclinaisons le capitalisme européen fait toujours aussi mal. Car derrière ce derrière toutes ces ambitions, il y a autant de souffrances sociales et humaines dont nous pouvons mesurer l’étendue au quotidien : c’est ce que la pression des transporteurs sur le temps de travail et de repos des routiers va générer d’exploitation brutale, ce que les coupes sombres dans les budgets de cohésion (FSE, FEDER) vont générer de ruptures d’égalité territoriale, ce que la capitulation française sur le glyphosate va engendrer de gâchis humains et écologiques pour l’agriculture paysanne, ce que l’offensive sur les droits d’auteurs recèle de reculs sur la liberté de création et de diffusion, ce que le système « Dublin » pour les réfugiés hypothèque de vies humaines…

En contrepoint, quel signal fort serons-nous capables de donner aux prochaines élections européennes ? Celui d’une gauche de transformation post-2017, toujours enkystée et atrophiée par ses divisions face à un Macron, une droite et une extrême droite préemptant le scrutin ? Ou celui d’un camp progressiste et écologique qui prend ses responsabilités face aux urgences nationales et européennes, sait se retrouver, comme en 2005, pour affirmer l’urgence de battre les politiques d’austérité en Europe et de refonder un autre modèle de développement ?

Trouver une colonne vertébrale à l’opposition pour réinventer l’alternative

 Préparant la journée du 26 mai et sa « marée humaine », nous disions l’urgence historique à contrer la start-up Macron et tout le mal au pays qu’elle fait au pays, que nous initiions « un rassemblement où chacun compte pour un et que cela constitue un bien précieux pour nous tous et nous toutes. Que personne n’est dupe des débats qui nous traversent, que nous connaissons l’histoire sociale de la France et que c’est pourquoi il s’agit que chacun soit respecté dans ce qu’il est. » Ces phrases alors, étaient-elles un discours de circonstance et d’apparat de plus ou le constat d’une réalité politique sur laquelle nous voulons peser ?

C’est sur cette réalité que les communistes veulent travailler et, pour eux, la colonne vertébrale de l’unité populaire doit rester l’affirmation d’alternatives sociales, écologiques et la conquête de nouveaux droits. Cette colonne vertébrale a structuré le “non ” progressiste et écologique au TCE et structure encore aujourd’hui le groupe Gauche Unie Européenne (GUE) qui est le creuset de la gauche radicale au Parlement européen.

Cela appelle à discuter du niveau des ruptures à opérer avec les politiques libérales européennes car c’est là un débat re-structurant de l’unité populaire. Pour prendre un exemple, quand je me suis abstenue sur le texte "énergies renouvelables" au Parlement européen, ce n’était pas pour m’opposer à leur développement que je tiens pour essentiel et parce que je suis une vilaine productiviste, mais parce qu'aucun garde-fou n’était prévu pour empêcher la main mise du privé sur le secteur et, qu’au final, ce choix d’avenir de développer les énergies alternatives précarisent une partie plus grande des populations et va à l’encontre même du droit à l’écologie pour tous. La question du dépassement des logiques de concurrence doit être prioritairement posée dans le débat public, plus généralement celle des traités qui ont sanctuarisé l’Europe des marchés que nous vivons. Il faut instruite la question immédiate des mesures et des rapports de forces politiques et institutionnels à imposer pour répondre aux besoins fondamentaux des populations.

La montée des populismes en Europe

Une autre problématique est importante pour l’Europe : l’idée qu’il n’y aurait plus rien à faire et à gagner dans l’UE, voire qu’il faudrait en sortir. Et cela divise à droite comme à gauche. Cela était vrai au moment de Maastricht, en 2005 et ce débat gagne en force avec le développement de la crise de l’UE. Mais, jusqu’à présent, à gauche, nous avons toujours dépassé ce clivage en posant comme exigence prioritaire la sortie des politiques libérales et la primauté du rassemblement des forces anti-austérité. Pour les communistes, ce clivage reste pertinent et en sortir conduirait à fragiliser le mouvement social entier en l’extrayant de ses bases sociales constitutives. 

Parallèlement, la situation italienne fait échos de la défaite de la gauche historique. Elle démontre également la dérive possible d’un mouvement qui s’est structuré autour d’un anti-politisme niant le clivage droite/gauche. Les “cinq étoiles ont beau symboliser l'eau publique, les transports durables, le développement, la connectivité et l'environnement, mises au service du vaffanculo/va te faire foutre, elles ont participé activement aujourd’hui à brouiller les repères et à extraire du mouvement populaire tout repère de classe conduisant à la banalisation d’une alliance avec les fascistes de la Ligue du Nord.

Si la France n’est pas l’Italie, il est important de pousser le débat sur les conditions politiques à réunir pour transformer notre pays et l’Europe. Sur ce point, il est un désaccord assumé des communistes avec la France insoumise et que nous voulons discuter publiquement. Là encore, pas seulement pour acter la divergence mais avec l’objectif de se donner collectivement les moyens de la dépasser.

Les mois qui s’ouvrent seront ceux de l’action

La France est la deuxième puissance européenne, elle est membre du Conseil de sécurité de l’ONU, elle a les moyens d’œuvrer à transformer les règles du jeu européen : imposer la révision des traités, des garde-fous face aux lobbies financiers et le renforcement de l’exercice de la souveraineté populaire. Elle peut œuvrer pour la paix et le désarmement.

Nous avons des majorités à construire sur la nécessité de réorienter la Banque centrale européenne au service de politiques de relance industrielle et des emplois, de s’assurer que l’épargne finance l’économie réelle et non plus la spéculation, d'imposer un audit citoyen pour une mutualisation des dettes et leur annulation progressive, de mettre en place les leviers d’un protectionnisme solidaire face au libre-échange en continuant à faire grandir le refus contre le CETA, le MERCOSUR et les autres traités.

Il y a enfin toute la lutte contre des paradis fiscaux et des pratiques d’évasion fiscale à développer et à gagner en mettant notamment en place un nouveau système d’impôts qui taxerait à 0,1% les transactions financières et pourrait rapporter 60 milliards d’euros par an à l’échelle de l’UE – contre seulement 20 milliards par an issus de la TVA ou du marché carbone sur la base de droits à polluer. Avec ce simple exemple, tout est presque dit ! 

Travailler les questions européennes sur le fond

Avancer sur ces axes revient à s’attaquer sur le fond à l’Europe des marchés et cela nous demande d’agir dans la réalité du rapport de force actuel. On ne peut soutenir durablement le mouvement des cheminots, celui des hydrauliciens sans poser la question d’un moratoire sur les directives de libéralisation des services publics, sans pousser à négocier, comme le font les cheminots espagnols, des obligations de service minimum pour protéger l’offre publique. 

Il en va de même sur la question des droits de l’homme qui doivent devenir inaliénables dans l’UE : droits des migrants, droits des LGBT, droits des femmes avec lesquelles après le mouvement #metoo et la victoire irlandaise sur l’interruption volontaire de grossesse, il nous faut gagner maintenant une date-butoir pour l’égalité salariale, pour un droit à une alimentation de qualité et pour des droits sociaux instruits sur le mieux disant.

Les droits à la connaissance et à la culture sont également mis à mal par le marché. Les communistes, avec Jack Ralite, ont porté l’exception culturelle. Elle est un bien à préserver et renforcer par la défense des espaces de gratuité, l’instauration du le 1% culturel européen, la juste rémunération des différents métiers avec un soutien public à la création et la diffusion et une législation ferme par rapport quant aux contenus. La bataille en cours sur les droits d’auteurs en est une illustration. Sur tous ces fronts, ne lâchons rien ! 

Et maintenant ?

Le travail s’est engagé avec un premier rendez-vous le 2 juillet prochain qui vise à expliciter cette démarche et commencer à la faire vivre. Très concrètement avec les femmes et les hommes et toutes les forces qui souhaiteront la mener à bien. Je ne résiste pas à l'envie de citer cette phrase de l’invitation, lancée par Pierre Laurent et Ian Brossat, chef de file communiste aux européennes : « pour préparer cette échéance, les communistes pensent souhaitable de construire une liste large capable de porter des exigences précises de transformation de la construction européenne, capable de porter avec efficacité jusqu'au niveau européen les luttes sociales et écologiques menées en France, capable de contribuer à constituer au Parlement européen un groupe uni et confédéral de toutes les forces de gauche et écologistes, clairement opposées aux logiques actuelles et décidées à porter un projet alternatif de progrès pour l'Europe. » 

En ce qui concerne la campagne, je l'ai déjà engagée : telle que je suis et avec la ferme intention d’œuvrer aux convergences que je viens de décrire car toujours persuadée que la question d’un « front citoyen » pour l’alternative sociale et écologique est toujours autant d’actualité. Elle sera prioritairement une campagne dans les luttes. La première victoire des routiers sur le paquet mobilité au Parlement Européen lors de cette session de juin me paraît être une bonne boussole : elle vient démontrer que même sur un secteur soumis à un dumping et une exploitation des plus féroces, on peut arracher des convergences et faire reculer la droite ! Que cette bonne augure nous suive tout au long de la campagne !

 

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